« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Aspasie philosophe sur la volupté

Aspasie   Aspasie, célèbre courtisane de l'Antiquité et compagne de Périclès, inspire au 18e siècle Antoine Hamilton, l'auteur des Mémoires du comte de Gramont. Il écrit le dialogue suivant, titré « Volupté », où il fait intervenir Aspasie qui livre son opinion sur la différence entre volupté et débauche. Intéressant en ce siècle des Lumières où l'on veut du plaisir avant tout, mais aussi du raffinement.

   « … J'entendis que quelques jeunes gens, qui semblaient plus sérieux que les autres, le [Agathon, bel éphèbe grec] prièrent de leur redire un entretien qu'il avait eu avec Aspasie sur la volupté, et dont il avait souvent parlé […]

   Vous savez la part qu'Aspasie a dans notre gouvernement par l'amour qu'elle a su inspirer à Périclès ; vous savez aussi que la réputation de son mérite et de son esprit a attiré chez elle les plus grands philosophes, et entres autres Anaxagore ; et Socrate, qui ne dit rien sérieusement, assure néanmoins qu'elle lui a enseigné la rhétorique. Ne vous étonnez point après cela si ses discours répondent à ses connaissances, et s'ils sont au-dessus des discours que tiennent ordinairement les femmes.

   Un jour donc que j'étais demeuré seul avec elle, et que je lui parlais de la volupté, parce qu'elle ne peut qu'en réveiller les idées, et parce que j'ai appris de Socrate qu'il faut parler à chacun des choses où il excelle :

- La plupart des hommes, me dit-elle, sont débauchés, sans être voluptueux.

- Et comment ! lui dis-je ; la volupté est donc différente de la débauche ?

- Comme le blanc l'est du noir, me dit-elle ; et je vous crois fort voluptueux, sans vous croire débauché.

- Je vous prie, lui dis-je, apprenez-moi à me connaître, et ce que c'est que la volupté par opposition à la débauche, afin que quand Socrate viendra, avec ses questions, me prouver que je ne me connais pas moi-même, j'aie des armes pour me défendre, et que je puisse lui faire voir que vous avez eu plus d'un disciple.

- La nature a mis dans toutes les choses qui ont vie un certain désir d'être heureux ; et c'est cette inclination qui porte chaque animal à chercher le plaisir qui lui convient. L'homme, qui participe de l'essence divine, et pour qui, dit-on, Prométhée a dérobé le feu du ciel, sait seul goûter le plaisir par l'esprit et avec réflexion ; et c'est ce goût de l'esprit, c'est cette réflexion qui distinguent la volupté d'avec la débauche. L'homme parfait est voluptueux ; mais celui qui, livré à son tempérament, ne diffère des bêtes que par la figure, n'a de plaisir que ceux de la débauche, et la débauche n'est autre chose qu'un emportement qui vient tout entier de l'impression des sens : la raison qui nous est donnée pour nous distinguer des autres animaux, n'y a aucune part ; car la raison a sa mollesse, et sait se plier aux choses qui conviennent à la nature d'une âme bien née, et qui ne tient au corps que par des liens faibles et délicats. À parler juste, il n'y a d'aimable que ces caractères ; les autres sont durs et sans nulle inclination pour la vertu ni pour la politesse ; aussi n'ont-ils jamais de vrais plaisirs. Mais oserais-je, Agathon, parler de choses encore plus relevées, et oserais-je les dire devant vous ? Je crains bien fort de m'oublier ; mais on me pardonnera de m'oublier avec Agathon. Vous connaissez Anaxagore. Il était ici comme nous voilà ; la plupart des jeunes gens étaient à l'armée, et ma chambre n'était remplie que de philosophes. La conversation se tourna sur les choses sérieuses ; et Anaxagore, prenant la parole, se mit à dogmatiser ainsi, peut-être contre son sentiment […].

- Mais, Aspasie, lui dis-je en l'interrompant, n'ai-je pas ouï dire à Socrate que la volupté était l'amorce de tous les maux, parce que les hommes s'y laissent prendre comme les poissons à l'appât de l'hameçon ?

- Il est vrai, me répondit-elle, que cette inclination qui nous porte tous au plaisir a besoin de la philosophie pour être réglée ; et c'est à quoi l'on connaît les honnêtes gens, qui par une attention exacte, règlent toutes les actions de leur vie, et savent toujours ce qu'ils font. Au contraire, les autres, errant à l'aventure, et sans nul autre guide que l'impression de leur tempérament, se laissent toujours tyranniser par quelque passion brutale. C'est la manière d'user des plaisirs qui fait la volupté ou la débauche.

- La volupté, repris-je, sera donc l'art d'user des plaisirs avec délicatesse et de les goûter avec sentiment ? Mais donnez-moi quelques exemples de cela, afin que ne doutant plus du principe, je sache en tirer les conséquences.

- Je le veux bien, répondit Aspasie et où le prendrons-nous que dans l'amour, celui de tous les plaisirs le plus capable de délicatesse et de grossièreté ? Quiconque se livre à l'amour par une inclination qui ne porte pas sur un goût fin et sur des sentiments exquis n'est point un homme voluptueux, c'est un débauché. Mais celui qui aime les qualités de l'âme plus que celles du corps, qui tâche à s'y unir, autant qu'il est possible, par un commerce vertueux de sentiments et d'esprits ; qui, suivant une fine galanterie, ne cherche qu'à partager un beau corps avec une âme si parfaite, celui-là peut passer pour avoir le vrai goût de la volupté. Ce goût adoucit la raison plutôt qu'il ne l'affaiblit, et conserve la dignité de la nature de l'homme.

- Je vois bien présentement, lui dis-je, qu'il ne faut pas écouter nos sages qui condamnent indifféremment toute volupté.

- J'ose dire, me répondit-elle, qu'ils n'en ont pas une idée assez distincte, et qu'ils la confondent avec la débauche ; car la vérité n'est-elle pas en quelque sorte la volupté de l'entendement ? La poésie, la musique, la peinture, l'éloquence, la sculpture, ne font-elles pas tous les plaisirs de l'imagination ? Il en est de même des vins exquis, des mets délicieux, et de tout ce qui peut flatter le goût sans altérer le tempérament. Pourvu que la raison conserve son empire, tout est permis, et, l'homme ne cessant point d'être homme, l'action est juste et louable, puisque le vice n'est que dans le dérèglement. On peut être philosophe et sacrifier aux Grâces ; et ces déesses, sans qui l'amour même ne saurait plaire, ne peuvent-elles pas s'accorder avec la sagesse ? J'ai toujours trouvé que cette inclination pour les choses aimables adoucit les mœurs, donne de la politesse et de l'honnêteté, et prépare à la vertu, laquelle, ainsi que l'amour, ne saurait être que dans un naturel sensible et tendre.

   Voilà, mes amis, quel fut le discours d'Aspasie : elle me persuada. Depuis ce jour, je ne suis plus de l'avis de ces philosophes qui soutiennent que la débauche et la volupté ne diffèrent que de nom ; mais ils nous aiment trop, et quittent trop souvent leur retraite pour nous ; et, quelques choses qu'ils disent, leurs actions me font croire que, dans le fond, ils ne sont pas éloignés du sentiment d'Aspasie. »

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