« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Bibliographie Marie-Antoinette

Essais et biographies

   Star incontestée ? Déesse aux pieds d'argile ? Une femme comme les autres au destin hors du commun qui, après des années frivoles, sut acquérir une dignité royale. Sa mort transforme sa vie en destin.

      Liste non exhaustive

   Comme le dit Marc Fumaroli dans son remarquable ouvrage Quand l'Europe parlait français, « les historiens peuvent discuter à l'infini des torts et erreurs de la dernière reine de France. Certains, comme l'Américaine Lynn Hunt, peuvent appliquer les grilles d'une psychanalyse historique aux torrents d'obscénités et de boue que Paris a déversés sur l'héroïne involontaire de l'Affaire du collier, puis sur la prisonnière des Tuileries, du Temple et de la Conciergerie. Le fond de la question n'est pas là. Chateaubriand l'a senti, l'a dit. Avec « l'Autrichienne », ce fut la Femme par excellence qu'une haine de chasse aux sorcières poursuivit jusqu’à l’hallali en la personne de la reine de France […]. Chateaubriand, avant les frères Goncourt, avant Léon Bloy, avant Stefan Zweig, a fait du destin de Marie-Antoinette en 1789-1793 le témoin par excellence du paradoxe de la Révolution française : le crime contre l'humanité contemporain de la proclamation de la Déclaration des droits de l'homme, et commis par quelques-uns des auteurs de cette moderne Table de la Loi. »

* Louis XVI, Jean-Christophe Petitfils, Perrin, 2005 

   La biographie incontournable de Louis XVI où l'auteur consacre de nombreuses pages à la reine. Le roi lui-même la jugeait « tête vide, influençable, d'une incurable légèreté. Pour la tenir à l'écart des affaires, il avait compris qu'il devait la laisser s'enivrer de dissipations ». Par paresse, elle n'a pas cherché véritablement à s'instruire mais il faut reconnaître que « le style Louis XVI fut, pour une large part, le style Marie-Antoinette et, qu’une fois devenue mère, elle s'est nettement assagie.  La reine parut moins insouciante, davantage pénétrée de ses devoirs. Elle s'occupait sérieusement de l'éducation de sa fille, ce qu'aucune reine n'avait fait avant elle.

* Marie-Antoinette, Stefan Zweig, Le Livre de Poche (réédition 2006) ou Grasset (réédition 2002).

(première biographie à laquelle on peut faire confiance après plus d'un siècle d'hagiographie)

   Voici la quatrième de couverture de cet ouvrage fondateur, dont la première édition en Allemagne date de 1932 et la première traduction française de 1933 :

   « Vilipendée par les uns, sanctifiée par les autres, « l'Autrichienne » Marie-Antoinette est la reine la plus méconnue de l'histoire de France. Il fallut attendre Stefan Zweig en 1933, pour que la passion cède à la vérité. S'appuyant sur les archives de l'Empire autrichien et sur la correspondance du comte Axel de Fersen, qu'il fut le premier à pouvoir consulter intégralement, Stefan Zweig retrace avec sensibilité et rigueur l'évolution de la jeune princesse, trop tôt appelée au trône, que la faiblesse et l'impuissance temporaire de Louis XVI vont précipiter dans un tourbillon de distractions et de fêtes. Dans ce contexte, la sombre affaire du collier, habilement exploitée par ses nombreux ennemis à la cour de France, va inexorablement éloigner Marie-Antoinette de son peuple. Tracé avec humanité et pénétration, ce portrait est assurément un des chefs-d’œuvre de la biographie classique, dans laquelle excella l'auteur du Joueur d'échecs et de Vingt-quatre heures de la vie d'une femme. » Zweig fait le portrait d'une « femme en somme ordinaire », ni sainte, ni immorale, une femme au destin trop grand pour elle. Il s'intéresse avant tout à sa psychologie - selon les dernières découvertes de Freud. Biographie atypique en comparaison des hagiographies qui fleurirent au cours du XIXe siècle ainsi que des procès à charge dressés contre la reine. »

Incipit :

   « Écrire l’histoire de Marie-Antoinette, c’est reprendre un procès plus que séculaire, où accusateurs et défenseurs se contredisent avec violence. Le ton passionné de la discussion vient des accusateurs. Pour atteindre la Royauté, la Révolution devait attaquer la reine, et dans la reine la femme. Or, la vérité et la politique habitent rarement sous le même toit, et là où l’on veut dessiner une figure avec l’intention de plaire à la multitude, il y a peu de justice à attendre des serviteurs complaisants de l’opinion publique. » Zweig ajoute un peu plus loin : « Marie-Antoinette n’était ni la grande sainte du royalisme, ni la grande grue de la Révolution, mais un être moyen, une femme en somme ordinaire, pas trop intelligente, pas trop niaise, un être ni de feu ni de glace, sans inclination pour le bien, sans le moindre amour du mal, la femme moyenne d’hier, d’aujourd’hui et de demain, sans penchant démoniaque, sans soif d’héroïsme, assez peu semblable à une héroïne de tragédie. Mais l’Histoire, ce démiurge, n’a nullement besoin d’un personnage central héroïque pour échafauder un drame émouvant. » 

   Zweig écrit aussi : « Dans sa trente-cinquième année, elle comprend enfin le sens du rôle exceptionnel que la destinée lui a réservé : non pas disputer à d'autres jolies femmes, coquettes et d'esprit ordinaire, les triomphes éphémères de la mode, mais faire preuve de façon durable, devant le regard inflexible de la postérité, en tant que reine et fille de Marie-Thérèse. »

