Nostalgie 18e : Sylvie (Nerval)

Le XVIIIe siècle dans Sylvie (Gérard de Nerval)

- Etude -

Pélerinage a l'île de Cythere (Watteau, 1717)

   « On connaît l'attirance de Gérard de Nerval pour le passé et l'Histoire d'une manière générale, notamment celle de la dynastie des Valois puis des Bourbons qui laissèrent leur empreinte dans cette Ile-de-France, espace à la fois réel et imaginaire où se déroule Sylvie. Le XVIIIe siècle est tout proche puisque Nerval est né en 1808 et il n'est pas le seul de sa génération à se pencher sur ce passé proche ; néanmoins et dans un premier temps, on peut se questionner sur les raisons de son implication dans cette période historique. Dans un deuxième temps, on tentera de définir les approches nervaliennes du XVIIIe siècle ou plutôt des XVIIIe siècles car celui de la Régence est bien loin de celui de Rousseau ou de l'épopée napoléonienne.

   Nerval ne connut pas sa mère, morte en 1810 en Silésie où elle avait accompagné son époux, médecin de la Grande Armée. Son père s'en occupa quelque temps puis le mit en nourrice ; l'enfant vécut dans le Valois dans la famille de sa mère, mais aussi à Saint-Germain dans celle le son père et à Paris. Il passait ses vacances à Mortefontaine chez son grand-oncle, Antoine Boucher - on songe au peintre du siècle précédent -. La tentation, souvent dangereuse, de faire du héros romanesque le double de l'auteur semble ici acceptable. En effet, Nerval avoue dans Promenades et Souvenirs : « Je suis du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître. » Il n'est donc pas interdit de penser que le narrateur de Sylvie soit Nerval lui-même lorsqu'il fait allusion, dès le début du premier chapitre à cet oncle « qui avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe siècle, comme il fallait y vivre pour le bien connaître », précise le narrateur de Sylvie dans le premier chapitre. Sans doute songe-t-il à cette « douceur de vivre » qu'évoque de son côté Talleyrand.

   La figure de l'oncle complétant librement l'éducation d'un jeune héros est sans doute un topos romanesque, mais elle revient avec insistance dans l'œuvre de Nerval, par exemple dans la préface des Illuminés et dans Sylvie à plusieurs reprises : « Elle m'aimait seul, moi le petit Parisien quand j'allais voir près de Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. » (Chapitre III) ; ou bien : « J'allai à Montagny pour revoir la maison de mon oncle » (Chapitre IX) ; ou encore, après une chute dans l'eau qui entraîna la perte d'une montre : « Qu'est-ce que mon oncle va dire ? » (Chapitre XI) ; ou aussi la promenade à Ermenonville où « l'oncle, dans ses promenade, l'avait accompagné bien des fois ».

   L'influence de l'éducation sur le développement de notre personnalité n'est plus à démontrer. Mais en ce début du XIXe siècle, les propos de Rousseau sont encore neufs et Nerval, imprégnés de ces lectures, insiste particulièrement, tout au long du texte, sur cet oncle, figure tutélaire et sans doute formatrice.

   Par ailleurs, cette génération qui a vingt ans en 1828, souffre d'un manque cruel de perspectives. Le narrateur, dans Sylvie, parle d'une « époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes » où les jeunes gens vivent « d'espoirs incertains ». On retrouve ici le « vague des passions » décrite par Chateaubriand, le spleen et le désenchantement caractérisant la génération romantique subtilement influencée par le scepticisme d'un certain XVIIIe siècle, qu'évoquent les opinions de l'oncle, comme on le verra. Spleen mais aussi Idéal, pour paraphraser Baudelaire ; dans Les Filles du Feu (« Isis »), Nerval écrit : « Enfant d'un siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre les deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances chrétiennes, me verrai-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l'avaient été à tout nier ? ».

   Nerval est bien le produit tant de son histoire personnelle - absence de la mère et rôle de l'oncle - qu'universelle. En quête d'identité, il cherche des repères dans le passé qu'il mêle au présent, transformant ainsi le réel en une vaste chimère, ce qu'il nomme lui-même dans Aurélia « l'épanchement du songe dans la vie réelle », et se réfugiant "dans la tour d'ivoire des poètes" comme il l'affirme au début de Sylvie.

