« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Lumières allemandes

Introduction

   Tout au long du 18e siècle, l'esprit des Lumières a gagné du terrain dans tous les domaines. La réponse définitive à la question « Was ist Aufklärung ? » (Qu'est-ce que les Lumières ?) n'a été apportée en Allemagne, qu'au terme d'un long effort collectif, par Kant en 1784 : « Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'état d'incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d'un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l'entendement, mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s'en servir sans la conduite d'un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. » 

   L'Allemagne, comme l'Europe éclairée, prend exemple sur le France. Les Allemands cultivés pratiquent couramment le français. Le Grand Frédéric avoue ne s'exprimer en allemand qu'avec ses valets et ses chevaux.Toutefois, l'Angleterre est aussi une terre d'inspiration

   On invite des artistes français (souvent à demeure) dans la multitude de principautés qui composent alors l'Allemagne ; elle n'existe pas en tant que telle : la Prusse au Nord et la Bavière au Sud sont deux royaumes indépendants.  

   Au fil du siècle cependant, les Allemands prendront conscience de leur unité nationale. Les conquêtes napoléoniennes achèveront de les en convaincre. Notons au passage ces remarques de Mme de Staël : « La division des états excluant une capitale unique, où toutes les ressources de la nation se concentrent, où tous les hommes distingués se réunissent ». L’Allemagne, avec son fédéralisme, ne saurait prétendre « au plus grand développement possible des arts et des talents, pour lequel la perfection du goût est nécessaire », écrit-elle en 1800 dans De la littérature

    Pas d’unification en Allemagne et donc pas de capitale à l’image de Paris, Florence, Madrid ou Londres, il est vrai, et donc la littérature allemande, comparativement à la nôtre, est relativement tardive. Par exemple, le concept de « Volkslied » (chant populaire) n’a été forgé qu’en 1773 par Herder. Toutefois, il y avait bien une vie littéraire dans les pays de langue allemande dès le Moyen Age. Mais tel n'est pas notre sujet...

Goethe en Italie   Nous évoquons quelque peu (très peu) Goethe dans ces pages, le grand homme, dont on  peut retenir cette formule : « Les bonnes gens n'imaginent pas ce qu'il en coûte de tourment pour apprendre à lire. Voilà quatre-vingt ans que j'y travaille et ne puis guère jurer y être parvenu. » 

   Remarque : sauf mention contraire, les références de cet article proviennent de notes personnelles prises à la Fac, aux temps lointains de notre première formation de germaniste. Et cette citation de Heinrich von Kleist, grand romantique allemand, est fort à propos : « Ce n'est pas un malheur d'avoir perdu le bonheur, le seul malheur c'est de ne plus se souvenir de soi-même. »

Les principaux représentants

   1/ La première génération a pu être en contact avec Leibniz. En font partie Christian Wolff(1699-1754), son disciple, Christian Thomasius (1655-1728), orienté vers les problèmes juridiques, Brockes (1680-1747) d'origine anglaise mais né à Hambourg, Haller (1708-1777), suisse allemand, médecin, écrivain et philosophe.

* Rappel Leibniz   

   Leibniz (1646-1716) marque le 17e et le 18e siècle en postulant l’existence d’une « harmonie préétablie » - par un Dieu ordonnateur – mais la philosophie doit agencer l’ordre du savoir comme Dieu a disposé son monde, « le meilleur des mondes possible », thèse dont se moquera Voltaire dans Candide.  Il est l’instigateur de la fondation, en 1700, de l’Académie des Sciences de Berlin. Il correspondit avec la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV et duchesse d'Orléans. On peut dire qu'il a récapitulé la métaphysique occidentale en tentant de comprendre pourquoi il y avait quelque chose plutôt que rien.