* Marie-Antoinette, Philippe Delorme, Pygmalion, 2008

   Spécialiste des familles royales, en particulier de Louis XVII, Philippe Delorme tente ici de réhabiliter la reine tout en évitant l'hagiographie. Selon lui, le principal défaut de la reine fut une maladresse chronique. Par ailleurs, piégée par un entourage avide de lui soutirer ses faveurs, agissant trop tard ou sans précaution, de plus en plus impopulaire, elle semble avoir cruellement manqué d'un « conseiller médiatique. »

* Marie-Antoinette de A à Z, Catriona Seth, Robert Laffont

   Titulaire de la chaire de littérature du 18e siècle à l'Université de Nancy, Catriona Seth a réuni les lettres de Marie-Antoinette à sa mère, ainsi que des textes, parfois oubliés, d'auteurs connus ou anonymes. On trouve, au côté des écrits de Mme de Staël, des pamphlets populaires, des articles de presse révolutionnaires (Hébert), mais aussi des essais politiques (Edmund Burke), des extraits de mémorialistes comme Élisabeth Vigée-Lebrun, d'historiens (Jean-Louis Soulavie, Chantal Thomas, Sarah Mazal), d'hommes de lettres (Jules Barbey d'Aurevilly, Léon Bloy). Tous se sont interrogés sur le personnage et sur ce qui fit ce siècle des Lumières qui déboucha sur le plus grand cataclysme de notre histoire.

* Marie-Antoinette, Antonia Fraser, Flammarion

   C'est à partir de cette biographie que Sofia Coppola a conçu son film (décevant). Très réputé, notamment aux USA, cet ouvrage d'Antonia Fraser (épouse du Nobel de littérature Harold Pinter) dresse le portrait emphatique d'une reine si souvent malmenée par les historiens. L'auteur examine avec un foisonnement de détails, sa personnalité et son parcours, son accueil difficile en France, son rôle de bouc émissaire, son mariage longtemps non consommé, sa possible liaison avec le comte de Fersen, ses erreurs, bref son destin. Un récit dense et captivant, plus attentif à faire le portrait de la femme que celui de la souveraine.

* C'était Marie-Antoinette, Evelyne Lever, Fayard, 2008

   Spécialiste incontestable de la reine de France, Evelyne Lever signe ici une biographie plus complète et surtout plus politique que celle d'Antonia Fraser. L'auteur s'interroge en effet sur le destin singulier qui fit entrer dans la légende l'épouse de Louis XVI, dès que sa tête fut tombée sur l'échafaud. Un véritable tour de force aussi érudit que littéraire, puisque l'auteur parvient à marier la rigueur de l'historienne au talent d'une romancière. Un ouvrage magistral.

* Marie-Antoinette, l'insoumise, Simone Bertière, Fallois, 2004 ou Le Livre de Poche, 2006

   Abordant une toute autre facette de Marie-Antoinette, l'imposante biographie de Simone Bertière restitue quant à elle la vérité psychologique et historique de la dernière reine de France. Conjuguant anecdotes et analyses, elle remet en cause, grâce à une relecture critique de nombreux documents d'archives, les idées reçues sur ce personnage incompris et nous livre un ouvrage désormais incontournable.

* Jean-Louis Fargeon, parfumeur de Marie-Antoinette, Élisabeth de Feydeau, Perrin, 2008

   Jean-Louis Fargeon (1748-1806) était le parfumeur officiel de la reine et de ses enfants. Il lui préparait des parfums qu'elle aimait légers. Son goût allait aux odeurs de rose, de lys, de violette et d'œillet en réaction à celles du temps de Louis XIV, davantage marquées par le musc, la civette et l'ambre. Une biographie passionnante de cet homme de l'ombre, dans laquelle l'auteur retrace l'histoire de la parfumerie en France dans la seconde moitié du 18e siècle.

   L'ouvrage parut en 2005, lors de l'exposition Marie-Antoinette au château de Versailles. Cette biographie fut publiée dans la collection « Les métiers de Versailles », dirigée par Béatrix Saule, conservateur en chef du château de Versailles, et consacrée à l’un des artisans les plus proches de la reine Marie-Antoinette. Le livre retrace la carrière du jeune provençal qui le conduira jusqu’à Versailles dans l’intimité de la comtesse du Barry et de la reine Marie-Antoinette. Novateur, Jean-Louis Fargeon créa des parfums et des soins à l’origine de la cosmétique moderne. Un parfum, le « Sillage de la Reine », fut créé par Francis Kurkdjian, parfumeur chez Quest International, à partir d’éléments historiques authentiques issus des recherches d’Élisabeth de Feydeau. Fargeon fabriquait également des gants parfumés pour la reine. La tentation de recréer l’une des paires de ces gants parfumés de Marie-Antoinette était grande. Francis Kurkdjian y a succombé et a reformulé une « préparation parfumée pour les peaux » issue des meilleurs grimoires d’un autre temps. Mégissiers et artisans gantiers aux mains d’or ont choisi la peau idoine avant de tremper, couper et finalement coudre à la main les gants d’équitation de la Reine délicatement odorants.

Sources : http://parfums-et-aromes.com/

* Chère Marie-Antoinette, Jean Chalon, Perrin, 1988

   Présentation de l'éditeur : « Lorsqu'en 1770 Marie-Antoinette arrive à Paris, elle n'a pas encore quinze ans. Des fêtes splendides sont données en son honneur. Le peuple s'incline devant la future reine. Vingt-trois ans plus tard, elle est condamnée à mort et exécutée. 1770-1793 : l'aube et la fin d'une vie qui commence comme un conte de fées et s'achève en cauchemar. Que connaissions-nous de Marie-Antoinette ? Ce que l'histoire avait daigné mentionner : sa frivolité, sa légèreté, ses excès. Nous découvrons ici une femme généreuse, terriblement séduisante mais aussi une épouse exemplaire, une mère admirable, une reine prise au piège de son destin. un magnifique livre-plaidoyer, une étude historique passionnée qui éclaire enfin l'une des figures de l'histoire de France les plus controversées. »

* Marie-Antoinette, Correspondance, 1770-1793, édition établie par Evelyne Lever, Tallandier, 2005

   Cet ouvrage reçut le prix Sévigné en 2006. Le Prix Sévigné a été créé en 1996 à l’occasion du tricentenaire de la mort de la Marquise de Sévigné à l’initiative d’Anne de Lacretelle. Il couronne la publication d’une correspondance inédite ou d’une réédition augmentée d’inédits apportant une connaissance nouvelle par ses annotations et ses commentaires, sans limitation d’époque, en langue française, ou traduite d’une langue étrangère. Voir infra.

