Consuelo Vanderbilt, duchesse de Marlborough, amoureuse du 18e siècle


Consuelo Vanderbilt à 17 ans par Carolus Duran   Avant son mariage avec le duc de Marlborough, la mère de Consuelo Vanderbilt, Alva, commande ce portrait au peintre français Carolus Duran. Nous sommes en 1894. Mais le 18e siècle est à l'honneur dans les richissimes familles américaines (et anglaises). La duchesse de Marlborough se passionnera toujours pour cet art de vivre à la française du siècle précédent, notamment pour ce qui est de la décoration de ses innombrables et luxueuses demeures.

   Elle écrit dans ses Mémoires à propos de ce tableau : « ... Le rideau rouge prôné par le maître ayant été remplacé, à la requête de ma mère, par un paysage anglais du XVIIIe siècle. On m'y voit descendre un escalier, longue silhouette tout de blanc vêtue [...] Ma mère souhaitait que mon portrait rivalise avec ceux qu'avaient réalisé les maîtres Gainsborough (1727-1788), Reynolds (1723-1792), Romney (1734-1802) ou Lawrence (1769-1830) pour les précédentes duchesses. Dans cette fière et gracieuse lignée, je figure ainsi toujours sur le manteau de la cheminée de l'une des salles d'apparat du palais de Blenheim, le regard dédaigneux et détaché, comme perdue dans de lointaines pensées. »

   Construit au 18e siècle, seule résidence de campagne non royale d'Angleterre à bénéficier du titre de « palais », Blenheim Palace est un cadeau de la reine Anne à John Churchill (1650-1722), premier duc de Marlborough, général vainqueur à la bataille de Blenheim (1704) lors de la guerre de Succession d'Espagne. Il est le héros de la comptine Marlbrough s'en va-t-en-guerre. Ce sont Sarah, première duchesse de Marlborough et l'architecte Sir John Vanbrugh qui dessinèrent le domaine et le parc.

Palais de Blenheim au 18e siècle   Consuelo décrit longuement les beautés de Blenheim mais reste toujours lucide : « L'architecte Vanbrugh avait regrettablement omis de prévoir un espace suffisant pour loger le monumental escalier qu'une telle demeure exige ; aussi devait-on grimper un long escalier étroit et bordé d'une vilaine rampe. » Plus loin : « Nous suivîmes l'itinéraire indiqué jusqu'au grand salon, où l'on retrouvait à nouveau le premier duc et sa famille sur des fresques murales peintes par Laguerre (1663-1721) - l'artiste français dut maudire cette commande qui exploitait l'humiliation subie par sa patrie. »  

   Lors de leur voyage de noces à Rome, le duc et la duchesse acquièrent une tapisserie de Boucher. Consuelo écrit : « Cette oeuvre fut plus tard accrochée dans ma chambre à coucher à Blenheim, jusqu'au moment où mon époux [après leur divorce] la vendit à M. Edward Tuck ; elle est désormais exposée au Petit Palais dans la riche collection que M. Tuck offrit à la ville de Paris. » Le don remonte à 1921. Il s'agit en fait de la réunion de deux tapisseries de Boucher : Psyché conduite par Zéphyr dans le Palais de l'Amour et Psyché montrant ses richesses à ses sœurs. Elles font partie de la tenture de l'Histoire de Psyché, dont les six modèles furent réalisés par François Boucher, après 1741, pour la manufacture de Beauvais.

   À la naissance de leur premier fils (le 18 septembre 1897), le couple loue Spencer House, qui semble hantée. Consuelo écrit en effet : « Spencer House est une demeure du XVIIIe siècle décorée en partie par les frères Adam. Comme les chambres à coucher n'étaient pas grandes, je m'étais installée dans un salon d'angle de sorte que, de mon lit, j'avais vue à la fois sur la galerie d'art et sur une autre pièce peinte dans le style pompéien. Certaines nuits, j'étais réveillée par un soudain courant d'air froid, comme si une présence avait traversé la chambre. Arrivée d'Amérique pour me seconder, ma mère affirma avoir vu un fantôme. »    

   Plus loin, Consuelo évoque Lady Montagu, qu'elle admire pour son éducation et sa culture, regrettant l'ignorance des Anglaises du 19e siècle. Au 18e siècle, cette femme cultivée, coqueluche des milieux intellectuels de Londres, fit sensation en suivant son époux au long de ses missions diplomatiques internationales. Elle découvrit le principe de la vaccination à Istanbul et révéla dans ses Lettres turques, une vision objective de la condition des femmes ottomanes (querelles mesquines et intrigues médiocres au sein du harem).

   À Paris, elle apprécie le répertoire classique de la Comédie-Française, notamment Œdipe-Roi ou Adrienne Lecouvreur (de Legouvé) dont elle dit : « Le rôle-titre de la belle actrice qui meurt assassinée par la duchesse de Bouillon (1), jalouse de l'amour de sa rivale pour Maurice de Saxe, était interprété par Mlle Bartet ; Albert Lambert jouait le héros. L'intensité tragique de leurs scènes d'amour atteignait un niveau d'excellence que j'ai rarement vu égalé. Comme cette langue a de l'élégance quand elle est parlée à la Comédie-Française dans sa grande tradition de prononciation parfaite !... » [Note : cet assassinat est pure invention.]  

   À l'hiver 1902, le couple ducal est invité en Russie, afin d'assister aux grandes cérémonies qui ouvrent le Nouvel An orthodoxe à la Cour. Consuelo évoque les mœurs relâchées : « Conformément à la tradition, la danseuse en tête avait été la maîtresse du tsar et les autres furent assignées aux grands-ducs pour servir à leur éducation sentimentale. En nous familiarisant avec les intrigues et les scandales de cette société, si éloignée de la moralité rigide de l'Angleterre victorienne, nous avions le sentiment de plonger dans l'atmosphère du XVIIIe siècle. » Plus loin, sensible aux réalités, elle écrit : « Ce monde tellement autarcique semblait si sûr de son destin et cependant, hélas, si aveugle aux périls venus de l'extérieur, que, même en cet instant d'exultation flatteuse, j'eus la prémonition d'une tragédie ; je ne pus m'empêcher de songer que, peu de temps avant sa perte, Marie-Antoinette avait donné l'ordre de jouer à Versailles le Figaro de Beaumarchais... »

   Elle écrit lors d'un séjour à Vienne : « En 1904, Vienne demeurait encore une capitale du XVIIIe siècle. Elle possédait une élégance antique et cultivait un respect archaïque pour les traditions et les privilèges de naissance. Le beau monde se composait encore de personnes riches et bien-nées. [...] Pour ma part, je trouvai dommage qu'on parlât chez eux autant de langues pour aussi peu d'opinions à exprimer. »

   Consuelo et son nouvel époux Balsan quittent la France en juin 1940. Ils achètent une propriété à Long Island et, après la guerre, y réinstallent leurs biens expédiés de France : boiseries 18e, bergères Louis XV, tapisseries d'Aubusson, secrétaires Régence, terres cuites de Clodion, tableaux de Fragonard, etc.

Consuelo dans son intérieur 18e siècle à la fin de sa vie

Sources : Une duchesse américaine, Mémoires (Tallandier 2012, édition traduite, annotée et préfacée par Olivier Lebleu).  

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