* Rappel Gottsched   

   Gottsched, né en 1700 précisément, a pour ambition de créer des institutions inspirées de l’Académie et de la Comédie françaises, au service exclusif de la langue et de la littérature (particulièrement du théâtre) allemandes.  Il met tout en œuvre pour doter l’allemand littéraire de règles poétiques (« Dichtkunst », rhétoriques (« Redekunst ») et stylistiques (« Sprachkunst »). Par ailleurs, il lance et collabore à de nombreuses revues qui jouent un rôle très important dans la diffusion des idées de l’Aufklärung, anime des sociétés savantes, édite des anthologies consacrées tantôt à la création théâtrale du temps, tantôt au patrimoine de l’art dramatique en langue allemande. Enfin, il alimente lui-même les scènes allemandes : avant lui, des comédiens y jouaient essentiellement des pièces comiques en improvisant beaucoup, tandis que la belle société, évidemment, qui comprenait et parlait le français, n’assistait qu’à des représentations d’œuvres théâtrales françaises. Il échouera toutefois dans sa tentative de créer un théâtre national sur le modèle de la Comédie française. Sa femme, Luise Adelgunde Victorie Gottsched (1713-1762) est l’auteur de nombreuses « comédies saxonnes » dont les personnages très typés rappellent la commedia dell’arte.  

   2/ La deuxième génération est née aux alentours de 1730 avec Lessing (1729-1781), Mendelssohn (1729-1786), Nicolaï (1733-1811) et Wieland (1733-1813).

   Wieland, surnommé le « Voltaire allemand », fut en fait ouvert à toutes sortes d'influences : le « Sturm und Drang », le classicisme, le début du Romantisme. Mais il gardera toujours la marque rationaliste de l'Aufklärung. De lui, il faut retenir également l’avènement du roman moderne en quelque sorte (il a retenu la leçon de Gottsched) : moins d’héroïsme et davantage d’humanité, avec une note d’humour. Il situe ses histoires dans la Grèce antique, pressentant la montée en puissance du goût classique qui caractérisera l’ère de Goethe. Le public cultivé de l’époque perçoit ce phénomène comme un retour aux sources de l’humanité aux vraies valeurs incarnées dans un âge d’or aussi lointain que mythique. 

   Mais cet avènement du roman moderne ne peut se concevoir simplement comme un phénomène local : le 18e siècle est résolument européen dans la mesure où se pratiquent toute sortes d’échanges, notamment de textes, souvent traduits. Chez Wieland par exemple, on perçoit l’influence de Fénelon (Les Aventures de Télémaque), Lesage (Gil Blas) et Rousseau (La Nouvelle Héloïse), sans parler des Anglais qui influencèrent également la France, comme Defoe (Robinson Crusoé), Fielding (Tom Jones), Richardson (Pamela et Clarissa), Sterne (Voyage sentimental et Tristam Shandy).    

   Notons ici que lorsqu'une tendance domine, elle provoque en même temps une réaction opposée. Si le 18e siècle est rationaliste, il s'adonne tout autant aux superstitions et Le Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, est su par cœur.  Des théologiens se manifestent aussi, notamment des « néologues » : ce terme apparaît dans la pensée allemande du XVIIIe pour caractériser des théologiens qui veulent présenter le christianisme d'une nouvelle manière et présenter la comptabilité des exigences de la raison et celles de la religion chrétienne.

   À propos du Songe d'une nuit d'été (légende d'Obéron), notons que Wieland compose un Oberon, le roi de sylphes, époux de Titania. Il s'inspire du roman médiéval Huon de Bordeaux. Goethe écrit à ce propos : « Aussi longtemps que la poésie sera de la poésie, l'or de l'or, le cristal du cristal, on aimera, on admirera Obéron comme un chef-d’œuvre de l'art. » Il sera mis en musique au siècle suivant par Weber (opéra). Et peut-on assimiler le passage suivant de Wieland à l'Aufklärung ? : « Une fois encore, Muses, sellez-moi l'hippogriffe, que je chevauche au pays des antiques féeries ! Comme l'aimable délire se joue gracieusement autour de mon sein libre de toute entrave ! Qui donc ceignait mon front du bandeau magique ? Qui dissipe le brouillard où sont cachées les merveilles d'autrefois ? » (Wieland, Oberon).   