* Varennes, Mona Ozouf, Gallimard, 2005

* Le Roi s'enfuit, Timothy Tackett, Éditions La Découverte, 2004

* Les Adieux à la reine, Chantal Thomas, Seuil, 2002 

   Chantal Thomas a publié, entres autres, des essais sur Sade et Casanova. Son roman Les Adieux à la reine a obtenu le Prix Femina 2002 et le Prix de l'Académie de Versailles 2002. Chantal Thomas est directrice de recherche au CNRS et spécialiste du 18e siècle. Elle écrit : « Il y a très longtemps que les écrivains s'intéressent au 18e. Mais j'aimerais que cet intérêt ne se traduise pas seulement par l'utopie des loisirs. Qu'il soit plutôt un retour à l'art de croire au langage [...]. La fréquentation de Casanova, de Julie de Lespinasse ou de Mme de Staël enseigne un idéal de vie fondé sur l'amour de la beauté, le plaisir de la connivence, l'art de la conversation et le style, magnifiquement incarné par la phrase parfaite [...] Ce qui se perpétue de l'idéal de vie du 18e siècle nous vient des aristocrates, de ceux qui avaient tout le temps de penser à eux. »

   Le film tiré de l'ouvrage, Les Adieux à la reine (film de Benoît Jacquot), obtint le prix René Delluc en 2012. Le film est tourné au château de Versailles et évoque les journées de juillet 1789, avant que la cour n'abandonne la famille royale. La jeune lectrice (Léa Seydoux) couve sa reine d'un amour secret et d'une dévotion totale, tandis que Marie-Antoinette, campée avec conviction par Diane Kruger, qui joue de sa pointe d'accent originel, valse d'un caprice à l'autre, quêtant les faveurs de son amie la comtesse de Polignac (Virginie Ledoyen).

   Ceci dit, le film fut critiqué. Certains considèrent que le reine y est calomniée, voire outragée.

Un film calomniateur. Lire l'article ici

   La calomnie est née à Versailles depuis longtemps, lorsque Beaumarchais fait dire à son barbier de Séville : « La calomnie, Monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant bien : et nous avons ci des gens d’une adresses ! D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va la diable ; puis tout à coup, on ne sait comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ? » ((Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte II, scène 8).

* Marie-Antoinette, La dernière reine, Evelyne Lever, Éditions Découvertes-Gallimard

   Livret de « mise en bouche ». Le mariage, le sacre, la vie à la cour, la révolution et la chute de la monarchie, le procès et l'exécution : plus de 140 documents, peintures, gouaches, dessins et gravures, lettres autographes et manuscrits, le tout annoté et commenté par Evelyne Lever.

* Marie-Antoinette, André Castelot, Perrin, 1950

* La Reine scélérate, Chantal Thomas, Seuil, 1989

   Cette remarquable biographie, sous-titrée Marie-Antoinette dans les pamphlets, relève davantage de l’essai.

   Voici la présentation de la quatrième de couverture : « Marie-Antoinette : Reine, Autrichienne, Épouse de Louis XVI. Joua à la bergère. Fut guillotinée. Ces mots résument le savoir le plus commun porté par le nom de Marie-Antoinette : l’évidence de sa culpabilité ne fait qu’un avec celle de sa beauté. Chantal Thomas ne nous présente pas ici une biographie de Marie-Antoinette, mais à partir des innombrables pamphlets, l’étude d’un mythe, celui de la reine scélérate, de « l’architigresse d’Autriche », créé par les courants misogynes et xénophobes, qui transformèrent une jeune princesse en une prostituée, une nymphomane, un monstre. »

   En exergue, une citation de Roland Barthes (Mythologies) : « Le mythe est une parole choisie par l’histoire : il ne saurait surgir de la "nature" des choses. »

   « Le mythe de la reine diabolique a d'autant plus de force qu'il rejoint le mythe biblique de la chute originelle. Ève, séduite et séductrice, profite de la faiblesse d'Adam pour faire réussir les projets du Diable », écrit Chantal Thomas, et plus loin : « La reine se montre femme et impure jusqu'à la fin [hémorragies]. Si la Révolution représente le principe masculin, la reine incarne le principe féminin. L'étendard sanglant de sa rouge chevelure est aussi l'emblème de la religion des menstrues. »

* Marie-Antoinette, Une reine brisée, Annie Duprat, Perrin, 2006 

   Etude de la reine au travers des images, caricatures et pamphlets.

* Histoire de Marie-Antoinette, E. et J. de Goncourt, Charpentier, 1878.

En route vers l'échafaud (David)   On peut citer ce passage, titré « Marie-Antoinette à l’échafaud ».  En dépit du pathos cher aux deux frères lorsqu’ils évoquent le 18e siècle et du style inhérent à l’époque, on frémit en lisant ces lignes. Mais il est bon de savoir que le 19e siècle voit fleurir une quantité de Mémoires, plus ou moins apocryphes, en tout cas hagiographiques, faisant de Marie-Antoinette une sainte.