   C'est ainsi que Sylvie apparaît, par l'apport notamment du XVIIIe siècle, comme une œuvre en perpétuel mouvement où le narrateur fait des allées et venues entre le présent et le passé, tant individuel que national. En ce sens, Nerval s'inscrit bien dans le « génie du Romantisme, qui est toujours mouvement, élan, fuite, insurrection » selon Jean-Luc Steinmetz dans La France frénétique de 1830, s'insurgeant ici contre les qualifications de « romantique mineur » ou de « petit romantique » pour Nerval.

*  *  *

   Le XVIIIe siècle de Nerval propose plusieurs visages : celui de la Régence et de son scepticisme qui parcourt le siècle, celui, plus ésotérique, des Illuminés comme Cazotte et Restif de la Bretonne, celui de la raison du siècle des Lumières, du goût pour l'Antiquité et pour une certaine forme de classicisme, celui de Rousseau mais aussi, et ceci n'est pas à négliger, celui de Goethe et de son Werther. N'oublions pas que Nerval fit d'excellentes études au lycée Charlemagne, était d'une grande érudition et traduisit Le Second Faust de Goethe dès 1827. La vision rousseauiste de l'existence se double donc de celle du premier romantisme allemand, directement inspirée de la première.

   L'incipit de Sylvie nous plonge in media res en quelque sorte dans le premier siècle des Lumières, celui du scepticisme envers les sentiments. N'oublions pas à cet égard que Sylvie parut en 1853 et que Nerval a déjà vécu la perte de ses illusions amoureuses : la rupture avec la cantatrice Jenny Colon puis sa mort en 1842, diverses rencontres sans suite lors de son voyage en Orient de 1843.

   La scène se déroule au théâtre, lieu social par excellence du XVIIIe siècle. Le narrateur est fasciné par une actrice qui semble avoir un protecteur, comme toutes ces filles légères, la Guimard, la Comtat ou Sophie Arnoux qui firent les beaux jours des théâtres parisiens, Opéra, Opéra-Comique, Italiens ou encore Théâtre français. Fasciné mais non amoureux car il connaît le peu de vertu de ces dames. Son oncle ne l'a-t-il pas prévenu que « les actrices n'étaient pas des femmes et que la nature avait oublié de leur faire un cœur ? » Il s'est « donc habitué à penser mal de toutes ».

   Très concrètement, des objets anciens sont présents dans sa mémoire, qui est aussi celle de l'oncle - le lecteur se perdra dans les mises en abyme successives -, « portraits sur ivoire, médaillons charmants […], billets jaunis, faveurs fanées », écho de ces « toilettes surannées » qu'il observe dans les loges du théâtre, elles-mêmes premières occurrences de la robe que revêtira Sylvie chez sa tante.

   Il compare l'actrice à l'une de ces « Heures », filles de Zeus dans la mythologie grecque, plaçant d'emblée la nouvelle sous le signe du temps. Plus encore, il fait allusion à Herculanum - que Nerval a visité lors de son voyage en Orient -, dont les ruines furent découvertes en même temps que celles de Pompéi dans la première moitié du XVIIIe, ce qui contribua fortement à ce retour à l'Antiquité qui est une des constantes du siècle.

   Après une symphonie de rêveries « roses et bleues », couleurs chères à Madame de Pompadour, le narrateur va souper au cercle où il est sûr de trouver une conversation choisie, en digne libertin habitué à ces salons où fusaient les mots spirituels, où rayonnait l'intelligence éclairée de ces « esprits […] tels qu'il s'en est trouvé toujours dans les époques de rénovation ou de décadence ». La valeur délibérément dépréciative des termes « rhéteurs » et « sophistes » indique par ailleurs la lucidité du narrateur quant à ces joutes oratoires. Nostalgie certes, mais aussi discernement, d'où sans doute aggravation du mal-être et fuite nécessaire vers « le rêve qui est une autre vie », dira Nerval ailleurs.

   La soirée est ponctuée de libations – « Buvons, aimons, c'est la sagesse ! » - et de séances de jeu : « Il jetait de l'or sur une table de whist et le perdait avec indifférence », tel nous est présenté le protecteur de l'actrice, semblable à un de ces gentilshommes de cour qui perdaient une fortune en quelques heures à une table de pharaon, jeu adulé de tous, et même de la reine Marie-Antoinette. Le jeu était alors moins un vice qu'une habitude sociale.

