Le Paris de Montesquieu (Lettre persanes)

Comment peut-on être persan ?

Un Persan   Dans la lettre XXX, Rica se moque de la curiosité des Parisiens pour tout ce qui sort de l’ordinaire : Montesquieu continue à se moquer d'eux comme dans la lettre XXIV. 

Rica à Ibben, à Smyrne

   « Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs [1], qui m’entourait ; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre [2], qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

   Tant d’honneurs [3] ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »

De Paris, le 6 de la lune de Chalval 1712.

 Pistes de lecture  

[1] Commenter l’image.

[2] Importance de cette précision ?

[3] Étudier le contraste entre les deux paragraphes. Quelles indications sur le caractère de Rica découvre-t-on dans cette lettre ? Quelle est la morale de cette anecdote ?

* * *

Comment Montesquieu contourne-t-il la censure dans les Lettres persanes ?

   Montesquieu, dans les Lettres persanes, critique la société française, la royauté, la religion, etc. Comment faire passer ce message ?

   Il utilise la préface.    

   « ... Les Persans qui écrivent ici étaient logés avec moi ; nous passions notre vie ensemble.  Comme ils me regardaient comme un homme d ‘un autre monde, ils ne me cachaient rien. En effet, des gens transplantés de si loin ne pouvaient plus avoir de secrets. Ils me communiquaient la plupart de leurs lettres. J’en surpris même quelques une, dont ils se seraient bien gardés de me faire confidence, tant elles étaient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persanes. »

   => Même habitation, familiarité quotidienne. Auteur considéré comme habitant une autre planète, donc pas dangereux. Lecture des lettres, même des plus dépréciatives pour eux (ils acceptent d’être critiqués), c’est donc vrai.

   « Je ne fais donc que l’office de traducteur ; toute ma peine a été de mettre l’ouvrage à nos mœurs. J’ai soulagé le lecteur du langage asiatique autant que je l’ai pu, et l’ai sauvé d’une infinité d’expressions sublimes qui l’auraient envoyé jusque dans les nues. » [...]

   => Traduction et adaptation (Orient à la mode). L’auteur n’invente rien. Suppression des effets de style orientaux incompréhensibles au public français (au cas où on aurait reproché à l’auteur le manque d’exotisme local).    

   « Il y a une chose qui m’a souvent étonné, c’est de voir ces Persans quelquefois aussi instruits que moi-même des mœurs et des manières de la nation, jusqu’à en connaître les plus fines circonstances, et à remarquer des choses qui, je suis sûr, ont échappé à bien des Allemands qui ont voyagé en France. J’attribue cela au long séjour qu’ils y ont fait ; sans compter qu’il est plus facile à un Asiatique de s’instruire des mœurs des Français dans un an, qu’il ne l’est de s’instruire des mœurs des Asiatiques dans quatre, parce que les uns se livrent autant que les autres se communiquent peu. .. »

   => Grande connaissance des mœurs françaises car long séjour et sociabilité bavarde des Français.

Remarque

   Un livre censuré peut cependant être édité (en Hollande la plupart du temps, et sous des noms d'éditeur fictifs). La prohibition renchérit son prix, parfois jusqu'à vingt fois. Payer cinq louis d'or pour un ouvrage interdit est courant. Les libraires (concentrés autour du Palais-Royal) affichent à l'extérieur les arrêts prononcés par le parlement de Paris contre les publications subversives, qu'elles soient contraires aux bonnes mœurs, à la religion ou à la royauté. Évidemment, quelle publicité !     

* * *