   « La charrette sort de la cour, et débouche dans la multitude. Le peuple se rue, et se tait d’abord. La charrette avance, au milieu des gendarmes à pied et à cheval, dans la double haie des gardes nationaux. La reine est vêtue d’un méchant manteau de lit de piqué blanc, par-dessus un jupon noir. Elle porte un ruban de faveur noire aux poignets, au cou un fichu de mousseline unie blanc ; elle a des bas noirs, et des souliers de prunelle noire, le talon haut de deux pouces, à la Saint-Huberty. La Reine n’a pu obtenir d’aller à l’échafaud tête nue : un bonnet de linon, sans barbes, un bonnet repassé par elle le matin, cache au peuple les cheveux que la Révolution lui a faits, des cheveux tout blancs. La Reine est pâle ; le sang tâche ses pommettes et injecte ses yeux, ses cils sont roides et immobiles, sa tête est droite, et son regard se promène, indifférent, sur les gardes nationaux en haie, sur les visages aux fenêtres, sur les flammes tricolores, sur les inscriptions des maisons.

   La charrette avance dans la rue Saint-Honoré. Le peuple fait retirer les hommes des fenêtres. Presque en face de l’Oratoire, un enfant, soulevé par sa mère, envoie de sa petite main un baiser à la Reine… Ce fut le seul moment où la Reine craignit de pleurer.

   Au Palais-Égalité le regard de la Reine s’allume un instant, et l’inscription de la porte ne lui échappe pas.

   Quelques-uns battent des mains sur le passage de la Reine ; d’autres crient.

   Le cheval marche au pas. La charrette avance lentement. Il faut que la Reine «boive longtemps la mort ».

   Devant Saint-Roch, la charrette fait une station, au milieu des huées et des hurlements. Mille injures se lèvent des degrés de l’église comme une seule injure, saluant d’ordures cette Reine qui va mourir. Elle pourtant, sereine et majestueuse, pardonnait aux injures en ne les entendant pas.

   La charrette enfin repart, accompagnée de clameurs qui courent devant elle. La reine n’a pas encore parlé au curé Girard ; de temps à autre seulement elle lui indique, d’un mouvement, qu’elle souffre des nœuds de corde qui la serrent ; et Girard, pour la soulager, appuie la main sur son bras gauche. Au passage des Jacobins, la Reine se penche vers lui et semble l’interroger sur l’écriteau de la porte, qu’elle a mal lu : Atelier d’armes républicaines pour foudroyer les tyrans. Pour réponse, Girard élève un petit christ d’ivoire. Au même instant, le comédien Grammont, qui caracole autour de la charrette, se dressant sur ses étriers, lève son épée, la brandit, et, se retournant vers la Reine, crie au peuple : « La voilà, l’infâme Antoinette!… Elle est f., mes amis…!

   Il était midi. La guillotine et le peuple s’impatientaient d’attendre, quand la charrette arriva sur la place de la Révolution. La veuve de Louis XVI descendit pour mourir où était mort son mari. La mère de Louis XVII tourna un moment les yeux du côté des Tuileries, et devint plus pâle qu’elle n’avait été jusqu’alors. Puis la Reine de France monta à l’échafaud, et se précipita à la mort…

   « Vive la République ! » cria le peuple : c’était Sanson qui montrait au peuple la tête de Marie-Antoinette, tandis qu’au-dessous de la guillotine le gendarme Mingault trempait son mouchoir dans le sang de la martyre.

   Le soir, un homme, son ouvrage du jour fini, écrivait ce compte, que les mains de l’Histoire ne touchent qu’en frissonnant :

   « Mémoire des frais et inhumations faits par Joly, fossoyeur de la Madeleine de la Ville-l ’Évêque, pour les personnes mises à tort par jugement dudit Tribunal : Sçavoir :  Du 1er mois... Le 25, idem.  La Ve Capet pour la bierre [sic] …6 livres. Pour la fosse et les fossoyeurs... 25 [livres] «

   La mort de Marie-Antoinette a calomnié la France.

   La mort de Marie-Antoinette a déshonoré la Révolution.

   Mais il en est de pareils crimes comme de certaines gloires : celles-ci n’ennoblissent, ceux-là ne compromettent pas seulement une génération et une patrie. Gloires et crimes dépassent leur temps et leur théâtre. L’humanité tout entière, associée à elle-même dans la durée et dans l’espace, en revendique le bénéfice ou en porte le deuil ; et il arrive que la mort d’une femme désole cette âme universelle et cette justice solidaire des siècles et des peuples, la conscience humaine ; il arrive que le remords d’une nation profite aux nations, et que l’horreur d’un jour est la leçon de l’avenir.

   Oui, ce jour, dont la postérité ne se consolera pas, demeurera dans la mémoire des hommes l’immortel exemple de la Terreur. Le 16 octobre 1793 apprendra ce que les jeux d’une révolution font d’un peuple hier les amours du monde. Il apprendra comment, en un moment, une cité, un empire, deviennent semblables à cet ami de saint Augustin, entraîné aux combats du cirque, tout à coup goûtant leur fureur et jouissant de leur barbarie.

   Le 16 octobre 1793 parlera aux philosophies humaines. Il s’élèvera contre les cœurs trop jeunes, contre les esprits trop généreux, contre l’armée de ces Condorcet qui meurent sans vouloir renier l ‘orgueil de leurs illusions. Il avertira les systèmes de leur vanité, les rêves de leur lendemain. Il montrera le fait à l’idée, les passions aux doctrines, à Salente le bois des Furies, aux utopies l’homme.

