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À la Bastille

   La Bastille et la porte Saint-Antoine par Rouargue

   Il est de bon ton d’être « embastillé » : Claudine Guérin de Tencin, Diderot, Voltaire, Beaumarchais et d’autres ont séjourné à la Bastille, dans des conditions relativement confortables.

   Voici le témoignage de Marmontel, écrivain en vue qui fréquente les salons, noue des relations avec les ministres, assiste aux chasses de Louis XV. Mme de Pompadour lui a fait obtenir la direction du Mercure de France[1]. Mais toutes ces faveurs ne lui épargnent pas les mésaventures. Il a eu la malice de lire chez Mme Geoffrin une parodie de Cinna rédigée par un de ses amis et dirigée contre le duc d’Aumont, gentilhomme de la Chambre. On le croit l’auteur de cette satire et il est conduit à la Bastille en 1760. Le passage est tiré des Mémoires d’un père.

   « J’y fus reçu dans la salle du conseil par le gouverneur et son état-major ; et là je commençai à m’apercevoir que j’étais bien recommandé. Ce gouverneur, M. Abadie, après avoir lu les lettres que l’exempt[2] lui avait remises, me demanda si je voulais qu’on me laissât mon domestique, à condition cependant que nous serions dans une même chambre, et qu’il ne sortirait de prison qu’avec moi. Ce domestique était Bury. Je le consultai là-dessus ; il me répondit qu’il ne voulait pas me quitter. On visita légèrement mes paquets et mes livres et l’on me fit monter dans une vaste chambre où il y avait pour meubles deux lits, deux tables, un bas d’armoire[3] et trois chaises de paille. Il faisait froid ; mais un geôlier nous fit bon feu et m’apporta du bois en abondance ; en même temps on me donna des plumes, de l’encre et du papier, à condition de rendre compte de l’emploi et du nombre de feuilles que l’on m’aurait remises. 

   Tandis que j’arrangeais ma table pour me mettre à écrire, le geôlier revint me demander si je trouvais mo, lit assez bon. Après l’avoir examiné, je répondis que les matelas en étaient mauvais et les couvertures malpropres. Dans la minute tout cela fut changé. On me fit demander aussi quelle était l’heure de mon dîner. Je répondis « l’heure de tout le monde ». La Bastille avait une bibliothèque ; le gouverneur m’en envoya le catalogue en me donnant le choix des livres qui la composaient. Je le remerciai pour mon compte ; mais mon domestique demanda pour lui les romans de Prévost[4], et on les lui apporta. De mon côté, j’avais assez de quoi me sauver de l’ennui.

   [Marmontel se met à la traduction d’une œuvre racontant la lutte entre Pompée, général romain, et César (48 av. J.-C.)].

   Deux heures après, les verrous des deux portes qui ‘enfermaient ma tirent par leur bruit de ma profonde rêverie, et deux geôliers chargés d’un dîner que je crois le mien viennent le servir en silence. L’un dépose devant le feu trois petits plats couverts d’assiettes de faïence commune ; l’autre déploie, sur celle des deux tables qui était vacante, un linge un peu grossier mais blanc. Je lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre[5], cuiller fourchette d’étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent et les deux portes se referment avec les mêmes bruits des serrures et des verrous.

   Alors Bury m’invite à me mettre à table et il me sert la soupe. C’étaient un vendredi. Cette soupe en maigre était une purée de fèves blanches, au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu’il m’apporta pour le second service était meilleur encore. La petite pointe d’ail l’assaisonnait avec une finesse de saveur et d’odeur qui aurait flatté le goût du plus friand Gascon. Le vin n’était pas excellent mais il était passable. Point de dessert. Il fallait bien être privé de quelque chose. Au surplus, je trouvai qu’on était fort bien en prison.

   Comme je me levais de table et que Bury allait s’y mettre (car il y avait encore à dîner pour lui dans ce qui restait), voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains. À l’appareil[6] de ce service en beau linge, en belle faïence, cuiller et fourchette d’argent, nous reconnûmes notre méprise ; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela, se furent retirés, « Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner ; vous trouverez bon qu’à mon tour je mange le vôtre. – Cela est juste », lui répondis-je ; et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d’entendre rire.

   Ce dîner était gras ; en voici le détail : un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et fondant, un petit plat d’artichauts frits en marinade, un d’épinards, une très belle poire de crésanne[7], du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka[8], ce fut le dîner de Bury, à l’exception du café et du fruit qu’il voulut bien me réserver.

   L’après-dîner, le gouverneur vint me voir et me demanda si je me trouvais bien nourri, m’assurant que je le serais de sa table, qu’il aurait soin lui-même de couper mes morceaux et que personne que lui n’y toucherait. Il me propos un poulet pour mon souper ; je lui rendis grâce et lui dis que le reste de fruit de mon dîner me suffirait. On vient de voir quel fut mon ordinaire à la Bastille et l’on peut en induire avec quelle douceur, ou plutôt quelle répugnance l’on se prêtait à servir contre moi la colère du duc d’Aumont.          

   Tous les jours j’avais la visite du gouverneur. Comme il avait quelque teinture de belles-lettres et même de latin, il se plaisait à suivre mon travail. [...]    

   La manière dont on me traitait à la Bastille me faisait bien penser que je n’y serais pas longtemps et mon travail entremêlé de lectures intéressantes, car j’avais avec moi Montaigne, Horace[9] et La Bruyère, me laissait peu de moment d’ennui. Une seule chose me plongeait quelquefois dans la mélancolie : les murs de ma chambre étaient couverts d’inscriptions qui toutes portaient des caractères de réflexions tristes et sombres dont, avant moi, des malheureux avaient été sans doute obsédés das cette prison. Je croyais les y voir encore errants et gémissants, et leurs ombres m’environnaient.

   Enfin, le onzième jour de ma détention, la nuit tombante, le gouverneur vint m’annoncer que la liberté m’était rendue... »

   Ceci dit, à sa sortie, Marmontel perd la direction du Mercure.

(Marmontel, Mémoires d’un père, tome I, livre VII)    

  


[1] Journal mensuel dont Marmontel avait été nommé directeur en 1758. 

[2] L’officier de police qui accompagnait les prisonniers.

[3] Une commode ou un buffet.

[4] L’abbé Prévost, auteur de Manon Lescaut.

[5] Convenable.

[6] Aspect imposant, magnificence.

[7] Poire Crassane : espèce fondante, très estimée encore de nos jours.

[8] Port d’Arabie réputé pour les cafés qu’il exporte.

[9] Poète latin (1er siècle avant J.-C.)

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