* Lessing

   Cette notion d’Aufklärung ne recouvre pas exactement les Lumières françaises. Comparons par exemple Lessing et Diderot : l’œuvre de Diderot procède (par réaction) du classicisme français et débouche sur la Révolution, tandis que celle de Lessing précède, en lui préparant le terrain, le Klassik (« classicisme ») allemand. Le théâtre occupe une place de prédilection chez lui mais, contrairement à Gottsched, il prône l’émotion ressentie par le spectateur. Celui-ci ne s’émeut vraiment que d’actions ou de situations qu’il considère comme pouvant lui arriver dans sa vie de tous les jours. Cette idée, banale aujourd’hui, bouleverse l’édifice doctrinaire du théâtre de l’époque au profit d’une relecture actualisée (cf. concept de catharsis) de la Poétique d’Aristote. De Miss Sara Sampson (1755) à Nathan der Weise (Nathan le Sage, 1779), en passant par Minna von Barnhelm (1767) et Emilia Galotti (1772), Lessing va ainsi créer un genre nouveau, le « drame bourgeois » (« bürgerliches Trauerspiel »). Notons au passage que Minna et Emilia sont des femmes et que, dans Les Souffrances du jeune Werther, Emilia Galotti est le livre que Werther laisse ouvert à l’attention de Charlotte le jour où il se suicide par amour pour elle : « Du vin il n’avait bu qu’un verre. Emilia Galotti était ouvert sur son pupitre. »

   De 1767 à 1769, Lessing occupe la charge de dramaturge au théâtre de Hambourg, dont ses commanditaires souhaitent faire la scène nationale déjà souhaitée par Gottsched. L’expérience échoue en raison d’un public inconscient de l’enjeu politique (unification…) et incapable de s’investir dans une aventure à la fois intellectuelle, morale et esthétique. Mais il en subsiste un ensemble de 104 textes (comptes rendus de pièces jouées à Hambourg, essais théoriques sur le théâtre) publiés en 1769 sous le titre de Dramaturgie hambourgeoise (Die Hamburger Dramaturgie). 

* Klopstock

   Retenons aussi de Klopstock, La Messiade (1748-1773, soit 25 ans de travail !), et Odes et élégies (1771) dont l’emphase et la liberté de ton plaisent au public avide de sentiments exaltés. Il parvient également à introduire un élément patriotique sur la scène allemande avec sa Bataille d’Arminius (1768) notamment. Toutefois, en apprenant le succès de la révolution française, il publie une ode politique (« Les États généraux ») qui lui vaut, en 1792, d’être fait citoyen d’honneur de la France. Mais son enthousiasme francophile ne dure pas : il publie l’année suivante le poème « Mon erreur », en réaction à l’instauration de la Terreur.

   Enfin, la présence de nombreux Français en Allemagne et à Berlin n'est pas sans influence. Citons voltaire reçu par Frédéric II, La Mettrie (médecin privé de Frédéric II), Maupertuis, le marquis d'Argens (qui incarne le libertinage) et Diderot (réclamé très vite en Russie par Catherine II). Ils ne plaisent pas aux Allemands car leurs idées sur la religion sont trop irrespectueuses. Mais les « Aufklärer » sont des lecteurs assidus de Pierre Bayle, Fontenelle (Pluralité des mondes), Montesquieu, d'Alembert et Rousseau qui prépare la transition avec le « Sturm und Drang ». 

   N'oublions pas enfin l'influence des déistes anglais avec leur « religion naturelle ».

Les traits européens

   En Allemagne comme en Angleterre et en France, on déclare que la faculté première de l'homme est la raison. Cette raison est conçue sous deux aspects : d'abord comme organe de connaissance de la vérité, ensuite comme guide dans la vie pratique, source de lumière assimilable au bon sens.  

   La distinction entre les deux aspects apparaît au cours du 18e siècle avec l'apparition de deux vocables différents : « Verstand » pour le premier, « Vernunft » pour le second. Cette conception du second aspect engendre une certaine simplification ; il est frappant de voir revenir dans les écrits, notamment ceux de Wolff, l'expression « du bon usage de la raison ».

   1. Le premier principe est que la raison est donnée à tout être humain. Le problème est de s'en servir correctement. Cette vision optimiste tend à oublier que la raison n'est pas présente avec la même intensité chez tous. On déclare donc la guerre aux exaltés irrationalistes et enthousiastes, ceci dans tous les domaines. D'où, dans le domaine apparemment littéraire (mais aussi religieux), des jugements sévères portés sur pièces de théâtre avec des martyres comme Polyeucte : le martyre y apparaît comme un exalté, quelqu'un qui a menacé la société. De la même manière, on ne comprend pas Pascal. On voit au contraire dans Bayle le champion de l'esprit de libre examen et son Dictionnaire connaît un grand succès. On fait également l'éloge de la pédagogie qui est l'art de se servir de la raison. 

