« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Conséquences littéraires de la Révolution

D'une manière générale

Le Triomphe de la République (estampe, BNF)Suivie de Bonaparte, la République s'appuie sur la Constitution de l'an VIII.

   La Révolution rompt les attaches de la littérature avec le passé :

- en fermant les salons ;

- en suspendant les études classiques ;

- mais en accroissant prodigieusement le nombre des lecteurs.

   Les écrivains, libérés du contrôle d’une société policée, de la tutelle des règles, de la tyrannie exercée par le goût étroit d’une élite, ne prennent plus conseil que d’eux-mêmes. Un pouvoir nouveau apparaît, celui de la presse, qui fournit des opinions toutes faites aux lecteurs inexpérimentés. L’information quotidienne déshabitue des lectures sérieuses et donne le goût des émotions brutales. Le champ de la littérature s’élargit démesurément ; les questions jusqu’alors réservées au domaine social, politique ou religieux, sont librement débattues.

   Nodier remarque : « La Révolution est le commencement d'une double ère littéraire et sociale qu'il faut absolument reconnaître en dépit de toutes les préventions des partis. »

Quelques citation sur la Révolution   

   Diderot écrivait déjà dans son Encyclopédie à l'article « Autorité politique » : « Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison. »    

   Goethe, grand visionnaire, écrit dans sa Campagne de France à propos de la bataille de Valmy (20 septembre 1792) à laquelle il assista : « D'ici et d'aujourd'hui date une nouvelle époque de l'Histoire universelle. »

   Quant à Chateaubriand, il écrit : « Les forfaits n'inspirent d'horreur que dans les sociétés au repos ; dans les révolutions, ils font partie de ces révolutions mêmes, desquelles ils sont le drame et le spectacle. » Et, contradiction apparente : « La colère brutale faisait des ruines et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces ruines les fondements du nouvel édifice. » La transition révolutionnaire ouvre d'innombrables chantiers et les écrivains se mettent à inventer laborieusement un avenir.

   Pour ceux qui accordent quelque crédit à l'astrologie, on peut également citer ces propos du cardinal Pierre d'Ailly, tenus en 1414 et imprimés en 1490 : « En l'année 1789 de notre ère, une des grandes périodes de Saturne sera accomplie. Il y aura de grands, nombreux, extraordinaires changements, principalement en ce qui concerne les institutions légales. »

   Et n'oublions pas le début du poème « Vendémiaire » d'Apollinaire (Alcools) :

« Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi    

Je vivais à l'époque où finissaient les rois    

Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes    

Et trois fois courageux devenaient trismégistes

*

    Que Paris était beau à la fin de septembre    

Chaque nuit devenait une vigne où les pampres    

Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut    

Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux    

De ma gloire attendaient la vendange de l'aube. »

[...]

Exemples : histoire et fiction dans les romans d'apprentissage du 19e siècle

   « On peut dire que 1789 est à l’origine de la rencontre entre le roman à venir (celui du 19e siècle) et l’histoire. C’est un véritable traumatisme social qui a modifié à la fois le sens de l’histoire et de la littérature : le destin individuel est commandé par des impératifs extérieurs qui le dépassent. Le recours à l’histoire (du 19e mais aussi du 18e) apparaît donc désormais indispensable pour comprendre l’individu : le sort de chacun dépend d’une perspective collective. L‘histoire tient donc lieu de destin puisqu’elle décide de la place du héros dans la société, indépendamment de ses qualités individuelles, nécessaires mais non suffisantes.

   Certes, Stendhal et Balzac situent les intrigues de leurs romans (Le Rouge et le Noir, Le Père Goriot, Illusions perdues) sous la Restauration mais font allusion à la période précédente : elle permet de comprendre le jeu des influences et les tensions entre les deux classes qui se disputent le pouvoir, la bourgeoisie et la noblesse. Mathilde de la Mole (Le Rouge et le Noir) compare Julien Sorel à Danton. Romanesque, orgueilleuse et courageuse, elle méprise la médiocrité des jeunes nobles qui l’entourent. Lors d’un bal, elle remarque qu’ils ne se livrent qu’à des commérages stupides. Elle les appelle des « nigauds à tranche dorée ». Mais « que serait Danton aujourd’hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal ? », remarque Stendhal (deuxième partie, chapitre 9). Mathilde a des idées beaucoup plus avancées que celles de son père qui proclame (deuxième partie, chapitre 22) : « Agissez par vous-mêmes, et la noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l’avaient faite et que nos regards l’ont encore vue avant la mort de Louis XVI. » Cette phrase résume l’opinion de la noblesse légitimiste : les aristocrates émigrés durant la Révolution ont certes retrouvé leur statut mais ils ont perdu leur pouvoir et rêvent de restaurer la monarchie absolue.               