   Dans le troisième chapitre, après le rêve éveillé du second, le narrateur décide de retourner dans le Valois. À une heure du matin, autour du Palais-Royal, des fiacres attendent devant les cercles et les maisons de jeu. Il en est d'aujourd'hui comme d'hier : le Palais-Royal, ancienne demeure du Régent, était entouré de tripots, de cafés et d'autres lieux mal famés. Le narrateur semble se perdre dans une nuit d'autrefois, ombre obscure qui s'engouffre dans une calèche vers quelque secrète destination. Si la destination du narrateur nous est connue, le trajet en soi reste étrange. Retour géographique certes, mais également chemin en arrière vers ses souvenirs et vers le passé.

   Un passé qui renaît dans le titre même du quatrième chapitre, « Un Voyage à Cythère ». Mis à part l'allusion au Voyage en Orient, le narrateur fait référence au tableau de Watteau, L'Embarquement pour Cythère, qui date de 1717, deux ans après la fin de la Régence, où un groupe de courtisans s'apprête à rejoindre, métaphoriquement, l'île enchantée, consacrée dans l'Antiquité à la déesse de l'amour. Nerval est rien moins que gai. Il suffit de relire cet extrait du Voyage : « Je cherchais les bergers et les bergères de Watteau, leurs navires ornés de guirlandes abordant des rives fleuries ; je rêvais ces folles bandes de pèlerins d'amour aux manteaux de satin changeant… je n'ai aperçu qu'un gentleman qui tirait aux bécasses et aux pigeons, et des soldats écossais blonds et rêveurs, cherchant peut-être à l'horizon les brouillards de leur patrie. » L'amour, comme l'île, n'est qu'un rêve enfui, un idéal inaccessible.

   Mais le narrateur, jeune encore et donc naïf, s'adonne aux plaisirs du voyage en « barques pavoisées », vers l'île « ombragée de peupliers et de tilleuls au milieu de l'un des étangs » où il partage un repas au milieu de fleurs « près de Sylvie ». La mélancolie sous-jacente aux tableaux de Watteau n'est pas absente de la scène. Sylvie lui reproche de « l'avoir oubliée » et lui offre la joue « d'un air indifférent ». Mais les jeux de l'amour, comme les reflets du taffetas, sont changeants et le jeune homme peut espérer encore : « Sylvie souriante se laissa embrasser cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi le souvenir d'un autre temps. » La scène se termine par la contemplation « à deux [des] reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux », conclusion naturelle à l'œuvre de Watteau et à ses « galantes solennités d'autrefois. »

*  *  *

   Avec cette scène, Nerval lance un pont vers la deuxième moitié du siècle, celui de Rousseau, du retour à la nature, de la vie idyllique, des mœurs patriarcales et de l'amour tendre, voire chaste. À la fin du chapitre V et durant tout le chapitre VI, le lecteur baigne dans l'atmosphère de La Nouvelle Héloïse et des Souffrances du jeune Werther.

   Le jeune homme va chercher Sylvie pour une promenade. La voici devenue dentellière, donc industrieuse, digne fille de Rousseau pour lequel les femmes ne doivent pas tomber dans l'oisiveté, digne sœur de Lotte qui élève ses frères et sœurs. Le chapeau de paille dont elle se coiffe est certes une coiffure campagnarde mais la campagne devint à la mode au tournant du siècle précédent et bien des élégantes de la cour jouèrent à la fermière. Rousseau accompagne fidèlement les deux jeunes gens dans leur course à travers bois grâce aux « pervenches » ; dans le livre VI des Confessions, l'auteur rapporte que la joie éprouvée en revoyant ces fleurs tenait à ce qu'un souvenir involontaire l'avait renvoyé à une époque heureuse de sa vie. Sylvie cherche des fraises mais le jeune homme lui récite des passages de La Nouvelle Héloïse et la convainc de lire le roman, première initiation d'une jeune paysanne sur le chemin non certes de l'intellectualité mais des premières Lumières de la Raison, chemin qu'elle suivra seule et dont la fin de l'ouvrage nous montrera le terme.