   2. Le second principe est la foi dans le progrès : l'homme d'une part, l'humanité d'autre part sont perfectibles. Lentement mais sûrement on progresse vers le triomphe de la raison et vers celui de la moralité désintéressée. On y voit d'ailleurs la sécularisation d'une idée chrétienne : l'Ancien et le Nouveau Testament sont l'histoire d'un peuple progressant dans la connaissance de Dieu ; mais le progrès s'arrête à la fin du premier livre apostolique avec la révélation. Avec la sécularisation, le progrès ne connaît pas de fin car il est inscrit dans la condition humaine. On rompt assez nettement ainsi avec la conception cyclique propre à la mentalité grecque (qui croyait au mouvement, mais pas au progrès) et la philosophie de l'histoire connaît une autre approche : les événements ont un sens, une direction, une signification profonde orientés vers et par le progrès. Lessing fait paraître L'Éducation du genre humain en 1780. Dans le terme « éducation », l'idée de progrès est sous-jacente et dans « genre », Lessing montre qu'il voit les choses à l'échelle de l'humanité. Il y médite en particulier sur l'histoire du peuple juif, brute et grossier à l'origine mais peu à peu amené à l'épanouissement et à un grand rôle dans l'histoire humaine. Selon lui, l'humanité entière ne cesse de progresser même si le chemin est long : « Il n'est pas vrai que la ligne droite soit toujours la bonne. » dit-il. Ainsi, dans l'ensemble, l'humanité avance et croît en même temps. La Querelle des Anciens et des Modernes fait rage en France et pose un problème philosophique. Voltaire notamment opte pour les Modernes et Lessing écrit en 1750 : « Nous avons maintenant nos Newton, nos Réaumur… » C'est une ouverture aux grandes valeurs de l'étranger, loin de tout chauvinisme. « A qui bon nous retourner perpétuellement vers Homère ? » conclue-t-il. La progression est une affaire d'habileté et de pédagogie, qui pose un grand problème : on s'affaire donc à créer des collèges, notamment à Hambourg.  

   3. A cette foi dans le progrès s'ajoute le principe de l'optimisme métaphysique : la vérité qui est une est accessible (ou le sera) à tous les hommes, comme le pensait déjà Leibniz. Mais ceci n'est valable qu'à l'échelle de l'humanité car une vie humaine est trop courte. On peut constater ici que le 18e siècle est assez paradoxal, associant rationalisme et contes de fées. Étant donné que la vie humaine est courte, les « Aufklärer », notamment Lessing et Herder, quelques Français, le Suisse Charles Bonnet ont recours à l'hypothèse de la métempsycose, la migration des âmes. Voilà qui est stupéfiant de la part de rationalistes. On discute ainsi sur le problème de la mémoire et deux partis s'opposent : ceux qui admettent les souvenirs antérieurs et ceux qui pensent qu'il n'est pas nécessaire de se souvenir de l'état antérieur car l'esprit progresse quand même. Soulignons l'extraordinaire désir de connaître un jour la variété et la hantise de la brièveté de l'existence humaine. 

   4. Optimisme métaphysique mais également optimisme moral : la raison nous montre où est le bien et nous aide ainsi à atteindre le progrès moral qui est lié au progrès de la raison. Les conséquences sont de trois ordres : d'une part la rébellion sur le plan religieux contre le dogme du péché originel, d'autre part la certitude que l'athée lui aussi peut être vertueux. On retrouve ici l'idée d'abord exprimé par bayle de l'honnête homme : on peut l'être sans croire en certains dogmes, ce qui entraîne une réaction vigoureuse. Enfin, le bonheur est la sanction normale de l'effort moral, idée percutante dans une Allemagne aux trois quart luthérienne puisqu'on ne parle plus de grâce : le bonheur est de ce monde. Subsiste cependant un point escamoté : le malheur d'un certain nombre d'êtres qui ont une vie morale irréprochable.

   5. L'optimisme politique est également de mise. La raison est le meilleur facteur de rapprochement entre les hommes ou les peuples car elle limite ou contrecarre les effets des passions : il s'agit de reconnaître la valeur du prochain. On met au premier plan la réalisation de la vocation de chaque homme avec un accent sur la liberté individuelle. Certes, on ne trouve pas de réplique du Contrat social car le Rousseau qui a influencé l'Allemagne, cadenassée, n'est pas celui du Contrat. Par ailleurs, si l'on vit très mal la Guerre de Sept Ans, on ne voit pas les problèmes à l'échelon de l'état mais surtout ceux liés à la liberté individuelle. Avec sa tragédie Emilia Galotti (1772), Lessing proteste contre le bon plaisir des souverains en matière de sexualité, thème que l'on retrouve dans Cabale et Amour de Schiller. Dans son Ernst und Falk, Dialogues pour francs-maçons, Lessing met l'accent sur la liberté individuelle.  