   Ce jour enfin rappellera l’Histoire à la modestie de ses devoirs. Il lui conseillera un ton plus prudent, une raison plus humble. Il lui enseignera qu’il ne lui appartient point de flatter l’humanité, de la tenter, d’exaspérer ses présomptions, de solliciter ses impatiences, et de l’appeler, en l’enivrant de mots, aux aventures d’un progrès continu et d’une perfectibilité indéfinie. »

* Arlette Farge, directrice de recherche au CNRS, professeur à l'École des hautes études en sciences sociales, étudie les archives et écrit la vie du peuple au XVIIIe siècle. Elle écrit : « Ma méthode consiste à fouiller pour savoir comment c'était ». Et elle ajoute : « Si Marie-Antoinette devient notre héroïne, c'est que nous n'allons pas très bien… Qu'est-ce qui nous attire ? Sa mélancolie ? Sa mort ? Elle appartient à l'écume de l'Histoire. C'est dommage de se polariser sur des personnages dont personne ne connaît rien, pas même le socle [...]. Restent tous les autres, les femmes, les hommes et les enfants de la rue. C'est un siècle dont la population me fascine. Les gens vivent dans la misère, l'instabilité, la précarité. Et dans le même temps, ils possèdent une ferveur, une avidité de savoir et une sensualité tout à fait particulières. On vit beaucoup dehors, dans la rue, qui est la scène de la vie sociale. On se côtoie, les gens peuvent aller voir le roi. Les relations entre les femmes et les hommes témoignent d'une vraie aisance. Ils vivent ensemble, travaillent ensemble, vont au cabaret ensemble… »

Entretien avec Evelyne Lever à propos de son ouvrage "Marie-Antoinette, correspondance (1770-1793)"

   Dans cette édition critique, Evelyne Lever a réuni toutes les lettres de la reine et celles de ses correspondants. Elle apporte un nouvel éclairage sur la personnalité tellement décriée de « l’Autrichienne ». Ci-dessous son interview accordé à Historia.

HistoriaCette correspondance révèle a personnalité de la reine et sa complexité. On découvre plusieurs Marie-Antoinette.   

Evelyne Lever – En 1770, c’est une jeune fille de 14 ans qui arrive à la cour la plus fastueuse d’Europe, pour épouser le dauphin, petit-fils de Lois XV. Elle est pure, innocente et ignore tout des réalités qui l’attendent. Le roi n’est pas le grand-père attentif dont sa mère lui a parlé et il affiche au grand jour la liaison avec Mme du Barry, une ancienne courtisane traitée en presque reine. Le futur Louis XVI est un garçon de 15 ans plutôt inhibé, élevé par un gouverneur hostile à l’alliance autrichienne, dont Marie-Antoinette est le gage. Il ne connaît pas les femmes et montre un certain dégoût pour le sexe – il mettra sept ans à consommer son mariage.

   La jeune archiduchesse, qui a vécu à Vienne dans un entourage affectueux et familial, entourée de ses frères et sœurs, ne trouve pas à Versailles une ambiance comparable. Elle se sent très seule et cherche désespérément à être aimée. Ce sont les acclamations des Parisiens, éprouvant pour elle un véritable coup de foudre, qui la consolent de ses déceptions : elle est la reine dont ils rêvent depuis longtemps.

Lors de l’avènement de Louis XVI, le 10 mai 1774[1], elle a 18 ans. Elle est jolie, séduisante et s’imagine que son nouveau statut lui permet de mener son existence à sa guise. So époux, qu’elle intimide et pour lequel elle n’éprouve que de l’amitié, ne s’oppose guère à ses fantaisies et la charge d’organiser les plaisirs de la cour. Elle s’évade alors dans un tourbillon de futilités : fêtes, bals, sorties à l’Opéra, souvent sans le roi. Jusqu’alors, les reines vivaient en public, mais Marie-Antoinette préfère s’entourer d’amis choisis, se tenant plus volontiers dans ses petits appartements et dans son domaine de Trianon qu’au château, négligeant ses devoirs de représentation. La vieille noblesse a le sentiment d’être délaissée par cette jeune reine, et c’est de la cour que partent les premières critiques, bientôt diffusées dans des pamphlets qui atteignent la ville et se répandent dans le peuple. Dès les premières années du règne, elle passe davantage pour la reine de la mode que pour la reine de France. On la dépeint comme une femme légère et follement dépensière. Sa réputation devient sulfureuse. Jusqu’alors, les rois avaient des maîtresses, et quand on voulait critiquer le roi, on critiquait celles-ci. Mais sous le règne de Louis XVI, c’est la reine qui semble se conduire comme une maîtresse royale. Les lettres de l’impératrice retentissent de mots très durs à l’égard de sa fille : elle va jusqu’à la traiter de Pompadour !

H A-t-elle conscience de s’aliéner l’opinion publique et la cour ?

E.L. – Elle a conscience d’être critiquée, mais elle se croit victime de l’esprit français réputé pour sa légèreté. Elle écrit d’ailleurs à sa mère qu’on lui prête le gout des amants et même celui des femmes (lettre du 5 décembre 775). Elle se rend compte de son impopularité lorsqu’elle n’est plus acclamée lors de ses sorties à Paris. Aussi évite-t-elle la capitale, se contentant de murmurer : « Que leur ai-je donc fait ? »

H - L’impératrice Marie-Thérèse manipule-t-elle Marie-Antoinette ?  

E.L. – Marie-Thérèse décide d’entretenir une correspondance secrète avec sa fille dès son départ de Vienne. Elle a l’intention de la conseiller, mais elle la considère aussi comme son meilleur avocat auprès du roi de France pour défendre l’alliance conclue entre les deux états. Elle lui laisse croire que les destinées de cette alliance dépendent de sa bonne volonté. L’impératrice a, en outre, demandé à son ambassadeur, le comte de Mercy-Argenteau, de veiller sur sa fille, de lui rapporter ses moindres faits et gestes, de la faire épier jusque dans son intimité et de l’endoctriner politiquement lorsqu’elle le jugerait bon. À cette fin, Mery constitue un véritable réseau d’informateurs autour de la jeune femme, dont l’abbé de Vermond, son confident, est la cheville ouvrière. Il faut lire en contrepoint de la correspondance mère-fille, celle de l‘impératrice avec le diplomate. On s’aperçoit ainsi de la manipulation qui s’exerce sur la princesse. On la persuade de sa supériorité sur son époux, qu’elle doit dominer. « Qu’elle s’empare de l’esprit de M. le Dauphin », dit d’emblée Mercy. Lorsque Marie-Thérèse, puis Joseph II, demandent à Marie-Antoinette d’intervenir dans les affaires internationales, c’est en faveur de la Maison d’Autriche au mépris des intérêts de la France. La reine essaie toujours de répondre aux vœux de sa famille qu’elle aime et dont les demandes lui paraissent justes. Elle fait des scènes au ministre des Affaires étrangères, le comte de Vergennes, et laisse entendre que son mari est le jouet de ses ministres. En réalité, Louis XVI, avec Vergennes, mène une politique extérieure et ne cède jamais aux ambitions désordonnées des Habsbourg.