   La scène du goûter chez la tante à Othys (chapitre VI) n'est pas sans rappeler celle de la première rencontre entre Lotte et Werther où celui-ci la regarde distribuer, vêtue d'une robe rose à rubans, le pain bis à la nichée d'enfants. La mode de cette fin du XVIIIe est aux aliments simples et naturels. La tante de Sylvie prépare « du lait, du pain bis, du sucre, des fraises, des cerises et des groseilles » le tout joliment arrangé et présenté dans une vaisselle pimpante : la nature reste civilisée.

   Pour mieux s'accorder à l'atmosphère, peut-être aussi pour dépasser l'imperfection de la scène du « Voyage à Cythère » où le narrateur regrette les « costumes modernes », les deux jeunes gens vont trouver dans le grenier des habits d'époque, ceux de la tante et de son jeune époux. Sylvie, à la recherche de dentelle de Chantilly « ancienne » - celle de l'autre siècle -, ouvre un tiroir et en sort « une grande robe de taffetas flambé », terme déjà vieilli au temps de Nerval, qui correspond à des dessins en forme de flammes ; le choix du mot n'est pas innocent, de même que celui de « pourtraire » qui signifiait « faire le portrait ». L'auteur semble se délecter à nous décrire une gravure de mode, avec « les manches plates », « les sabots - manches courtes et évasées - garnis de dentelles » les « tulles » et les « rubans ». La ponctuation forte du passage suivant traduit son enthousiasme à la vue de « deux éventails de nacre », de « boîtes de pâte à sujets chinois », d'un « collier d'ambre », de « mille fanfreluches », de « deux petits souliers de droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d'Irlande », de « bas de soie rose tendre à coins verts », en somme tout l'attirail d'une coquette du « bon vieux temps », comme il le souligne plus haut. Bon certes, mais vieux : à côté du vocabulaire mélioratif, nous trouvons des notations péjoratives : les manches sont « ridicules », les tulles « jaunis », les rubans « passés », les éventails « cassés » et le jeune homme n'a pas l'habitude d'agrafer une telle robe, ce qui a le don d'impatienter Sylvie.

   Le portrait de la tante « attrayante, maligne, élancée dans son corsage ouvert à échelle de rubans » semble avoir pris vie dans la jeune fille. Il n'est pas jusqu'à « l'oiseau posé sur son doigt » qui rappelle une des premières descriptions de Sylvie au chapitre III, lorsque le narrateur nous parle de la « cage de fauvettes » suspendue à sa gauche. Un vertige saisit le lecteur : est-ce Sylvie déguisée ou bien la tante descendue de son portrait ? Le narrateur songe au peintre Greuze et à son tableau L'Accordée du village (1761), qui traduit en peinture la montée des thèmes sentimentaux, farouchement défendus par Diderot tant dans ses Salons que dans son théâtre.

   D'autant que le déguisement du jeune homme, qui revêt un peu plus tard l'habit de noces du mari, parfait l'illusion d'un couple d'autrefois. Mais l'illusion est plus grande pour lui que pour Sylvie qui reste proche du réel et songe surtout à s'amuser et à se transformer « en vieille fée » alors que le narrateur corrige en silence : « La fée des légendes éternellement jeune ! » Le XVIIIe siècle est une légende et donc ne vieillit pas.

   La scène se termine par le récit de ces noces anciennes avec leurs coutumes oubliées, « fêtes pompeuses », « chants alternés » et « naïf épithalame », « hiatus et assonances du temps », strophes « amoureuses et fleuries ».

   Les noces mystiques entre Sylvie et son amoureux sont accomplies.

   Car le chapitre VIII, titré « Le bal de Loisy » est le premier à nous confronter à la réalité : le voyage entre Paris et Loisy a duré quatre heures, le temps nécessaire aux réminiscences. Sylvie entre en scène mais le temps de la prime jeunesse est passé et la femme en elle a changé. Ces changements s'amorcent du reste en amont du texte et l'on comprend mieux Proust lorsqu'il déclarait devoir tourner les pages en arrière pour comprendre à quel moment de l'action, ou plutôt du temps, il se situait. Car, il faut bien le dire, le temps est ici un actant, une force agissante et l'on comprend pleinement l'allusion aux Heures de la mythologie grecque dans l'incipit.

