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Misère des paysans

Introduction

 Scène d'agriculture (gravure de l' Encyclopedie)Au 18e siècle, la France est avant tout un pays agricole. Les paysans constituent les trois quarts de la population. Les pages suivantes des Mémoires d’Argenson (écrites avec franchise et générosité et un souci d’étudier les problèmes en profondeur) donnent une idée de l’état des campagnes et de la condition paysanne.

   Le marquis d’Argenson fut successivement magistrat au Parlement, conseiller d’État, intendant et ministre des affaires étrangères de 1744 à 1747.

   Voici donc quelques extraits de ses Mémoires.

Février 1739 - fin 1740

   On a présentement la certitude que la misère est parvenue à un degré inouï. Au moment où j’écris, en pleine paix, avec les apparences d’une récolte sinon abondante du moins passable, les hommes meurent autour de nous, dru comme mouches, de pauvreté, et broutant l’herbe. Les provinces du Maine, Angoumois, Touraine, Haut-Poitou, Périgord, Orléanais, Berry, sont les plus maltraités ; cela gagne les environs de Versailles. On commence à le reconnaître, quoique l’impression n’en soit que momentanée.

   Il y a longtemps que je m’aperçois du danger qui nous menace, et c’est peut-être moi qui donnai le premier l’éveil, au retour d’un voyage que je fis dans mes terres, il y a bientôt deux ans. J’ai dit et je pense encore que cet état ne tient point à des circonstances passagères, et que si une mauvaise année a pu rendre le mal plus sensible, les racines en sont plus avant qu’on ne croit.          

   J’ai proposé ailleurs[1] des moyens de rendre l’activité à nos campagnes, de les soustraire à la tyrannie financière qui les épuise, mais le moment n’est point favorable aux nouveautés.

   Les familiers du cardinal[2] lui ont persuadé que ce sont des contes répandus par le parti Chauvelin[3] pour discréditer son ministère. M. Orry[4]n’a foi qu’au rapport des financiers, qui naturellement ont intérêt à lui cacher la vérité. Il regarde les intendants qui lui parlent avec plus de franchise précisément comme des curés ou des dames de charité qui exagèrent les tableaux de la misère par une compassion mal placée. Aussi a-t-il dégoûté tous ses intendants ; aucune voix ne s’élève plus entre le trône et le peuple ; le royaume est traité comme un pays ennemi frappé de contributions. On ne songe qu’à faire acquitte l’impôt de l‘année courante, sans penser ce que l’habitant pourra payer encore l’année d’après.

   Il est vrai que tous nos raisonneurs sont en défaut : il n’y a point eu de disettes marquées ; ce n’étaient ou au plus que des demi-années en certaines provinces, et des récoltes satisfaisantes en d’autres. Mais partout on reconnaît le manque d’argent, le manque de moyens pour acheter des vivres... Cependant, les impôts sont exigés avec rigueur, la taille est poussée fort haut.           

 

[1] Considérations sur le gouvernement de la France (1724-1731), apprécié par Rousseau.

[2] Le cardinal Fleury.

[3] Ministre des Affaires étrangères, exilé en 1737 par Fleury.

[4] Contrôleur général des finances de 1730 à 1745.

19 mai 1739

   La Normandie, cet excellent pays, succombe sous le poids des impôts et sous les vexations des traitants[1] ; les fermiers sont ruinés, et l’on n’en peut trouver. Je sais des personnes qui sont réduites à faire valoir des terres excellentes par des valets.   

   Le duc d’Orléans[2] porta dernièrement au conseil un morceau de pain de fougère. À l’ouverture de la séance, il le posa sur la table du roi, disant : Sire, voilà de quoi vos sujets se nourrissent.

   Cependant, M. Orry vante l’aisance où se trouve le royaume, la régularité des paiements, l’abondance de l’argent dans Paris, et qui assure, selon lui, le crédit royal[3]. Il se complaît dans l’amour que lui portent les financiers ; il est vrai que plus il y a de pauvres, plus ces gens-là deviennent riches. Ils sont reçus, accrédités partout, et ne contribuent en rien aux charges publiques.

