La Révolution et les pauvres

Courte introduction

   Méprisé, invisible, inexistant pour les grands de ce monde, le peuple compose pourtant la plus grande partie de la population de la France, sans doute 99 %.

   Il se vengera à la Révolution.

   Dans l'un de ses Tableaux de Paris, Louis-Sébastien Mercier écrit : « La connaissance du peuple parmi lequel il vit sera toujours le plus essentielle à tout écrivain qui se proposera de dire quelques vérités utiles. »

Constat avant la Révolution

La Révolution française et les pauvres (Alan Forrest)   Dans son ouvrage La Révolution française et les pauvres (Perrin, 1986), Alan Forrest dresse d'abord le constat suivant :      

   Nous n’avons pas une idée exacte du nombre de Français pauvres, mais nous savons que leur proportion varie considérablement en fonction de la qualité, de la moisson, de la rigueur des hivers et des régions. Toutefois, le Comité de Mendicité établi durant les années 1790-1791 fait état de la proportion suivante : 1/7 à Soissons, 1/6 à Montauban, 1/10 à Metz.

   La pauvreté peut frapper provisoirement en cas de maladie et de chômage. L’indigence plane à tout moment sur un pourcentage substantiel de Français, à la ville comme à la campagne.

   Dans bien des cas, une grande partie de la main-d’œuvre ne dépend que d’une seule industrie, comme la meunerie à Toulouse et la soie à Lyon où les canuts accusent Marie-Antoinette de vouloir les ruiner lorsqu’elle commence à porter, dans les années 1780, des robes chemises en linon et mousseline.

   La distinction entre ville et campagne est beaucoup moins nette qu’aujourd’hui : de nombreux citadins mènent une vie agricole, les périphéries urbaines, aux limites incertaines se fondant dans les hameaux de leur arrière-pays.

   Les pauvres de la France rurale acceptent l’indigence comme un fait inéluctable : la faim est une réalité toujours présente et on peut parler sans exagération d’ « obsession de la faim ».

   Les ravages causés par le fait de Dieu (incendies, inondations, maladies, perte des récoltes) sont d’autant plus grave que la santé de la population est médiocre et l’assistance médicale insuffisante. Le régime alimentaire du peuple est frugal et manque des principes nutritifs nécessaires au maintien de la vie, d’autant que la plupart des membres les plus pauvres de la société sont astreints à de longues heures de travail physique pénible dans les champs, les ateliers, les marchés ou les ports.

   Les céréales représentent l’essentiel du régime normal du paysan, sous forme de pain ou de gruau. Le plat chaud de la journée est la soupe, dont l’élément de base est le pain. Ce repas est complété par des produits laitiers, quelques fruits et légumes, parfois du poisson, très rarement de la viande. Même dans les régions viticoles, le vin est réservé à la vente. De nombreux Français mangent des haricots en cas de pénurie des grains ou des châtaignes.

   Même menacés de famine, les pauvres sont très conservateurs dans leurs goûts et refusent le riz et les pommes de terre.

   Le régime alimentaire n’est pas la seule cause du taux élevé de mortalité chez les pauvres. La maladie est aussi fréquente à la ville qu’à la campagne, en raison d’abord de l’indifférence des autorités publiques en matière d’hygiène et de santé. La réglementation concernant la santé publique est à peu près inexistante et le peuple ignore les précautions les plus élémentaires qui pourraient limiter la propagation de la maladie. Des tas de tripes et des seaux de sang grouillant de mouches se dressent devant les boucheries, les égouts sont à ciel ouvert, les cimetières sont situés au milieu des villages. La petite vérole, la pleurésie et les maladies vénériennes déciment la population.

   Le nombre de nouveau-nés abandonnés est un symptôme tragique de la misère. L’infanticide n’est pas rare. Certaines catégories de pauvres sont même contraintes de se débarrasser de leurs enfants sous peine de perdre leur emploi : les domestiques sont chassées aux premiers signes de grossesse, ce qui les condamne à une vie de misère ou de prostitution. La plupart des servantes sont obligées de cacher leur grossesse le plus longtemps possible et, soit d’abandonner leurs enfants à la naissance, soit d’avorter. La mortalité infantile est accablante : de 1767 à 1776, pour 187 admissions d’enfants au-dessous de l’âge de six ans, on constate 145 décès à l’hôpital de Sisteron.

