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Ambiance révolutionnaire en Allemagne

   Pour Goethe, la Révolution commença bien avant 1791 ou 1789. Avec son extrême sensibilité, il a senti le séisme plus tôt que d’autres. C’est pourquoi aussi il en eut raison plus tôt, à sa manière. C’était un des traits de son caractère de ne tenir aucun compte des idées politiques de son temps, encore moins de ses mots d’ordre, mais de partir des hommes et des événements. La liberté et son contraire, la tyrannie, sont pour lui des mots vides de sens ; il les emploie rarement et quand ses amis du Sturm un Drang discutent sur ce sujet avec des cris sauvages, il les considère avec ironie. Le peuple en tant que concept lui est indifférent. Au cours de ses voyages, il témoigne certes d’un grand respect pour les « hommes simples » qu’il rencontre ; quand il se livre à ses fonctions gouvernementales à Weimar, il s’inquiète de voir que la cour, dont il fait lui-même partie, « se nourrit de la moelle du pays. » Il s’entretient de longues heures avec le relieur chargé de réunir sa correspondance en volumes. Ainsi, en contact direct, il s’entend avec le peuple. Mais la masse prise dans son ensemble, la foule lui est antipathique et ne lui apparaît que sous un jour menaçant.

   Il s’ajoute à cela qu’il ne la connaît que par ouï-dire. Weimar ne se compose que de groupuscules scrupuleusement séparés, la noblesse et la société de cour, les bourgeois et les « petites gens ». Une bourgeoisie consciente et revendicatrice n’existe pas à Weimar.  On n’y gouvernait que par la voie écrite. L’opinion publique était inexistante, de même qu’à Francfort, ville d’Empire. Pas de presse : seulement un organe officiel. Pas de réunions publiques ni de discours. Il n’y avait même pas, comme il s’en trouvait déjà dans de nombreuses villes allemandes, un cercle de lecture où l’on pouvait trouver des journaux étranges et des brochures.

   Ces cercles de lecture, disséminés dans certaines régions de l’Allemagne, constituèrent les cellules, les premiers clubs où l’on discutait sur la Révolution et les temps nouveaux. Cet état de dispersion, analogue à celui de la révolution littéraire à laquelle Goethe avait participé, révèle une fois de plus la décomposition de l’Empire. La cause principale en était l’absence de capitale comme pôle d’attraction. Berlin et Vienne se regardaient en ennemies et les autres régions, prises entre elles deux, luttaient péniblement pour leur indépendance. La nation n’existe pas : il n’y a plus que des territoires et leurs frontières sont soumises à des continuels changements.

   Mais en France, la nation, ayant pris conscience d’elle-même, manifeste sa volonté. Elle se donne une Assemblée nationale, une garde nationale et une constitution. Elle proclame, au-delà de ses frontières, une charte des Droits de l’homme. C’est la première période révolutionnaire.

   En Allemagne, cette ère nouvelle est accueillie très diversement suivant les régions. Une grande partie de la jeunesse et des intellectuels s’enthousiasme. Klopstock estime que la convocation des États généraux est « le plus grand événement du siècle » et il exhorte ses compatriotes : « La France est libre... et vous hésitez ? Vous vous taisez ? » Pleins d’espoir, Schiller, Herder, Humboldt saluent les temps nouveaux. Au séminaire de Tübingen, Hölderlin compose son Hymne à la liberté. Son ami Hegel passe, parmi ses camarades d’université, pour un « parfait Jacobin ». On voit en La Fayette un nouveau Timoléon, en Mirabeau un Démosthène. Cela ne peut pas non plus se passer sans rappels à l’Antiquité, même à Paris, où l’on remplace les rois des cartes à jouer par Brutus et Caton. Dans les cabinets de lecture allemands, on dévore et critique passionnément Le Moniteur, du moins lorsqu’il est autorisé.

   Les cours et les gouvernements se réjouissent d’abord de ce que la France monarchique, qui se croyait depuis Louis XIV supérieure aux autres, ait reçu cette leçon et espèrent l’affaiblissement de cette dangereuse rivale. Mais la panique règne parmi les petits princes régnants.

   Ceci dit, le drapeau tricolore devient un symbole. A Hambourg, on donne des fêtes en l’honneur du 14 juillet, les dames y portent des écharpes aux trois couleurs et les hommes des cocardes. Puis, on dresse des arbres de la liberté ornés de rubans et surmontés du bonnet phrygien. On danse en plein air, on chante de féroces chansons française : le Ça ira, La Carmagnole, La Marseillaise. On écoute avidement les récits de voyageurs arrivant de Paris. Merck, un ami de Goethe, se fait introduire dans le Club des Jacobins et verses des larmes à l’audition d’une pièce, La Prise de la Bastille, « un véritable drame shakespearien, que Goethe n’aurait pas pu mieux construire. »       

   Cette première période d’enthousiasme dure peu. Pour la plupart des Allemands, elle s’éteint avec l’exécution du roi. L’Assemblé nationale française a conféré la citoyenneté française à dix-sept personnalités étrangères : outre des Anglais et des Américains, viennent l’Allemand Klopstock et, en annexe, « le publiciste Gilles » dans lequel il faut lire Schiller. Mais Klopstock se met peu après à ses Odes, qui sont un avertissement. Dans sa poésie La Métamorphose, l’enfant Liberté est transformé en monstre par deux furies, la Vengeance et l’Ambition. Schiller, qui avait pensé à un plaidoyer retentissant en faveur du roi, renonce à son projet. La Révolution se prolonge et les guerres commencent, qui dureront vingt ans.            

   En face de tout cela, Goethe reste impassible. Les manifestations de foule, on l’a vu, lui sont antipathiques. Il a déclaré un jour : « Le peuple doit frapper : il est alors respectable. Mais s’il se met à juger, il devient misérable. » Il n’a pas non plus témoigné de grande pitié pour les monarques détrônés : « Pourquoi donc un roi est-il chassé de chez lui comme à coups de balai ? S’il avait été un vrai roi, il serait sain et sauf ! » La Révolution lui apparaît comme un sauvage chaos. Comme la plupart de ses contemporains, il vit en Napoléon le grand artisan de l’ordre.   

Sources : Richard Friedenthal, Goethe, sa vie et son temps, Fayard, 1967.

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