   Balzac évoque également la Révolution et la Terreur. Dans Illusions perdues (deuxième partie), il précise à propos du Palais-Royal que « depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la Révolution de 1830, il s’est fait d’immenses affaires. »

   La figure de Napoléon est toute puissante. C’est un véritable mythe pour ceux qui ont vingt ans en 1815. Julien Sorel le prend comme modèle, marqué dans son enfance par les récits des dragons revenant des campagnes victorieuses d’Italie : ce « lieutenant obscur et sans fortune », réussit à devenir « le maître du monde avec son épée. » L’empire a développé des rêves de gloire militaire et sociale : le courage et le mérite ont permis une ascension fulgurante à de jeunes roturiers. Les jeunes gens ont donc grandi dans l’espoir de participer à la grande épopée napoléonienne mais la défaite française rend la France aux Bourbons et leur ferme la carrière militaire. D’où leur désarroi. Où chercher la gloire ?  

   En effet, les Bourbons conservent certains acquis de la Révolution, octroyant une Charte qui établit les principes fondamentaux destinés à régir le royaume mais qui ferme tout espoir d’ascension sociale aux roturiers : il faut avoir trente ans et payer des impôts élevés pour être électeur, quarante ans pour être éligible (et payer encore plus d’impôts). Sans titre et sans argent, on n’est rien. C’est le drame de Julien Sorel (Le Rouge et le Noir) et de Lucien Chardon de Rubempré dans Illusions perdues. Dans cette société élitiste, Mme de Beauséant (Le Père Goriot) refuse la présence du banquier Nucingen à son bal.

   Il ne s’agit pas bien entendu d’une véritable reconstitution historique. à la Walter Scott. Mais Talleyrand, Murat, Mirabeau, La Fayette, Danton ou Napoléon sont souvent cités, donnant aux personnages fictifs une plus grande crédibilité, les inscrivant dans l’histoire. N’oublions pas en effet qu’au 19e siècle, le roman d’apprentissage ne renvoie pas à une conception abstraite ou philosophique du monde mais à une vision réaliste. Quoi de plus véridique que l’histoire factuelle ? Ainsi, dans l’avant-propos de La Comédie humaine, Balzac écrit : « La société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire. »

   Ajoutons que la province est la métaphore d’une société dichotomique. La première et la troisième partie du roman de Balzac, Illusions perdues, se déroulent à Angoulême, type de la ville provinciale, qui reflète pourtant l’état de la société. La ville est en effet scindée en deux : la ville haute, résidence des aristocrates pour lesquels le temps s’est arrêté en 1789 et la ville basse, adoptée par les petits bourgeois libéraux du faubourg de l’Houmeau, considérés comme des parias. Passer d’un lieu à l’autre représente une petite révolution.

   Mais ces aristocrates restent médiocres. En province, on s’ennuie. Mme de Bargeton tient un salon d’une grande médiocrité intellectuelle : absence d’esprit, de culture, de sens artistique. C’est une véritable caricature des salons parisiens où se réunissent « les plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences ». Lucien « ne savait pas, le pauvre poète, qu’aucune de ces intelligences, excepté celle de Mme de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. » Il soulignera plus tard cette carence intellectuelle dans une lettre à sa sœur Ève : « On apprend plus de choses en conversant au café, au théâtre pendant une demi-heure qu’en province en dix ans. » Toutefois Mme de Bargeton est sensible au mythe du passé héroïque, comme les héros masculins du roman d’apprentissage qui admirent Napoléon et ses comparses : « La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient l’Europe sur un mot mis à l’Ordre du jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. » (Fin de citation, sources inconnues.)  

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