Les droits du sentiment

   Le sentiment ne perd jamais ses droits, pas plus dans la littérature que dans la vie, et le 18e siècle n’est pas seulement le temps des philosophes, de la raison et des savants soucieux d’observations et d’expériences.

   Dans la première moitié du siècle subsiste le goût pour des œuvres où l’amour est don total de soi. Les Lettres d’Héloïse et d’Abélard[1] connaissent cinquante éditions. Correspondances et productions de cette période portent également témoignage de la permanence des droits du cœur. L’amour est le sujet exclusif des comédies de Marivaux et dans son roman La Vie de Marianne, l’héroïne et maints personnages révèlent une touchante sensibilité. Manon Lescaut de l’abbé Prévost est une analyse en profondeur de la passion et de ses égarements. On pleure déjà beaucoup dans ces ouvrages. Même les idées abstraites comme la tolérance, ou l’humanité sont des occasions de s’attendrir et de vibrer.

   Vers 1750, en même temps que se poursuit avec une rigueur logique accrue la mise en cause des institutions, le sentiment par réaction, affirme ses exigences. Diderot est profondément sensible. Pour Rousseau, l’ardent logicien des Discours, le sentiment finit par devenir la raison de vivre. Le succès de La Nouvelle Héloïse, soixante-douze éditions de 1761 à 1800, atteste le goût de l’époque pour les effusions.

   Ainsi, dans ce siècle des Lumières, raisonneur et spirituel, le sentiment conserve toujours sa force. Qui plus est : une sorte de tristesse inquiète, née de l’ébranlement de croyances traditionnelles, pénètre graduellement la société française qui éprouve le besoin de rechercher de nouvelles assises au bonheur.   

   Bien entendu, qui saura jamais si le paysan ou l’humble citadin a pu nourrir quelque espérance en ce siècle qui lui est si dur ? Chez les privilégiés, on s’interroge. Innombrables sont les traités, poèmes, lettres qui posent la question : comment atteindre au bonheur ? Cette tendance caractéristique du siècle, tient à deux causes : d’une part, comme nous venons de le voir, la réflexion critique, en ébranlant les croyances traditionnelles, suscite l’inquiétude ; d’autre part, avec la croissance de sa fortune, le bourgeois prend souvent une conscience aiguë de l’idée, vieille comme le monde, que la richesse ne fait pas le bonheur. On cherche donc à ce dernier de nouvelles assises.

   Rousseau le trouve dans la solitude près de la nature qui lui révèle Dieu. Quant au jeune Voltaire, il confond le bonheur avec les satisfactions qu’apporte une vie facile et le déclare sur un ton provocant dans Le Mondain (1736).  

 

[1] Le théologien Abélard et son élève Héloïse son deux amants célèbres du 10e siècle. Leurs lettres, plus ou moins authentiques, avaient été traduites du latin par Bussy-Rabutin, le cousin de Mme Sévigné, et publiées en 1697.

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