HSa mère lui reproche de forger son propre malheur, mais n‘en est-elle pas responsable ?   

E.L. – Elle y contribue. Le redoutable surnom d’Autrichienne qui colle à la peau de Marie-Antoinette et la conduira à l’échafaud, vient de l’entreprise menée par sa mère. Ce sobriquet se chargera de connotations de plus en plus violentes jusqu’à la chute de la royauté.

HPeut-on dire que la reine a été symboliquement tuée bien avant de monter sur l’échafaud ?  

E.L. – Oui. Ce qui la tue symboliquement, c’est l’affaire du Collier (1785-1786) qu’elle évoque à peine dans sa correspondance. Le scandale accrédite désormais l’idée d’une reine abandonnée à toutes les turpitudes, donnant une réalité aux pamphlets publiés depuis une dizaine d’années. Elle rejaillit sur le roi, que cette littérature fangeuse désigne comme un cocu impuissant et stupide.

H. – L’évolution politique de la reine paraît pourtant spectaculaire.

E.L. – En 1787, après la mort de Vergennes, principal conseiller de Louis XVI, le roi désemparé sombre dans un profond état dépressif et se rapproche de sa femme. Elle prend alors conscience que la monarchie est en péril, que son mari n’est pas de taille à lutter seul, et elle entre en politique bien malgré elle. Dépourvue de culture et d’expérience, elle agit de façon empirique et c’est elle qui impose pratiquement à son époux le retour de Necker aux affaires en 1788. Elle exerce, à partir de ce moment-là, une réelle influence alors même qu’elle est redevenue un objet de haine pour les Français. Redoutant viscéralement tout changement à l’ordre établi, elle ne peut envisager de grandes réformes et refuse tout ce qui pourrait amoindrir le pouvoir royal qu’elle considère comme immuable et absolu. Aussi préconise-t-elle une politique absolument conservatrice dès le début de la Révolution.

H. – Comment Marie-Antoinette est-elle devenue une martyre ?  

E.L. – Ce sont les royalistes qui exalteront Marie-Antoinette comme la « reine martyre ». Elle devient une victime expiatoire comme Louis XVI. Tous ceux qui avaient médit d’elle, avant et pendant la Révolution, font cesser leurs critiques après son exécution. On inverse alors son image, elle devient l’héroïne du courage maternel. Pour les républicains, elle ne figure plus parmi les grandes criminelles de l’Histoire, mais plutôt comme une princesse égoïste et inconséquente dont on minimise le rôle politique. Cependant, Marie-Antoinette suscite généralement intérêt et compassion et on réécrit sans cesse l’histoire de cette femme sentimentale et frivole que rien ne préparait à assumer un destin héroïque.

_ _ _ Fin de citation

(Propos recueillis par Véronique Dumas, janvier-février 2006, Historia.)  

 


[1] Mort de Louis XV.

Littérature pamphlétaire sur la reine Marie-Antoinette

Les Pamphlets libertins contre Marie-Antoinette   On ne peut que s'étonner, raisonnablement parlant, de la virulence de la littérature pamphlétaire sur la reine. Voici quelques titres qui laissent songeur :

- Les Amours de Charlot et Toinette (1779)

- Le G. royal (1789)

- L'Autrichienne en goguette ou l'Orgie royale (1789)

- B. royal, suivi d'un entretien secret entre la reine et le cardinal de Rohan après son entrée aux Etats-Généraux (1789)

- La Ligue aristocratique ou les Catilinaires françaises de Paris (1789)

- Description de la ménagerie royale d'animaux vivants, établie aux Tuileries, près de la Terrasse nationale, avec leurs noms, qualités, couleurs et propriétés

- Soulavie écrit dans ses Mémoires historiques et politiques du règne de Louis XVI (considérés par certains comme un torchon) : « On reprochait à la Reine très publiquement d’avoir des mœurs que l’histoire reproche à plusieurs impératrices. Mme de Marsan fit au Roi des représentations. La reine se crut outragée ; bientôt, se dégoûtant successivement de Mme de Guéménée, comme de Mme de Lamballe, elle s’attacha Mme Jules de Polignac. [...] On lui reprocha des liaisons secrètes avec Mme Bertin, célèbre marchande de modes de la capitale, avec les demoiselles Guimond, Renaud et Gentil. [...] Croira-t-on que les cinq princesses [les filles de Louis XV et les belles-sœurs de la reine] se détestèrent si passionnément qu’elles divulguèrent à l’envi les détails de la vie privée de la Reine ? Ce que l’une avançait, une autre princesse le confirmait. Un troisième rendait les anecdotes incontestables. »

Laurent dans L’Autrichienne (Mémoires fictifs d’une Mlle de Mirecourt) : « La garde montée autour de la Reine, pendant sa rougeole, à Trianon, par MM. Esterhazy, de Guines, Coigny et Besenval, apportait sa caution à mille espoirs confus que les fanfaronnades de M. de Lauzun avaient mis en vérités offensantes. La longue impuissance du Roi l’ayant aux yeux du monde convaincu de stérilité, l’on disait tout haut que le comte d’Artois n’était pas étranger à Mme Royale, ni M. de Coigny au Dauphin. La complaisance de la reine envers la Polignac, au moment de ses couches, avait paru le fruit d’une complicité réciproque. »            