   L’évêque de Chartres a tenu des discours singulièrement hardis au lever du roi et au dîner de la reine. Le roi l’ayant interrogé sur l’état de son diocèse, il a répondu que la famine et la mortalité y régnaient ; que les hommes y broutaient l’herbe comme des moutons, que bientôt on allait voir la peste, ce qui serait pour tout le monde (y compris la cour, voulait-il dire). La reine lui ayant offert cent louis pour les pauvres, le bon évêque a répondu : « Madame, gardez votre argent ; quand les finances du roi et les miennes seront épuisées, alors votre Majesté assistera mes pauvres diocésains, s’il lui reste quelque chose. » On répond à tous ces récits que la saison est belle, que la récolte promet beaucoup. Mais je demande ce que la récolte donnera aux pauvres. Les blés sont-ils à eux ? La récolte appartient aux riches fermiers qui eux-mêmes, dès qu’ils recueillent, sont accablés des demandes de leurs maîtres, de leurs créanciers, des receveurs de deniers royaux, qui n’ont suspendu leurs poursuites que pour le reprendre avec plus de dureté.


[1] La perception des impôts indirects est affermée par adjudication plus offrant à des fermiers généraux appelés aussi traitants du fait de leur traité avec le roi.

[2] Fils du Régent.

[3] C’est exact. Les circonstances sont favorables : paix relative, hausse lente des prix, essor du commerce.

4 octobre 1749

   Je me trouve présentement en Touraine, dans mes terres. Je n’y vois qu’une misère effroyable[1]. Ce n’est plus le sentiment triste de la misère, c’est le désespoir qui possède les pauvres habitants. Ils ne souhaitent que la mort et évitent de peupler[2]. Quand donc finiront de tels maux ? Nos ministres sont bien peu capables d’y faire songer notre roi si bon mais si mal servi !

   Le zèle des beaux chemins a pris le ministère[3] et les intendants de province. Ceux-ci n’ont plus trouvé que cette carrière d’autorité et d’utilité à courir ; ils s’y sont jetés à corps perdu. C’est une nouvelle taille dont les peuples sont écrasés. On compte que, par an, le quart des journées et des journaliers va aux corvées, où il faut qu’ils se nourrissent, et de quoi ? Leurs chevaux, bestiaux, mulets y sont aussi employés forcément[4], et sans aucun égard.  

   La taille vient d’être assise[5] comme furtivement, et sans qu’on ait su s’il y avait quelque diminution. Notre intendant a voulu y punir la négligence à ce malheureux travail, ou y récompenser la diligence.

   J’ai une paroisse à qui la grêle avait tout enlevé. L’intendant a répondu aux députés qu’ils seraient traités à la taille come ils méritaient, qu’ils n’étaient que des paresseux. Il a demandé au curé de quoi il se mêlait. Il a ôté six cents livres de taille à une paroisse riche parce qu’elle avait été bien à la corvée. Cet intendant, Savalette, s’est mis dans le goût de la brutalité et des discours injurieux.

   Depuis dix ans, nos paroisses sont diminuées d’un cinquième de feux et d’habitants, et tout va encore en diminuant chaque année. Tout tombe en ruine. À Maillé, il y avait il y a dix ans trois cents communiants[6], il n’y en a plus que deux cent cinquante et les impositions ont augmenté depuis cela. La grosse taille[7] monte à mille livres ; capitation et menue taille : mille deux cents livres ; frais et contrainte[8] : mille deux cents livres ; aides, contrôles, corvées : six cents livres ; sans parler des rentes que les habitants paient à leurs seigneurs, argent qui va à Paris chaque année, ce qui va à plus de mille livres...