   6. On est à la recherche d'une religion « raisonnable », dans le sens fort du terme. Il y a une certaine agressivité à l'égard du christianisme en tant que religion révélée : la notion de la révélation n'est plus acceptée. Les arguments traditionnels de l'apologétique sont remis en cause, comme les prophéties, les miracles, l'histoire du début du christianisme. Rappelons que Pascal a fait la même chose. Le 18e siècle rationaliste se méfie de l'exaltation et plonge dans un certain climat de suspicion tout ce qui a touché au christianisme. En même temps, il apparaît que certains passages de la Bible ont été interprétés d'une manière trop littérale. On oppose de plus en plus la lettre et l'esprit. La notion d'orthodoxie s'affaiblit. Cependant, on reste très sévère envers les hérétiques. Sous l'influence des déistes anglais, on cherche à dégager ce qu'est la religion naturelle, faisant confiance à la raison pour interpréter la révélation, d'où la notion de religion « raisonnable ». Nature et raison font partie de l'homme. On croit à l'existence de Dieu, en une vie après la mort, en la Providence, en une sanction au-delà de la mort de ce qui aura été fait au cours de la vie terrestre. Ce n'est certes pas une religion de la nature mais, pour prouver l'existence de Dieu, le 18e siècle aime les preuves théologiques : il s'agit de dégager de l'univers la preuve qu'il a été créé par l'Esprit (Voltaire parle du grand horloger). On récuse l'idée de hasard. Ce genre de preuves sont associées à celles venant du cœur (comme pascal) : il y a en nous-même quelque chose qui parle en faveur de l'existence de Dieu. La croyance dans le Christ s'affaiblit : on met l'accent sur le monothéisme et on éprouve une grande sympathie pour l'Islam, à l'image de Montesquieu dans ses Lettres Persanes et de voltaire dans Zadig. On apprécie aussi le monothéisme rigoureux du judaïsme, bien qu'en Allemagne on soit très facilement raciste à l'égard des Juifs (Mendelssohn, et plus tard Heine), les enfermant dans des ghettos comme celui de Francfort où naissent les Rothschild.

Les traits spécifiquement ou plus fortement allemands

   On note d'abord l'absence d'une réflexion politique poussée. La France du 18e siècle a déjà une histoire politique avec la concentration du pouvoir alors que l'Allemagne reste toujours une mosaïque d'états, voulue par la France lors du traité de Westphalie en 1648. Politiquement, les Allemands restent sceptiques : rien ne changera et il n'y a aucune tentative d'élaboration d'une constitution. 

   La recherche et la réflexion religieuses sont par contre poussées très loin, mais jamais dans le sens de l'anticléricalisme. Voltaire n'a pas une grande influence en Allemagne à cet égard et scandalise bien au contraire les plus audacieux « Aufklärer » et les Allemands en général : pour eux, c'est un railleur qui ne respecte aucune valeur et qui tourne tout en dérision. L'Allemand est encore cet homme respectueux et solennel dont on a pu faire la caricature.

   L'Aufklärung a davantage heurté une partie de l'opinion en Allemagne dans le domaine de l'optimisme moral. En France, celui-ci s'insère dans une mentalité catholique, donc beaucoup moins rigoureuse et pessimiste, sauf dans les milieux jansénistes. Le catholicisme français concilie raison et foi ; citons saint-thomas d'Aquin et Malebranche. L'empreinte donnée par Luther ne mène pas exactement à une confiance humaniste en l'homme car il oppose précisément raison et foi. Leibniz a certes tenté de gommer cette différence mais l'Allemagne luthérienne reste réticente. L'Aufklärung transforme Luther en apôtre de la libre-pensée, ce qui est un contresens historique. Le fait que l'on mette l'accent sur sa rébellion contre Rome est très significatif ici. Contresens car pour lui, rien ne peut être fait par un chrétien s'il n'est éclairé par Dieu à travers la méditation et la piété.

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