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Joies simples de Rousseau (Rêveries)

Signature de Rousseau   A la différence de Voltaire, Rousseau aime les plaisirs simples.

   Ceci me rappelle un autre amusement à peu près de même espèce dont le souvenir n’est resté de beaucoup plus loin. C’était dans le malheureux temps où, faufilé parmi les riches et les gens de lettres, j’étais quelquefois réduit à partager leurs tristes plaisirs. J’étais à la Chevrette[1] au temps de la fête du maître de la maison : toute sa famille s’était réunie pour la célébrer, et tout l’éclat des plaisirs bruyants fut mis en œuvre pour cet effet. Spectacles, festins, feux d’artifice, rien ne fut épargné. L’on n’avait pas le temps de prendre haleine, et l’on s’étourdissait au lieu de s’amuser. Après le dîner, on alla prendre l’air dans l’avenue, où se tenait une espèce de foire. On dansait, les messieurs daignèrent danser avec les paysannes, mais les dames gardèrent leur dignité. On vendait des pains d’épice Un jeune homme de la compagnie s’avisa d’en acheter, pour les lancer l’un près l’autre au milieu de la foule ; et l’on prit tant de plaisir à voir tous ces manants se précipiter, se battre, se renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même plaisir. Et pains d’épice de voler à droite et à gauche, et filles et garçons de courir, de s’entasser et s’estropier. Cela paraissait charmant à tout le monde.

   Je fis comme les autres par mauvaise honte, quoiqu’en dedans je ne m’amusasse pas autant qu’eux. Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là la bonne compagnie et je fus me promener seul dans la foire. La variété des objets m’amusa longtemps. J’aperçus entre autres cinq ou six Savoyards[2] autour d’une petite fille qui avait encore sur son éventaire une douzaine de chétives pommes, dont elle aurait bien voulu se débarrasser ; les Savoyards, de leur côté, auraient bien voulu l’en débarrasser ; mais ils n’avaient que deux ou trois liards[3] à eux tous, et ce n’était pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet éventaire était pour eux le jardin des Hespérides[4], et la petite fille était le dragon qui les gardait. Cette comédie m’amusa longtemps : j’en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite fille et les lui faisant distribuer aux petits garçons. J’eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cœur d’homme, celui de voir la joie unie avec l’innocence de l’âge se répandre tout autour de moi. Car les spectateurs mêmes, en la voyant, la partagèrent ; et moi, qui partageais à si bon marché cette joie, j’avais de plus celle de sentir qu’elle était mon ouvrage.  

   En comparant cet amusement avec ceux que je venais de quitter, je sentais avec satisfaction la différence qu’il y a des goûts sains et des plaisirs naturels à ceux que fait naître l’opulence, et qui ne sont guère que des plaisirs de moquerie et des goûts exclusifs engendrés par le mépris. Car, quelle sorte de plaisir pouvait-on prendre à voir des troupeaux d’hommes avilis par la misère s’entasser, s’étouffer, s’estropier brutalement, pour s’arracher avidement quelques morceaux de pain d’épice foulés aux pieds et couverts de boue ?

Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire[5], « Neuvième promenade »

 

[1] Le château de la Chevrette, situé au Nord de Paris, non loin de Montmorency, appartient à Mme d’Épinay, dont dépend l’Ermitage, maison des champs.

[2] De jeunes Savoyards quittaient alors leurs montagnes pauvres pour gagner leur vie en ramonant les cheminées. Cette coutume dura tout au long du 19e siècle.

[3] Ancienne pièce de cuivre valant un quart de sou.

[4] Jardin fabuleux, propriété des filles d’Atlas et qui produisait des pommes d’or ; un dragon en assurait la garde ; Hercule réussit à le tuer et à s’emparer des précieux fruits.

[5] Rédigées à Paris à partir de 1776, les Rêveries sont la dernière œuvre de Rousseau. Elles comportent dix « Promenades »

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Date de dernière mise à jour : 09/12/2019