Naissance de l'opinion au détriment de la civilité

   Le public gagne certes en étendue mais perd en qualité ; les connaissances (les lumières, comme on dit) se répandent mais restent élémentaires et témoignent plutôt de curiosité que de savoir. On sacrifie davantage à l’opinion, contraire à la civilité héritée du 17e siècle.

   Le cardinal de Bernis (1) évoque les variations du goût : « À l’égard de Paris, je ne désire d’y habiter que lorsque la conversation y sera meilleure, moins passionnée, moins politique. Vous avez vu de notre temps que toutes les femmes voient leur bel-esprit, ensuite leur géomètre, puis leur abbé Nollet, leur politique, leur agriculteur, leur duc de Sully. Vous sentez combien tout cela est ennuyeux et inutile : ainsi j’attends sans impatience que la bonne compagnie reprenne ses anciens droits ; car je me trouverais fort déplacé au milieu de tous ces petits Machiavels modernes. »

   Modes et caprices passagers s’emparent du public en raison du nombre croissant de mémoires, correspondances, gazettes, journaux littéraires, recueils, comptes rendus et romans. Certains périodiques sont de véritables oracles qui dictent ce qu’il faut penser : le Journal des savants, les Mémoires de Trévoux, Le Pour et le Contre (de l’abbé Prévost), L’Année littéraire (Fréron), Mémoires secrets de la république des lettres (Bachaumont), Journal historique et littéraire, Correspondance littéraire (Grimm), etc.

   Reflètent aussi la mode les salons, les spectacles de la Foire (Saint-Laurent ou Saint-Germain) qui livrent d’innombrables parodies inspirées de l’actualité, les chansons satiriques et les almanachs.

   Beaumarchais vaut-il Molière ? Quel tragique du 18e vaut Racine ou Corneille ? Voltaire remplace-t-il La Fontaine ? Montesquieu n’est pas Descartes et le Vicaire savoyard de Rousseau n’est pas Pascal… Plaisir, charme et futilité du 18e siècle littéraire (2)…

   En ce qui concerne l’édition des beaux livres restent Molière illustré par Boucher (1734), La Fontaine par Oudry (Fables, 1755-1759) ou par Eisen (Contes, 1762), Corneille et Racine par Gravelot (1764 et 1768), Fénelon par Monnet (Télémaque, 1785).

   Notons aussi la tyrannie des spectacles : on va beaucoup au théâtre – plus de trente salles, sans compter les théâtres privés -, on écoute les comédiens et chanteurs. Un genre nouveau est née, issu de la Foire et de la Comédie Italienne : l’Opéra-Comique. Favart, dans une lettre de janvier 1760, écrit : « L’opéra-comique malgré les soins que nous prenons tous les jours pour l’épurer, se ressent encore de son origine. Ce spectacle, composé des débris de l’ancienne troupe italienne supprimée par Louis XIV, s’établit pendant la Régence et s’accrédita dans ces temps d’ivresse et de vertige où le système de Law en confondant tous les états par des fortunes aussi rapides que peu méritées, entraîna nécessairement la corruption du goût et des mœurs. L’opéra-comique parlait alors le langage des sociétés, c’était le ton du jour et sa licence devait être imputée bien moins aux auteurs qu’au public même, dont il fallait caresser la dépravation pur obtenir ses suffrages. Le Sage (3), Fuzelier, Dorneval et Piron furent les premiers qui tentèrent d’ennoblir le spectacle. Ils le purgèrent de ses plus grossières obscénités ; mais ils ne remplirent pas entièrement leur objet parce que l’on était persuadé qu’une liberté cynique constituait le genre de l’opéra-comique et devoir en être le caractère distinctif. J’ai fait moi-même ce que j’ai pu. »

   On peut distinguer toutefois trois périodes correspondant chacune à environ un tiers du siècle : une période encore classique, une seconde libertine et philosophe, une troisième sensible et révolutionnaire. Les auteurs sont tantôt en avance (Rousseau, La Nouvelle Héloïse), tantôt en retard (Voltaire, Le Siècle de Louis XIV) sur l’opinion.

Sources : Dictionnaire de la Littérature, 18e siècle.

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Notes

(1) Longtemps ambassadeur à Rome.

(2) Hormis la science, bien entendu !

(3) Auteur du Diable boiteux et de Gil Blas, romans à succès.

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