*  *  *

   Réalité et raison sont les maîtres mots d'un certain XVIIIe siècle, tout autant que ce retour à la nature et cette simplicité que nous venons d'évoquer ; les termes ne sont pas incompatibles mais s'enrichissent l'un de l'autre et donnent sans doute une image plus juste de ce siècle des Lumières foisonnant et complexe.

   Revenons au chapitre du « Voyage à Cythère », où le rêve et la nostalgie semblent dominer. Il n'en reste pas moins que, dans le même chapitre, le narrateur fait référence à ces « millionnaires philosophes », allusion directe au marquis de Girardin qui fit construire le parc d'Ermenonville comme un hommage à la philosophie des Lumières, tandis que le parc de Mortefontaine, construit par le financier Le Peletier de Mortefontaine, suit la mode du retour néoclassique à l'antique. Toujours est-il que temples, « folies » et « fabriques » émaillent les jardins de la haute société. La Cythère alanguie de Watteau côtoie donc les froides colonnes de temples aux lignes épurées qui se veulent grecs. La fête de l'arc est embellie par « un cortège de jeunes filles vêtues de blanc », semblables à une procession de déesses vouées au célibat, en opposition totale avec les délices amoureux promis par les marquises chatoyantes de L'Embarquement. Dans le même passage, Sylvie est décrite assez longuement « avec des traits réguliers [et] quelque chose d'athénien » : le terme évoque une beauté classique et fait de Sylvie la représentante du monde antique, d'autant qu'elle est brune avec des yeux noirs.

   Au bal d'Othys, des années après donc, le narrateur insiste encore sur « son œil noir qui brillait du sourire athénien d'autrefois ». La conversation qui s'engage entre les deux héros est significative : Sylvie parle de « raison » et annonce avec sagesse que « les choses ne vont pas comme nous voulons dans la vie. » Elle s'est cultivée, a lu La Nouvelle Héloïse en dépit du danger de sa lecture pour les femmes, dont prévient Rousseau dans la Préface : « Jamais fille chaste n'a lu de romans… Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page est une fille perdue. » Elle reprend les arguments que lui avait opposés le jeune homme à la fin du chapitre V : Julie renonce à l'amour de Saint-Preux et choisit une vie sage, simple et campagnarde auprès de son époux. Sylvie, en digne fille de Descartes, s'oppose aux bonheurs imaginaires de son compagnon qui, du reste, était parti « en Italie » et a certainement rencontré des femmes « bien plus jolies », sans parler de Paris où il réside. À cette dernière question, il ne répond pas : Sylvie a raison. Il peut lui parler de « nymphes antiques », des « traits purs » de son visage, des bois « de la campagne romaine », de « sublimes masses de granit », rien ne compense la réalité de l'absence. La froideur de Sylvie s'oppose ici au comportement du jeune homme : « Je me jetai à ses pieds ; je confessai en pleurant à chaudes larmes mes irrésolutions, les caprices ; j'évoquai le spectre funeste qui traversait ma vie. » La scène se clôt par l'arrivée du frère et du danseur - qui deviendra son époux - de Sylvie, gais et un peu ivres, irruption du monde normal de la vraie vie dans la vie rêvée du jeune homme. Là aussi, tout est sage et logique, même cette ivresse et ces rires d'après-bal, et jusqu'au comportement du danseur, intimidé devant un Parisien, âme fruste qui ne s'émeut pas du baiser que donne Sylvie à son ami d'enfance.

   Deux mondes sont en présence et celui qui finalement l'emporte est bien celui de la raison contre celui de la folie. Werther se suicidera. On sait ce qu'il en est de Nerval.

   Cette raison et cette sagesse antiques tant prisées par le XVIIIe se retrouvent encore au chapitre IX, titré « Ermenonville », là même où vécut Rousseau à la fin de sa vie et où il mourut. À Montagny, le narrateur visite une dernière fois la demeure de son oncle « aux contrevents verts », étrangement semblable à celle dont rêvait Rousseau. Les souvenirs douloureux l'envahissent mais dans le cabinet, on remarque « sur le bureau quelques débris antiques […], des vases, des médailles romaines » qui, ajoutés aux « livres, vieux amis » de son oncle, témoignent d'une fin de vie sage, érudite et paisible, bien loin des passions de sa jeunesse dont il nous est fait part au début de l'ouvrage. L'oncle était devenu un de ces philosophes éclairés qui parcourent le siècle, à l'égal de Rousseau.

