La tragédie chez Goethe et Schiller selon Nietzsche

   Premier ouvrage de Nietzsche, La Naissance de la tragédie (1872) a pour objet l’art et la culture grecs (mythe, extase, ivresse, chœur, héros tragique), mais vise en fait la civilisation moderne : renouvellement de l’image de l’Antiquité et contestation du scientisme. Notre propos n’est pas d’analyser ici la pensée de Nietzche (Apollon, rigidité et arts plastiques) vs Dionysos (mouvement et musique) mais de spécifier, comme il le fait, les auteurs allemands qui ont contribué, à leur manière, à renouveler le mythe antique au 18e siècle, à savoir Schiller et Goethe. Mais ils échouèrent...  

Extraits

Schiller

   « Schiller nous a éclairés sur la genèse de sa poésie par une observation psychologique qui lui restait inexplicable et qui ne paraît pas suspecte. Il confesse, en effet, que l’état qui prélude chez lui à l’acte poétique ne consiste pas dans la vision d’une série d’images, liées à un enchaînement rigoureux de pensées, mais bien plutôt en un état d’âme musical (« Chez moi, l’émotion n’a pas, d’abord, d’objet clair et déterminé ; celui-ci ne se forme qu’ensuite. D’abord il y a un certain état d’âme musical, auquel l’idée poétique succède »). Ajoutons à cela le phénomène le plus important de toute la poésie lyrique de l’antiquité, l’association constante et jugée naturelle du poète et du musicien [...] »

   Nietzsche conteste la signification du chœur antique donnée par Schlegel et propose celle de Schiller : « Dans la célèbre préface de la Fiancée de Messine, Schiller [...] voit dans celui-ci une muraille vivante dont la tragédie s’entoure pour s’isoler du monde réel et préserver par là son espace idéal et sa liberté poétique.

   Cet argument est l’arme majeure de Schiller contre la conception vulgaire du naturel, contre l’illusion que l’on exige communément de la poésie dramatique. Tandis que le jour même, au théâtre, est artificiel, que l’architecture y est seulement symbolique et que le vers prête au langage un caractère idéal, on ne cesse de commettre l’erreur, selon Schiller, de tolérer comme une licence poétique ce qui constitue en fait l’essence de la poésie. L’introduction du chœur serait dès lors le moyen le plus décisif de déclarer ouvertement et loyalement la guerre à toute forme de naturalisme. C’est, me semble-t-il, une telle conception de l’art que notre temps, qui se croit supérieur, condamne en terme méprisant de « pseudo-idéalisme ». Je crains qu’avec notre culte du naturel et du réel nous ne soyons présentement arrivés aux antipodes de tout idéalisme, aux figures de cire. En elles aussi, il y a de l’art, comme dans certains romans dont se délectent nos contemporains ; mais qu’on ne nous le donne pas pour un dépassement du « pseudo-idéalisme » de Schiller et de Goethe... » [...]

   Nietzsche évoque la naissance de l’opéra et voit « dans ce genre une tendance idyllique, au sens que Schiller donne à ce terme. Selon Schiller, en effet ou bien l’état de nature et l‘idéal sont objets de tristesse, lorsque celui-ci est représenté comme perdu et celui-ci comme atteint. Ou bien tous deux sont objets de joie et donnés come réels. Dans le premier cas nous avons l’élégie au sens restreint du mout, dans le second l’idylle au sens le plus large... »

Eschyle (et Goethe) contre Sophocle

   « J’opposerai maintenant à la gloire de la passivité la gloire de l’activité qui auréole le Prométhée d’Eschyle. Ce qu’avait à nous dire le penseur Eschyle, mais que le poète nous laisse seulement deviner à travers sa création symbolique, le jeune Goethe a su le révéler dans ces audacieuses paroles de son Prométhée :

« Me voici, je pétris des hommes

À mon image,

Une race qui me ressemble

Qui souffre, qui pleure,

Qui goûte le plaisir et la joie,

Et qui te méprise,

Comme moi ! »

   L’homme, se haussant à l’état de Titan, conquiert soi-même la civilisation et force les dieux à faire alliance avec lui parce que la sagesse qu’il s’est acquise met en son pourvoir l’existence de ces dieux et leurs lois. Mais le trait le plus étonnant de ce poème de Prométhée, véritable hymne de l’impiété, est la profonde inspiration eschylienne : la justice... [...]

   Dans l’élan héroïque de l’individu vers l’universel, dans son effort pour s’évader de la geôle de l’individuation et devenir être universel il se heurte à la contradiction cachée dans les choses : il commet le crime et en est puni de souffrance. Ainsi les Aryens comprennent le crime comme un acte viril, les Sémites le péché comme un acte féminin. Dans un cas le crime originel est commis par un homme, dans l’autre le péché origine par une femme. Au demeurant, comme l’affirme le « Chœur des Sorcières » dans Faust : 

« De tout cela point trop nos chaud :

À petits pas femme se damne ;

Mais qu’elle court ou qu’elle flâne,

Pour un homme il suffit d’un saut. »

(Faust I, Nuit de Walpurgis)

Mais Euripide l’emporte sur Eschyle (et sur Goethe)

   « De quelle forme dramatique disposait-il [Euripide] encore si son œuvre ne devait plus procéder de la musique, dans la pénombre mystérieuse de l’inspiration dionysienne ?

