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Diderot, le mal-aimé (Sophie Chauveau)

   Dans la postface de son ouvrage Diderot, le génie débraillé (tome 2 de la biographie, Télémaque, 2010) Sophie Chauveau écrit :

« ... Je proclame haut et fort que Diderot n’est toujours pas reconnu. N’occupe pas encore la place qu’il mérite et qui lui revient. Sa vraie place est la toute première du 18e siècle, la première des Lumières, la première de notre modernité. Cette postérité qu’il a tant convoitée s’est montrée pis que chiche envers lui, ingrate ! Elle l’a trahi. Aussi est-il toujours traité en second couteau ou plutôt en troisième, après Voltaire et Rousseau, quand ce n’est pas carrément après d’Alembert, ou plus bas encore [...]

   De son vivant déjà, on lui refuse sa place, mais ça peut se comprendre ; il n’a de cesse de se dissimuler. Il camoufle ce qu’il fait de meilleur pour ne pas retourner en prison, puis pour ne pas entacher la réputation de sa fille. Interdit à vie d’Académie, il demeure un paria, non dans le monde naissant des lettres, mais aux yeux des puissants [...]

   On peut tout autant lui attribuer un langage bizarre anticipant le surréalisme ; ou encore d’avoir introduit le premier cette ironie particulière qui va enfanter le romantisme ; ou en faire l’ancêtre du nouveau roman, par l’invention de textes discontinus, cassant systématiquement l’illusion pour la récréer ex abrupto [...] Il est aussi le grand inventeur du langage philosophique au théâtre à l’aide d’une écriture de confidence intime. Il est tout cela à lui seul, la modernité en marche ! Dans ses œuvres protéiformes comme dans sa vie, sa jeunesse aux improbables petits boulots, sa vieillesse terriblement active, anticolonialiste et toujours inflammable...

   Il est considéré comme dangereux par tout le 19e siècle. À quelques notables exceptions, Michelet « le voyant » : « Nul monument achevé n’en reste mais cet esprit commun, la grande vie qu’il a mise en ce monde, et qui flotte orageuses en ses livres incomplets, source immense et sans fond. On y puisa cent ans, l’infini reste encore. » Nodier, Sainte-Beuve, Sand, Balzac, Baudelaire, Auguste Comte qui tient « Voltaire et Rousseau pour des démolisseurs incomplets résidus de l’âge métaphysique, et exalte en Diderot le plus grand génie du 18e siècle, précurseur de l’école suprême qui a compris l’importance de la biologie et donné la première esquisse du culte de l’humanité. » Ou Pierre Larousse : « La faveur conquise par la philosophie positiviste vaut à Diderot une véritable popularité qui le venge des injustes dédains dont on l’a accablé pendant la première moitié du siècle. » [...]

   Depuis le début du 20e siècle, Diderot a mille fois raté son examen de grand écrivain national. Plusieurs ministres lui ont refusé l’entrée au Panthéon [...]

   Encore aujourd’hui, en 2009, la France se déshonore de ne toujours pas posséder une édition de l’intégralité de ses écrits. La majeure partie de son œuvre ne fut connue que tardivement : les feuilles manuscrites que Diderot a laissées, jalousement conservées par la famille ou par les institutions de Saint-Pétersbourg, n’ont été scientifiquement répertoriées qu’en 1951 par Herbert Dieckmann, ou indirectement par des copies... »

_ _ _ fin de citation

Merci, Mme Chauveau !

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