Lumières vs Préromantisme

Bref aperçu

   Le romantisme naît d’abord en Angleterre (voir infra) et en Allemagne (le « Sturm und Drang », voir infra) et tarde à s'imposer en France où Rousseau en est le précurseur, se démarquant ainsi du mouvement des Lumières, rationaliste et desséchant. Place désormais à l'émotion et à l'imagination, au rêve et aux sentiments.

Rousseau

   Avec l’expression du Moi dans Les Confessions, Rousseau est l’auteur de la première autobiographie : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’imitation n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. »

   Il offre également une nouvelle vision de la nature qui annonce les grands textes romantiques, exaltant une nature sauvage proche des origines mais qui parle au cœur et à l’âme (cf. Rêveries du promeneur solitaire).

   Il développe également le thème de l’amour malheureux avec La Nouvelle Héloïse, grand best-seller de l’époque.

Thèmes préromantiques

* Réhabilitation des sentiments et de la sensibilité

- d'abord avec Diderot, Bernardin de Saint-Pierre (Paul et Virginie) et l'abbé Prévost (Manon Lescaut, voir infra), sans oublier Julie de Lespinasse qui s'écrie : « Ah mon Dieu ! que la passion m'est naturelle et que la raison m'est étrangère ! » Dans la vraie vie, elle est, sans le savoir, une héroïne préromantique, tout comme Mme Roland d'ailleurs. 

- puis (la Révolution a retardé le mouvement des idées et du cœur) avec Mme de Staël, Benjamin Constant (Adolphe), Senancour (Oberman) et Chateaubriand (René) qui écrira dans Le Génie du christianisme : « L'imagination est riche, abondante et merveilleuse, l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein, un monde vide, et sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout. »

* Sentiment de solitude et d'ennui.

* Vision du monde désenchantée et mélancolique.

* Recherche d'une communion avec la nature.

* Quête de paysages désolés en harmonie avec l'état d'âme.

* Goût de l'introspection.

Allons plus loin

   Avant Rousseau, on peut citer Marivaux. Dans son théâtre, c’est bien le cœur qui mène l’action. Les héroïnes de Marivaux se plient aux « surprises de l’amour » ; elles ne connaissent pas encore les orages romantiques mais se plaisent aux inquiétudes du désir, souffrent des obstacles que la fortune ou la société opposent à leur bonheur, n‘hésitent pas à les surmonter. Silvia « voit clair dans son cœur » et n’est heureuse qu’au moment où un Dorante désabusé accepte de n’épouser en elle qu’une soubrette. Qu’arriverait-il si son bonnet n’était pas un déguisement ? ou bien la casaque de Dorante ?

   Et Prévost avec Manon Lescaut. Empire absolu de l’amour. Les personnages portent en eux une inquiétude et une mélancolie secrètes qui les pousse à désirer quelque chose qui leur manque. Des Grieux demande en vain ce bonheur impossible à l’amour. Presque un enfant encore, il s’abandonne aux transports d’une passion que Manon comprend mal : il pleure mais la fait pleurer.

   L’engouement pour les cœurs sensibles s’accentue avec Richardson, sa Pamela (traduit en 1742) et sa Clarissa (traduit en 1751). Deux jeunes filles vertueuses, dont la première parvient au bonheur à force de patience et d’honnêteté mais la seconde est abusée par Lovelace et périt misérablement. Dans ces deux romans épistolaires, l’analyse des sentiments l’emporte sur le récit et l’émotion est contagieuse. Diderot se passionne pour Richardson et Clarissa qui « restera sur le même rayon – dans sa bibliothèque - avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle ! » Selon Chateaubriand (Mémoires d’Outre-Tombe), ses sœurs frissonnent en lisant le récit de la mort de Clarisse, lors des sombres soirées à Combourg, vers 1780. 

Sources : Dictionnaire de la Littérature française, 18e siècle, op. cit.

Sens de l'adjectif romantique au 18e siècle


Le Voyageur contemplant une mer de nuages (Friedrich)

   L’adjectif « romantique », emprunté à l’anglais romantic, désignait à la fin du 18e siècle des paysages qui frappent la sensibilité. Les synonymes en seraient « émouvant, intéressant, pathétique ».

