Marie-Thérèse d'Autriche ou le pouvoir au féminin

Le pouvoir au feminin (E. Badinter)   Le Pouvoir au féminin (2018) est une biographie consacrée à Marie-Thérèse d’Autriche où Elisabeth Badinter analyse la condition des reines et la place de la femme dans la société du 18e siècle.

Extrait

   « Jusqu’à la fin de l’époque moderne[1], le pouvoir absolu d’un monarque occidental s’énonce au masculin. Le titre de reine renvoie au statut d’épouse du roi et ne signifie en soi, contrairement à celui de reine, aucun pouvoir spécifique. C’est ainsi qu’au milieu du 18e siècle, le royaume de Hongrie a élu Marie-Thérèse d’Autriche « roi » et non « reine » de Hongrie.

   Les femmes qui ont accédé au pouvoir absolu sont rares. À l’exception notable d’Elisabeth 1ère d’Angleterre et de Catherine II de Russie, celles qui eurent ce privilège l’ont détenu par accident, à la mort de l’époux, et momentanément, jusqu’à l’âge adulte de l’héritier. Nombre de ces régentes l’ont d’ailleurs partagé ou abandonné à un conseil ou à un conseiller privilégie. Blanche de Castille ou Catherine de Médicis font elles aussi figures d’exception. En règle générale, les femmes ne règnent que faute de mieux, c’est-à-dire faute de mâle, sauf peut-être dans la Russie du 18e siècle. Marie-Thérèse d’Autriche n’échappe pas à la règle. C’est en l’absence d’héritier dans la lignée des Habsbourg que son père se résout, la mort dans l’âme, à lui transmettre le sceptre et la couronne.

   Pour comprendre l’apparente incongruité de la souveraineté féminine, il n’est pas inutile d’interroger la théorie des « deux corps du roi ». Selon celle-ci, le roi est doté de deux corps : un corps naturel sujet aux passions, aux maladies et à la mort, et un corps politique immortel qui incarne la communauté du royaume. Autrement dit un corps de chair et de sang et un corps symbolique et abstrait. Quand le corps naturel meurt, le corps politique est aussitôt transféré dans le corps naturel de son successeur. « Le roi est mort, vive le roi ! »    

   Force est de constater que durant des siècles, on a répugné à l’idée que la femme puisse incarner le corps politique. Il est vrai que jusqu’au 19e siècle, on tenait pour essentiel que le monarque puisse mener ses troupes au combat, ce qui paraissait impensable pour une femme[2]. Mais au-delà de cet empêchement, il semble que le corps féminin, tout entier occupé de la reproduction, était inapte à une fonction symbolique, telle que la souveraineté, trop englué qu’il était dans le mode naturel et mortel. Tota milier in utero[3]. La reine n’a qu’un seul corps qui fait obstacle à la transmission du corps immortel du royaume. Elle perpétue la lignée et transmet la vie, mais non le pouvoir qu’elle-même ne put recevoir. La maternité est donc l’entrave majeure à la souveraineté féminine

   Alors que le corps du roi appelle peu de commentaires, celui de la reine, son épouse, attire les regards. Courtisans ambassadeurs qui peuvent l’approcher décrivent son apparence physique, commentent sa beauté, sa grâce ou ses disgrâces. Lorsqu’elle est jeune, tous les yeux sont fixés sur son ventre dont la succession dépend. La seule question qui vaille : a-t-elle la capacité d’engendrer des fils ? Si par malheur elle n’accouche que des filles, ou si le couple royal est stérile, on lui en impute la responsabilité et le pire est à craindre : relégation, répudiation, voire assassinat dans certains cas. En revanche, mettre au monde un fils, donne à la mère un nouveau statut et peut lui valoir un pouvoir d’influence, lequel n’es qu’un piètre substitut de la véritable souveraineté, un pouvoir de second main, illégitime et toujours critiqué ».   

   Le siècle des Lumières apporta un éclatant démenti au crédo de l’incapacité féminine. Cinq femmes montèrent sur le trône des deux plus vastes empires européens. En Russie, Catherine 1ère, épouse de Pierre le Grand, régna deux ans ; Anna Ivanovna, dix ans, Elisabeth 1ère vingt ans et Catherine II, trente-quatre ans. Le cinquième est Marie-Thérèse d’Autriche qui dirigea et symbolisa son pays comme nul autre, durant quatre décennies."

_ _ _  Fin de citation


[1] La Révolution française.

[2] Ce n’est pas ce que pense Marivaux dans La Colonie.

[3] « La femme est tout entière dans son ventre. »

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