- Brissot, dans ses Mémoires, raconte son séjour à la Bastille de 1784 : « Il [le lieutenant de police Lenoir] m’appris que j’étais accusé d’avoir composé des libelles à Londres contre la Reine. Cette calomnie m’indigna ; je la repoussai avec chaleur. Il me cita une douzaine de ces libelles pour tâcher d’apprendre si j’en connaîtrais au moins les auteurs. C’était La Naissance du Dauphin, dans lequel on avait l’infamie, disait-il, d’attribuer la paternité de ce royal enfant à un prince royal qui n’était pas le Roi ; Les Amours du vizir de Vergennes ; Les petits Soupers à l’hôtel de Bouillon ; les Réflexions sur la Bastille ; la Gazette noire ; Les Rois de France jugés au tribunal de la raison ; Les Rois de France dégénérés, et enfin Les Passe-Temps d’Antoinette. »

 

   On ose à peine les lire, encore moins les écrire.

   Pour détruire la reine, il faut détruire la femme en elle et lui attribuer tous les vices. Comment expliquer cette orgie de haine ?

   Selon Chantal Thomas, la reine prendrait la relève de la favorite dans l'inconscient populaire. Mme du Barry illustre la confusion entre la cour et le b… Les pamphlets contre la coquetterie de la reine seraient la suite des critiques contre la vie dissolue de la dernière favorite de Louis XV. Elle hériterait de sa renommée, cumulant à la fois les deux rôles, celui de reine et de favorite, situation exceptionnelle dans la royauté. Elle cumulerait donc les défauts de la première (orgueil, arbitraire, souveraineté absolue) et de la deuxième (duplicité, passion de la parure).

   Le Livre rouge, paru en avril 1790, exhibe les preuves de l'avidité des gens en faveur et celles de sa coquetterie dispendieuse.

   Mais « l'idée simpliste d'un pays ruiné par les dépenses d'une femme est évidemment un pur fantasme », rappelle Chantal Thomas. Elle ajoute : « Ce n'est pas la hauteur des coiffures, ni les robes d'or, ni les chaussures à boucles de diamant qui peuvent faire s'effondrer un État. »

   Nous vous renvoyons ici à la lecture du Louis XVI de Petitfils qui analyse très bien la situation politique en France au début de son ouvrage.

   Selon Sébastien Mercier (Tableau de Paris), la cour appelle le peuple de Paris les grenouilles. Dans les pamphlets révolutionnaires contre Marie-Antoinette, le terme est mis dans la bouche de la reine comme une formule de mépris. Un auteur explique en note : « Expression familière de la reine pour désigner les habitants de Paris. » Un autre pamphlet fait dire à Marie-Antoinette : « Mon esprit, fatigué du cri rauque des grenouilles de la Seine, va se délasser. » (Sources : Chantal Thomas, La reine scélérate - Marie-Antoinette dans les pamphlets, Seuil, 1989).

   Arthur Young, agronome anglais, fait de nombreux voyages en France à la fin du siècle et laisse des Journaux intéressants.  Il se trouve en France à l’été 1789 et fait part de la « dépravation royale », devenue un mythe dans l’imaginaire collectif des Français. Il raconte que les mêmes rumeurs circulent partout au sujet de la reine et relate une discussion dont il est le témoin le 24 juillet 1789 à Colmar : « Les nouvelles à la table d’hôte de Colmar, sont curieuses : la reine avait formé un complot, qui était sur le point de réussir : elle voulait faire sauter l’Assemblée nationale, au moyen d’une mine, et faire marcher immédiatement l’armée pour massacrer tout Paris. Un officier français qui était présent, émit des doutes sur la vérité de ce bruit, mais aussitôt sa voix fut couverte par le nombre de ses contradicteurs. Si l’ange Gabriel était descendu et avait pris une chaise à table pour les convaincre, cela n‘aurait pas ébranlé leur foi. » 

   Young se plaint également du manque de journaux récents : « Des gens bien vêtus parlent de nouvelles qui datent de deux ou trois semaines, et leur conversation montre pleinement qu’ils ne savent rien de ce qui se passe. »     

   Le 30 juillet, à Dijon, il écrit : « J’allai à la recherche de cafés ; mais croira-t-on que, dans cette capitale de la Bourgogne, je n’ai pu en trouver qu’un, où il me fut possible de lire les journaux ? Dans un pauvre petit café, sur la place, je lus un journal, après avoir attendu une heure pour l’avoir. Les gens que j’ai vus étaient tous désireux de lire les journaux ; mais il est rare qu’ils puissent contenter leur envie. Mais s’ils ne connaissent que fort en retard les faits qui se sont réellement passés, ils apprennent très promptement ce qui n’a pu se passer.  Le bruit qui court à présent, et auquel on ajoute pleinement foi, c’est que la Reine a formé le complot d’empoisonner le Roi et Monsieur, et de donner la régence au comte d’Artois ; de mettre le feu à Paris et faire sauter le Palais-Royal ! » 

   Le 13 août, il écrit : « Le soin qu’on a eu de noircir la réputation de cette princesse est incroyable, et il semble qu’il n’y a pas d’absurdité assez forte ; ni de faits assez invraisemblables pour qu’on n’y ajoute pas foi. » 

   La reine devient un fantasme qui hante l’imagination des révolutionnaires. Elle est omniprésente dans la presse (on pense au Père Duchesne) et les libelles diffamatoires, comparée à Messaline et Frédégonde...  