   C’est en ce sens que Rousseau l’emploie dans sa description du lac de Bienne, par exemple. Restif de la Bretonne parle du Paysan perverti dans l'ouvrage éponyme comme d’un personnage romantique. Sade qualifie également Justine de romantique. Sébastien Mercier dans Tableau de Paris définit la fête de la Fédération du 14 juillet 1790 comme « au-dessus des descriptions romantiques » (sans doute dans le sens de romanesque, imaginaire). En 1800, dans De la littérature, Mme de Staël en fera le mot d’ordre de l’esthétique nouvelle dont le tableau ci-dessus de Caspar David Friedrich pourrait être l'illustration.

En Allemagne : le préromantisme ou « Sturm und Drang »

   Ce mouvement naît d'une réaction à « l'Aufklärung ». Il a son répondant en France avec Rousseau. Ce terme, typiquement allemand, est emprunté à un drame datant de 1776, de Maximilien Klinger. Si l'on veut à tout prix le traduire, ce serait par « Tempête et poussée », ce qui ne veut rien dire. Wikipédia traduit « Drang » par passion, ce qui est inexact. Voilà une belle infidèle !    

   Quelles sont les principales caractéristiques de ce mouvement ?

1/ La rébellion contre le rationalisme de l'Aufklärung

   On prône le retour aux sentiments. Les Souffrances du jeune Werther de Goethe (1774) ont un retentissement énorme et entraînent en Allemagne une vague de suicides, à l'image du héros. Un passage du Premier Faust fait également l'apologie du sentiment : « Gefühl ist alles, Name ist Schall und Rauch » (« Le sentiment est tout, le nom n'est qu'un voile de fumée »). Certes, les Aufklärer ne négligent pas totalement le sentiment mais ils l'allient aux forces de la raison alors que les Stürmer affirment catégoriquement sa prééminence. Chez Faust, Goethe ne met en valeur que ses forces affectives irrationnelles et définit ainsi la notion « d'homme faustien ». On abandonne tout ce qui relève du rationnel sans plus chercher un équilibre et on fait l'apologie de l'homme sensible.

2/ L'exaltation de la personnalité

   Autant les Aufklärer ont tendance à concevoir l'être humain idéal comme équilibré et obéissant à sa raison, autant les Stürmer aiment les personnalités fortes habitées par le génie (au sens de personne qui habite quelqu'un) ; ils éprouvent un très vif intérêt pour l'individu exceptionnel. Ils renversent les barrières, s'extasient pour la liberté, combattent pour un idéal ou affirment leurs force. Goethe écrit Götz von Berlichingen en 1773 et le Mythe de Prométhée en 1775. Dans ce dernier texte, Prométhée s'affirme face aux dieux. Il écrit aussi la première version de Faust (ou encore le Premier Faust qui n'est publié qu'en 1806 : le pacte avec le diable symbolise la rébellion contre les limitations (définies à l'origine par Leibniz) inhérentes à la nature humaine.

3/ Révolte contre l'érudition

   On rejette le savoir abstrait, si présent dans l'Aufklärung avec la libido sciendi, la soif de savoir pour mieux comprendre. Le savoir livresque ne mène à rien, et l'on met l'accent sur l'action. Ainsi, Faust traduisant la Bible écrit : « Au début était l'action » et mon pas le Verbe).   

    Il en est de même d'un personnage de Schiller dans Les Brigands (Die Räuber, 1781) ci-dessus, qui lui permet de dénoncer un siècle qui ne trouve sa joie que dans l'encre des écoliers et des savants. Cependant, les Stürmer sont très érudits. Herder, par exemple, s'ouvre très jeune à tous les problèmes de pensées étrangères. On relit certaines oeuvres très anciennes comme Les Vies parallèles de Plutarque.

4/ Influence de Shakespeare et Rousseau

   Les Stürmer se reconnaissent en Shakespeare et Rousseau, deux figures aussi antinomiques que complémentaires.

   Le drame Götz von Berlichingen (1773) de Goethe est d'inspiration ouvertement shakespearienne. Les frères Schlegel s'en inspireront également : August Wilhelm traduira les pièces de Shakespeare, à la suite de Wieland (voir Aufklärung).

   Quant à Rousseau, son scepticisme à l'égard de la notion de progrès dans la civilisation est alors la référence de tous ceux qui ont perdu la foi dans l'optimisme intellectuel de l'Aufklärung.

Allons plus loin avec quelques notions philosophiques du romantisme allemand

Notions diverses

Die blaue Blume ou la fleur bleue de Novalis

- Le romantisme commence à la fin du 18e et dure jusqu’en 1850. Il naît en Allemagne, comme une réaction à l’empire de la raison de KANT. On met en avant le sentiment, l’imagination, l’expérience et la nostalgie.