   De l’épopée dramatisée et d’elle seule. Mais ce domaine exclut l’effet tragique. Je dirai même que Goethe, dans la Nausicaa qu’il laissa inachevée, aurait été incapable de rendre tragique le suicide de cette créature d’idylle, suicide qui devait occuper le cinquième acte. En effet, l’élément épique-apollinien est si puissant qu’il transfigure à nos yeux même les choses les plus terribles, en nous faisant prendre plaisir à leur apparence qui les délivre de l’horreur... »

   « Notre monde moderne tout entier est pris au filet de la civilisation alexandrine et prend comme idéal l’individu doué de tout ce qu’il faut pour connaître et qui met ses dons au service de la science, l’homme théorique dont Socrate représente le symbole et l’ancêtre. [...] Combien Faust, cet homme de culture que nous autres, modernes, comprenons sans peine, eût emblé étrange à un authentique Grec, Faust qui traverse toutes les facultés sans être satisfait d’aucune, qui par soif s’adonne à la magie et se donne au diable. Il suffit de le comparer à Socrate pour s’apercevoir que l’homme moderne commence à soupçonner les limites de cette soif socratique de connaître et que, du sein désertique de la vaste mer du savoir, il aspire à prendre pied sur un rivage. Goethe dit un jour à Eckermann, en parlant de Napoléon : « Oui, mon cher, il existe aussi une fécondité de l’action ». Par ces mots il a rappelé d’une manière charmante et naïve que l’homme non théorique est pour le moderne quelque chose d’extraordinaire et de stupéfiant, à tel point qu’il faut la sagesse d’un Goethe pour trouver compréhensible, voire excusable, une forme d’existence si déroutante... »

« ... Représentons-nous une jeune génération capable de ce regard intrépide, de cet élan héroïque vers les entreprises grandioses, imaginons la démarche hardi de ces tueurs de dragons, la fière audace avec laquelle ils tourneront le dos à toutes les maximes débilitantes de cet optimisme, afin de « vivre résolument » au plein sens du mot. L’homme tragique de cette culture, en se préparant à affronter des réalités graves et terribles, n’aspirera-il pas nécessairement à un nouvel art, à l’art de la consolation métaphysique, à la tragédie ? Celle-ci ne lui apparaîtra-t-elle pas comme l’Hélène promise à son âme, ne s’écriera-t-il pas comme Faust :

« Et ne devrais-je pas, m‘enflammant de courage,

Ramener à la vie une aussi belle image ? »

L’École de la Grèce

   « Si un juge impartial devait dire un jour à quelle époque et sous l’influence de quels hommes l’esprit allemand s’est mis le plus ardemment à l’école de la Grèce, il répondrait sans doute que cet honneur revient à Goethe, Schiller et Winckelmann. Mais il faudrait ajouter que depuis ce temps notre effort simultané pour parvenir à la culture et nous rapprocher des Grecs n’a cessé de se relâcher pour des raisons qui nous demeurent inexplicables. [...] Si des héros tels que Schiller et Goethe n’ont pas réussi à ouvrir la porte magique qui conduit à la montagne enchantée de l’hellénisme, si tous leurs efforts n’ont abouti qu’au regard de nostalgie que l’Iphigénie de Goethe jette de la Tauride barbare vers sa patrie au-delà des mers, quel espoir reste-t-il à leurs épigones... ? »

La catharsis d’Aristote et Goethe

   « Ce soulagement pathologique, la « catharsis » d’Aristote, dont les philologues ne savent pas s’ils doivent la ranger parmi les phénomènes médicaux ou moraux, fait songer à une remarquable intuition de Goethe : « Jamais, dit-il, je n’ai pu mettre en scène une situation tragique sans y prendre un vif intérêt pathologique. C’est pourquoi j’ai plutôt fui que recherché de telles situations. Serait-ce une supériorité des anciens que chez eux le pathétique n’a été qu’un jeu esthétique, alors que nous devons nous appuyer sur la vérité naturelle pour accéder à la tragédie ? »... 

Le « théâtre moral » est dépassé      

   « Alors que, par exemple, on concevait sérieusement le théâtre du temps de Schiller, comme une institution éducative et morale, une telle vue fait déjà partie des vieilleries d’une culture dépassée... »

Civilisation moderne     

   « Nous devrions désespérer du génie allemand s’il était aussi inextricablement lié à sa civilisation, voire confondu avec elle, que nous l‘observons pour notre effroi dans la France civilisée. À la vue de ce qui fit si longtemps la grande supériorité de la France et fut la cause de son énorme prépondérance, cette identification d’un peuple et d’une civilisation, nous devrions nous féliciter de ce que notre civilisation, si problématique, n’ait rien de commun avec la noble essence de notre caractère national... »

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