 Sources : Le Diable dans le bénitier, Robert Darnton, Gallimard, 2010 et Les pamphlets libertins contre Marie-Antoinette, Hector Fleischmann.

Pamphlet anonyme : Madame Guillotine contre Marie-Antoinette

   Ces extraits d’un pamphlet anonyme J’attends le procès de Marie-Antoinette mise au cachot pour tous ses crimes de lèse nation au premier chef figurent en exergue de chaque chapitre de l‘ouvrage d’Annie Duprat, Marie-Antoinette, Une reine brisée (Perrin, 2006). Madame Guillotine s’adresse à la reine, lui reprochant (à tort souvent, à juste titre parfois) ce que nous savons par cœur.   

   « Malheureuse ! Que t’a fait la Nation française ? Elle t’a rendu, comme à une étrangère, des honneurs que tu n’as jamais mérités, et ta débauche a fait sa perte ! Ta mère l’avait juré, tu as accompli ses serments ; je t’attends. Tu es déjà au cachot ; encore un pas et je t’attends. [...]

   Une jolie tête comme la tienne peut faire l’ornement de ma méchanique (sic). D’ailleurs, je sais que tu désires depuis longtemps qu’elle retourne dans ton pays ; eh bien !pour qu’elle y soit plutôt (sic) parvenue, on peut la mettre de distance en distance dans une pièce de canon, et alors elle sera en peu de temps rendue à Vienne. L’on n’aura rien à nous reprocher, puisqu’elle partira de la France avec autant de bruit qu’elle y a fait son entrée ; et je suis certaine que sur la route, il n’y aura pas un district qui s ‘y refuse. De quel plaisir vont jouir tes Autrichiens à son aspect ! [...]

   Lorsque tu as fait les premiers pas sur les terres d’un peuple qui t’a comblée de bienfaits, n‘y es-tu pas venue comme l’aigle royal dans un troupeau de moutons ? Eh ! que t’avaient-ils fait, tygresse (sic) pour les faire égorger ? N’ont-ils pas contenté tous tes penchants ? Tu avais soif de l’or, ils t’en ont donné. Que te fallait-il de plus ? Du moins si cette prodigalité nous était restée et qu’elle n‘eût pas servie (sic) à faire armer tes compatriotes contre nous, je ne dirais pas moi, Guillotine, je t’attends. [...]

   On vous reproche de ne pas tenir vos promesses. Ne vous étiez-vous pas engagée à élever vos enfants dans les principes de la constitution française ? Eh bien ! le peuple est instruit que vous souffrez qu’il leur soit donné des leçons contraires. C’est dans la Gazette de Paris [journal royaliste] que le Dauphin, dit-on, étudie les droits du citoyen dont il aura un jour honneur d’être le chef. On vous reproche enfin de connaître assez peu vos intérêts pour détourner le roi, votre époux, d’une constitution qui, en assurant ses droits, consolide aussi les vôtres. [...]

   Mais je t’attends, parce que cette prodigalité n’a servi qu’à des traîtres, qui se prêtaient à servir ton ambition, à qui tu donnais des fêtes nocturnes, dans lesquelles il s’est commis des atrocités contre une nation que tu devais respecter, en foulant aux pieds la cocarde tricolore qu’elle avait arborée, pour la faire remplacer par celle que ta tyrannie adoptait. [...]

   Je t’attends, pour avoir sollicité ton perfide mari à ne pas prêter son serment sur l’autel de la patrie, devant la nation entière, afin de lui faire abjurer à ton propre gré pendant que ton traître et lâche courtisan La Fayette, sur son coursier, prodiguait un sourire hypocrite et affectait de montrer ce monstre au peuple souverain. [...] Je t’attends, parce que tu as fait passer des secours à ce traître après avoir pris la fuite, pour s’armer et armer des scélérats, dont il est chef, contre leur propre patrie. [...]

   Voilà, diront-ils [les Autrichiens] notre bienfaitrice, celle qui nous a envoyé tant d’argent ; mais votre corps, belle tête, qu’est-il devenu ? – Je l’ai laissé à ma méchanique, et ma tête est venue ici en poste ; les foudres français vous l’envoient. – Ma fois, charmante princesse, nous ne vous attendions pas sitôt. Mais moi Antoinette, je t’attends. [...] »

Marie-Antoinette responsable de la sécheresse de 1785

   Ruault écrit dans son Journal à la date du 26 mai 1785 :

   « Depuis quelques jours, nous sommes dans les fêtes les plus brillantes. Dieu et les hommes nous feraient passer le temps assez agréablement si nous avions seulement un peu d’eau pour nous désaltérer (1). Quelques dévots frondeurs trouvent fort mauvais que Marie-Antoinette ait volé de Sainte-Geneviève (2) à l’Opéra. Ils prétendent, ces insolents murmurateurs, que c’est là ce qui a retenu les nuages prêts à fondre sur notre terre aride et brûlée : comme s’il n’était pas naturel qu’une jeune femme ennuyée presque toute l’année dans sa cour cherche un peu de distraction et se donne du bon temps, quand elle en trouve l’occasion ! Cela prouve à nous autres profanes qu’elle n’est pas encore dévote. On a cru un moment dans Paris que les prières de Sa Majesté à la sainte patronne des badauds, jointes à celles des saints moines qui la servent et la desservent, allaient nous procurer les pluies salutaires qui se font attendre depuis si longtemps ; de gros nuages se promenaient çà et là sur la ville, on les aspirait de la bouche et des yeux ; mais les vents les ont emportés bien loin. »

   Ainsi, la reine est responsable du temps qu’il fait ?...  

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Notes

(1) Sécheresse depuis le mois de mars.

(2) Notre Panthéon actuel. L’Église n’est pas encore achevée mais la reine qui a accouché en mars du duc de Normandie, le futur Louis XVII, s’y est rendue pour rendre hommage à la patronne de Paris.

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