« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Dictionnaires et évolution de la langue

Evolution de la langue française et multiplication des dictionnaires

Dictionnaire de l'Académie française de 1762 et 1776   Le 18e siècle éprouve un fort engouement pour les dictionnaires, à la mesure de l'enrichissement de la langue française.   

   Le Dictionnaire de l’Académie française compte quatre éditions au cours du siècle (1). Celle de 1718 apporte une innovation importante : désormais les mots ne sont plus classés par familles mais par ordre alphabétique. L’édition de 1740 réalise une réforme de l’orthographe désirée par l’opinion : l’|s| est supprimé dans les mots où il ne se prononce plus depuis six siècles (s muet de beste, chasteau) : |y| est remplacé par |i| lorsqu’il ne tient pas la place d’un double |i| (Cecy, gay, moy) ; la plupart des lettres parasites disparaissent (bienfaicteur, creu, sçavoir) et diverses consonnes doubles sont simplifiées. La réforme orthographique est complétée dans l’édition de 1762 qui remplace argille, appeller, paschal, chymie par argile, appeler, pascal, chimie et qui enregistre un nombre assez important de mots nouveaux. L’édition de 1798, qui paraît au moment où l’Académie est dissoute (dissoute en 1793, elle est reconstituée en 1803), accueille un assez grand nombre de néologismes et accentue la réforme.  

   L’édition de 1701 du Dictionnaire universel de Furetière (2) introduit un certain nombre de termes scientifiques, principalement médicaux.

   Le Dictionnaire de Furetière a servi de base au Dictionnaire de Trévoux qui a un grand succès, comme en témoigne ses cinq éditions au cours du siècle (1704, 1721, 1732, 1752, 1771). Il apporte des mots nouveaux, notamment des mots techniques négligés par l’Académie. Y réapparaissent en même temps, pour faciliter la lecture des auteurs de la Renaissance, de nombreux archaïsmes bannis par l’Académie. Cet ouvrage, qui porte le nom de la ville où est imprimée la première édition, est l’œuvre d’un groupe de jésuites.

   On ne présente plus l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.  

   Les techniques commencent à avoir des répertoires spéciaux. Le principal est le Dictionnaire du commerce (1723), rédigé par un inspecteur des manufactures.  

   La fin du siècle voir apparaître de nouveaux dictionnaires généraux de la langue, comme le Dictionnaire grammatical de la langue française (1761) ou le Dictionnaire critique de la langue française (1787-1788).

   Le siècle se termine avec le Dictionnaire universel de la langue française (1800) qui aura de nombreuses éditions dans les quarante années suivantes. Comme le titre l’indique, l’auteur (Boiste) a voulu réunir le plus de mots possibles, y compris ceux qui n’appartiennent pas au bon usage et qu’il marque d’un signe spécial.

   Ce que les auteurs reprochent à l’Académie, c’est une certaine étroitesse de conception qui écarte les mots populaires ou familiers, qui néglige les mots techniques et n’accueille qu’avec retard et à regret les mots nouveaux. En effet, l’engouement pour les néologismes va croissant à la fin du siècle et la Révolution, en renouvelant les institutions et, parallèlement, la terminologie politique et sociale, apporte des mots nouveaux.

   L’étude des synonymes est inaugurée en 1718 par La Justesse de la langue française. A la fin du siècle paraissent Les Nouveaux Syonymes (1785-1795). Le Dictionnaire des synonymes de Condillac, inédit du vivant de son auteur, est publié au siècle suivant.

   Dans le domaine historique, le Grand Dictionnaire historique a de nombreuses rééditions au 18e siècle qui voit aussi l’achèvement du Dictionnaire historique et critique de Bayle (1696-1702).

   Le Dictionnaire philosophique de Voltaire n’est dictionnaire que par le titre et le classement des études sur divers sujets : histoire, philosophie, littérature, grammaire. Le sous-titre précise l’intention de l’auteur : « La Raison par l’alphabet. » Voltaire s’est inspiré du goût du public pour les dictionnaires. Autre exemple caractéristique : c’est sous forme de dictionnaire que Sébastien Mercier présente en 1795, le Nouveau Paris, où il amalgame lexicographie, description des mœurs et coutumes révolutionnaires.

Sources : Dictionnaire de la Littérature française, 18e siècle, op. cit.

_ _ _

Notes

(1) La première édition date de 1694.

(2) La première édition du dictionnaire de Furetière date de 1690. Notons que les premiers dictionnaires sont bilingues (latin-français). En 1606, Jean Nicot publie le Trésor de la langue française en latin-français mais doté de longs commentaires en français. En supprimant la traduction latine, naissent les premiers dictionnaires monolingues. Ajoutons le Dictionnaire français de Richelet en 1680.

Sens des mots au 18e siècle

   Évitons les contresens ! Aujourd’hui, les mots ont perdu de leur force. On note également un glissement de sens.

   Quelques exemples :

  • « Lisbonne est abîmée et l’on danse à Paris. » (Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756)
  • « Épuisé de fatigue, tel qu’un homme qui sort d’un profond sommeil ou d’une longue distraction, il resta immobile, stupide, étonné. » (Diderot, Le Neveu de Rameau, 1762)
  • Ce n’est pas la fortune qui domine le monde. » (Montesquieu, Considérations sur la grandeur des Romains, 1734)
  • « Je résolus d’employer toute mon industrie pour la voir. » (Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731)
  • En ce qui concerne le terme transport, au début du 17e siècle, le transport s’assimile à la mise en mouvement des sentiments. « Je pris tous mes transports pour des transports de haine. » (Racine, Andromaque). Au 18e siècle, Rousseau utilise souvent le terme : « transports de la passion » (Émile), « transports d’amour » et « érotiques transports » dans La Nouvelle Héloïse.

* * *

Ajouter un commentaire