   La migration saisonnière n’est pas rare, pour faire le joint entre les labours et les semailles : les paysans quittent leur chaumière et leur famille pendant la morte-saison dans l’espoir de se faire embaucher dans d’autres régions où les récoltes sont plus tardives : ils vont ainsi de moisson en moisson, de vendanges en vendanges et les Méditerranéens prolongent la saison par la cueillette d’olives. Certains particularismes se développent. L’Auvergne, par exemple, est considérée comme une pépinière de menuisiers, maçons, charpentiers et colporteurs. La migration des Creusois et des Corréziens a cessé d’être temporaire.

   Cette population française illettrée et réduite à la mendicité, constitue un des principaux sujets de discussion des philosophes des Lumières et les Académies provinciales écrivent des communications détaillées sur les pauvres et leur environnement. L’idée que la structure fiscale est à la base de la misère et du vagabondage gagne du terrain et, en 1777, l’Académie de Lyon consacre son concours annuel à la question de savoir s’il est possible de résoudre le problème de la mendicité et par quels moyens. Nouvelle façon d’aborder le problème, qui va à l’encontre de l’enseignement catholique.

   L’Église, de même qu’elle enseigne la vertu de la charité, accepte l’existence des pauvres, « enfants souffrants du Christ », comme un moyen de salut accordé aux plus fortunés. Mais au cours du 18e siècle, effrayé par les bandes de mendiants affamés et désespérés, le peuple est de moins en moins disposé à suivre l’ordonnance de l’Église tandis que les auteurs des Lumières sèment le doute sur la validité philosophique de son diagnostic. Convaincus de la perfectibilité humaine, les physiocrates n’acceptent plus la théorie selon laquelle la pauvreté est un péché, la considérant plutôt comme l’un des effets du changement économique.

   En 1784, Necker écrit que la pauvreté est malheureusement « une des conditions inséparables de l’état de société », condition à laquelle sont inévitablement soumis tous ceux qui n’ont hérité ni talent ni fortune de leurs parents. Il ajoute que l’État a une responsabilité qu’il a le devoir d’assumer.

Le coût de la vie ici

La nourriture du peuple ici 

La Révolution et ses conséquences

   La Révolution ne réduit en rien la gravité des problèmes sociaux qui se posent aux autorités. En 1788 et 1789, les moissons sont catastrophiques et la Révolution augmente encore la pénurie. Impôts, taxes, dîmes, redevances féodales restent impayés car les paysans se persuadent allègrement que la réunion des États Généraux et la prise de la Bastille ont apporté un règlement définitif à leurs revendications.

   De plus, les travaux des champs – semailles et moissons – sont perturbés par les débats politiques et les célébrations diverses, les attaques armées et les paniques locales (cf. La Grande Peur). La loi et l’ordre si essentiels à la bonne marche de l’agriculture sont affaiblis et l’approvisionnement en grain en subit les conséquences. Misère et souffrance augmentent en même temps que le nombre de vagabonds qui prennent la route en voyant poindre le spectre du chômage. Les ouvriers au chômage de plusieurs industries traditionnelles, les veuves et les familles des hommes tués ou estropiés à la guerre viennent s’ajouter à la longue liste des nécessiteux.

   Le service militaire permet de créer des emplois artificiels mais quand les hommes reviennent d’une campagne, ils n’ont aucun métier.

   On est donc en droit de se demander en quoi la Révolution a amélioré le sort des hommes et des femmes trop souvent méprisés par les administrations de l’Ancien Régime. En réalité, les bienfaits ont été plus théoriques que pratiques. La misère qui règne à Paris sous le Directoire est terrifiante. Au premier stade de la Révolution, les députés de l’Assemblée nationale croient naïvement au pouvoir des lois et décrets : nés au cours des années 1750 et 1760, ils se sont nourris des œuvres de Rousseau et des encyclopédistes. Mendicité et délinquance sont pour eux une source d’humiliation nationale et un véritable défi à relever pour la nouvelle société qu’ils veulent construire.