- Culte du moi. Kant avait d’ailleurs souligné l’importance du sujet sur la voie de la connaissance. Chacun peut redéfinir son rapport au monde et donner sa propre interprétation du réel. L’idée de génie artistique est la quintessence de l’esprit romantique (BEETHOVEN).

- Traits communs avec la Renaissance : l’art comme moyen de connaissance.

- Dans son Esthétique, Kant s’interroge sur l’origine de notre ravissement face à la beauté et conclut que c’est la forme d’expression de la chose en soi. Il reconnaît qu’on déborde du strict cadre de la raison.

- L’artiste peut donc faire passer quelque chose que les philosophes sont incapables d’exprimer. Pour SCHILLER, l’activité artistique est comme un jeu où l’homme est libre car il invente ses propres règles. L’art seul nous permet de cerner l’indicible (artiste = Dieu). Notion d’imagination créatrice : l’élan créateur abolit la distance entre le rêve et la réalité.

- Pour NOVALIS, (Die blaue Blume) « le monde devient rêve, le rêve devient monde. » Le héros d’Heinrich von Ofterdingen part à la quête de la « fleur bleue », vue en rêve. Même chose pour COLERIDGE en Angleterre.

- Cette nostalgie est la quête de quelque chose d’éloigné et d’insaisissable. On regrette également le Moyen Age (sont le siècle des Lumières avait donné une image négative), on se passionne pour les cultures lointaines (Orient), la nuit, le crépuscule, les ruines, le surnaturel, bref l’aspect nocturne de l’existence.

- Le romantisme est avant tout un phénomène urbain qui correspond à l’épanouissement culturel des grandes villes européennes à la moitié du XIXe siècle.

- La première génération qui a 20 ans en 1800 se révolte. C’est la première révolte de la jeunesse en Europe qu’on pourrait comparer au mouvement hippie des années 1960 : oisiveté et paresse, expériences diverses afin de s’échapper du monde par le rêve.

- Amour impossible : Les Souffrances du jeune Werther (GOETHE, 1774).

- Nostalgie d’une nature sauvage et mystique (vision créées de toute pièce). La nature est un tout. Cf. tradition de SPINOZA, PLOTIN, BÖHME, G.BRUNO (un « moi » divin au sein de la nature). La nature est un immense « moi ». Pour FICHTE, elle est l’imagination d’une instance supérieure.

- SCHELLING veut abolir la différence entre esprit et matière. La nature est l’expression d’un absolu ou de « l’esprit du monde » (cf. SPINOZA) : « La nature est l’esprit visible, l’esprit la nature invisible. » Dans la nature, on peut voir un « esprit qui ordonne et structure ». La « matière est de l’intelligence ensommeillée. »On peut chercher « l’esprit du monde » dans la nature comme en soi-même. (cf. NOVALIS : « le chemin mystérieux va vers l’intérieur ». L’homme porte l’univers en lui.) Schelling observe une évolution : terre ->pierre ->homme. Il en est de même de la nature, un organisme qui laisse s’épanouir ses possibilités internes. (cf. aussi ARISTOTE et néo-platonisme).

- Même raisonnement pour l’histoire avec HERDER : le cours de l’Histoire est le fruit d’un processus visant à un but bien précis. Il en a une conception dynamique (alors que le XVIIIe en avait une vision statique), rendant justice à chaque époque ; chaque peuple a sa spécificité (il parle de « l’âme d’un peuple »).

- Ainsi, le romantisme contribue à renforcer l’identité culturelle de chaque nation :

  • le romantisme universel (référence à la conception de la nature, l’âme du monde et le génie artistique) qui se développe à Iéna à partir de 1800
  • le romantisme national qui se développe à Heidelberg un peu plus tard et s’intéresse à l’histoire, la langue du peuple et la culture populaire (HERDER, contes des frères GRIMM, HOFFMANN). Le conte est la forme littéraire de prédilection du romantisme car il fait appel à l’imagination, (la période baroque privilégiait le théâtre).

- On parle de « l’ironie romantique » : rupture de l’illusion ; l’écrivain brise le charme avec ses commentaires ironiques pour le lecteur. Cf. IBSEN : « Personne ne meurt au beau milieu du cinquième acte. » (Peer Gynt)

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