   Que l’on considère que l’argent sort chaque année des provinces, et qu’il ne peut jamais y rentrer par aucuns moyens. Ainsi, les provinces vont en s’arriérant, et vont à rien. Tous les domaines, dit-on, sont abandonnés. Je ne parle pas encore du vingtième[9], conservé pour toujours, et qui va ruinant la pauvre noblesse provinciale.  


[1] La récolte de blé a été mauvaise.

[2] Avoir des enfants.  

[3] Pour développer le commerce extérieur, Orry fait construire des routes en recourant exclusivement à la corvée.         

[4] Pra contrainte.

[5] Fixée pour le village par l’intendant ; les collecteurs ou députés, élus par le village, la répartissent entre les feux et la perçoivent. 

[6] Paroissiens habitants.

[7] La taille proprement dite ; menue taille ou taillon : supplément de taille.

[8] Sommes que doivent les paysans ne pouvant payer aux collecteurs qui leur font des avances.

[9] Impôt de 5 % sur tous les revenus que Machault d’Arnouville a institué en mai 1749 ; cet impôt, très équitable, déchaîne la fureur des privilégiés.

5 octobre 1749

   On m’apprend chaque jour de nouvelles et horribles injustices dans les provinces. Par ce que m’ont dit mes voisins, la diminution d’habitants depuis dix ans est de plus du tiers. Les grands chemins à corvées sont la plus horrible taille qui ait jamais été supportée. Les habitants prennent le parti de se retirer dans les petites villes. Il y a quantité de villages où tout le monde abandonne le lieu. J’ai plusieurs de mes paroisses où l’on doit trois années de tailles. Mais ce qui va toujours son train, ce sont les contraintes, avec quoi les receveurs des tailles s’enrichissent et sont en état de faire des avances. Il leur est dû gros par les contraignables sans que lesdits receveurs s’appauvrissent pour cela, bien au contraire. On en use avec ces pauvres sujets d’une façon pire que pour la contribution aux ennemis.

11 mars 1750

   Voici malheureusement les premiers coups de fusil tirés pour raison de nouveaux impôts : c’est en Béarn, près de Bayonne où cela commence. Tout le public y était fort attentif, cela faisait grand bruit hier à Paris, comme d’une première scène qu’on prévoyait devoir précéder le radoucissement des finances ou de plus fâcheux inconvénients encore.

   Le fait est simple ; en Béarn il s’est assemblé six à sept mille hommes derrière une rivière, pour résister aux commis. ; il y en avait beaucoup déguisés en femmes, pour être moins reconnus. Ils ont culbuté les maisons des commis, et en ont maltraité beaucoup. Il a fallu que le Commandant de Bayonne fît descendre du château deux compagnies de grenadiers des régiments d’Artois ; ils ont fait feu sur les révoltés et en ont tué une douzaine ; il y a eu aussi des grenadiers de tués.

26 janvier 1752

   On a eu nouvelle qu’à Arles, en Provence, il y a eu une terrible révolte de paysans qui sont venus armés demander du pain à l’Hôtel de ville. Ils étaient au nombre de deux mille et, comme les magistrats effrayés n’ont fait que leur promettre des secours qu’ils n’ont point donnés, pendant quelques jours ces paysans, plus armés et en plus grand nombre encore, sont revenus et ont menacé de rompre le pont sur le Rhône qui sépare la Provence du Languedoc. Effectivement, ils commençaient à le démolir, lorsqu’on a fait marcher un détachement de troupes qui les a repoussés. Voilà donc où nous en sommes malheureusement pour la famine, que les pauvres demandent forcément[1] du pain aux riches et que ceux qui gouvernent sont contraints de faire marcher des troupes pour attaquer et punir les pauvres, révoltés de leur misère.  

Remarque : en dépit des disettes la population paysanne s’accroît. La population française dont les paysans constituent les trois quarts passe de 20 millions d’habitants au début du siècle à 26 en 1789.


[1] Par la violence.

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Date de dernière mise à jour : 04/12/2020