   Les hôpitaux dépendaient des œuvres charitables. Or, ceux-là qui pouvaient donner sont condamnés à l’exil, à l’émigration et à la ruine économique. La vague de l’émigration prive les services hospitaliers de revenus indispensables dès la prise de la Bastille. Cependant, en l’an III, les prisons s’ouvrent et un grand nombre de religieuses libérées signent le serment d’allégeance devant les autorités thermidoriennes ; elles sont aussitôt réintégrées dans les services hospitaliers, en plein déclin. La nourriture y a toujours été plus que frugale : du pain, un plat de légumes cuits dans la graisse avec de temps en temps un morceau de viande et un verre de vin. En l’an V, la viande et le bouillon ne sont plus qu’un souvenir. Même le pain n’est plus toujours assuré. Cette année-là, à Versailles, l’hôpital déclare qu’il n’a plus que trois jours de grains dans ses greniers et il en impute la responsabilité au long retard des expéditions de fonds promis par le gouvernement. Dans l’Hérault, dix- neuf des quarante-trois hôpitaux du département sont obligés de fermer entre l’an III et la fin du siècle.

   La Révolution française a été, momentanément, un désastre total pour les pauvres. Le beau rêve des physiocrates et de La Rochefoucauld-Liancourt semble s’être transformé en affreux cauchemar. Les pauvres de la fin des années 1790 ne sont pas plus heureux en dépit des droits et privilèges que la Révolution leur a conférés. Le droit de vote, la citoyenneté, la doctrine de l’égalité n’ont que peu d’intérêt pour des gens trop pauvres et trop vulnérables pour comprendre leurs implications. Certes, le pouvoir seigneurial est aboli et, avec lui, les exactions féodales de l’Ancien Régime mais il est remplacé par un nouveau système de contraintes économique et sociale qui repose sur les rapports d’argent et sur les relations avec une nouvelle génération de fermiers capitalistes et les ouvriers agricoles qu’ils emploient. Les octrois et droits de péage sont supprimés, avantage passager, mais la vie des pauvres sous la Révolution ne correspond sûrement pas aux espoirs qu’ont éveillé les festivités qui président à l’installation de l’Assemblée Nationale et la chute de la féodalité. La fameuse vente des biens nationaux n’améliore guère le sort des pauvres car, dans de nombreuse région, seuls les riches peuvent en tirer profit.

   Les impôts sont non seulement maintenus mais augmentés car il faut payer le tribut de la guerre et les dépenses supplémentaires de l’administration intérieure. A la fin de la décennie, les pauvres ont maintes raisons de penser que la Révolution qu’ils ont vécue n’est pas la leur mais une révolution destinée à favoriser les intérêts des bourgeois, des villes, de Paris.

   Sur 14 000 victimes de la Terreur, 28 % sont des paysans et 31 % des travailleurs urbains. Aberrant !

   Qu’en est-il de la nationalisation ? Du sentiment d’appartenance à la France ?

   Au milieu du 19e siècle, la France est encore loi de cet État-Nation rénové et modernisé dont rêvaient les chefs révolutionnaires. Elle reste un pays de contrastes, fragmenté et localisé, enraciné dans les traditions séculaires de la société rurale. Les paysans du Sud et de l’Ouest sont toujours intensément provinciaux dans leur mentalité bien après l’avènement de la IIIe république ; ils s‘identifient plus fortement à la Bretagne, au Languedoc et au Poitou qu’à l’entité lointaine et abstraite de la France. Dans de nombreuses régions, le français est une langue étrangère pour la masse de la population qui ne parle qu’un dialecte et dont la mentalité religieuse est encore influencée par les légendes locales et le patrimoine folklorique : à l’Ouest, les histoires de chouans des années 1790 hantent encore l’imagination populaire un siècle après la Révolution.

   Les contacts avec les autres provinces sont limités : les habitants des villages ne dépassent les frontières de leurs communes que lorsque la nécessité économique les y contraint. Tous ceux qui résident au-delà d’un rayon de quinze à vingt kilomètres sont considérés avec méfiance comme des étrangers. Les représentants de l’État sont accueillis comme des intrus dans leur univers fermé.

Sources : La Révolution française et les pauvres, Alan Forrest, Perrin, 1986.

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