   Un Rousseau omniprésent dans ce chapitre puisque le jeune homme parcourt le parc d'Ermenonville et détaille les arbres, sans doute en hommage au grand herboriste qu'était l'auteur : des « chênes d'un vert uniforme », des « bouleaux au feuillage frissonnant », des « saules et des coudriers », « un bouquet de pins », du « lierre », un « églantier », un « framboisier », un « troène », les « peupliers » de l'île, « la bruyère rose » et « le vert des fougères ».

   Mieux encore, le narrateur cite Émile ou de l'Éducation (1762) et Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce au IVe siècle de l'abbé Barthélémy (1787), deux ouvrages qui firent beaucoup pour le mythe du bon sauvage, le refus de la civilisation et le culte d'une vie simple et vertueuse. Sait-on que Rousseau détestait les livres, ce qui n'est pas le moindre de ses paradoxes ?

   Il rêve devant le Temple de la Philosophie, construit par Girardin en hommage à la philosophie des Lumières qui prit le relais de la sagesse antique ; dédié à Montaigne - les débuts de la pensée rationaliste -, il ne comporte que six colonnes, laissant de la place pour les philosophes à venir, avec une inscription latine : « Quis hoc perficiet ? » (« Qui l'achèvera ? ») ; le jeune homme pense que « ces grands noms de la pensée […] s'arrêtent à Rousseau », un Rousseau ainsi vénéré : « O sage ! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié les leçons que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, dernier écho des sagesses antiques ». Ainsi, l'homme du XIXe siècle (du moins celui de 1853, date à laquelle parut Sylvie) a-t-il perdu tous les bienfaits du siècle des Lumières.

   Mais Rousseau est encore dans la mémoire du père Dodu au chapitre XII, qui l'a connu lorsqu'il était enfant. Là encore, l'influence du philosophe rationnel est prégnante : le rebouteux déclare avoir renoncé aux superstitions « grâce au souvenir des conversations de Jean-Jacques ». Quelques lignes plus loin, il le cite : « L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des villes ». Enfin, il affirme : « Les hommes sont égaux, je bois avec un pâtissier comme je ferais avec un prince. »

   C'est ainsi que Rousseau émerge seul parmi les philosophes du XVIIIe siècle, réunissant en lui tous leurs contrastes, l'amour d'une vie simple au milieu de la nature s'alliant à la sagesse antique et érudite mais aussi au triomphe de la raison.

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   Mais le XVIIIe se termine par la Révolution et Bonaparte. Qu'en est-il dans l’ouvrage ?

   Nerval en parle peu ou se trompe, notamment lorsqu'il parle de « la tour de Gabrielle » (chapitre IX) qui fut en fait détruite durant la Révolution.

   Au sujet de l'abolition de la royauté, il dit ailleurs, dans Angélique : « Henri IV, Gabrielle - d'Estrées - et Rousseau sont les grands souvenirs du pays - le Valois -. On a confondu déjà, à deux cents ans d'intervalle, les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le contemporain d'Henri IV. Le sentiment qui a dicté cette pensée est peut-être plus vrai qu'on croit. Rousseau, qui a refusé cent louis de Madame de Pompadour, a ruiné profondément l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé. Son image immortelle demeure sur les ruines. » Cette « confusion » qu'évoque Nerval ressemble étrangement à la sienne propre, où vie réelle et souvenirs, transformés par le songe, atteignent ainsi une sorte de mémoire intemporelle. Ainsi, en un raccourci peut-être audacieux, peut-on avancer que Sylvie est du côté des Lumières puisqu'elle lit Rousseau qui aurait renversé les Bourbons.

   Le Directoire est caractérisé par « le scepticisme et les folles orgies ». Notons ici le lexique davantage dépréciatif que pour la Régence « au vice élégant et paré », ce qui traduit clairement le goût du narrateur. Du reste, Bonaparte fait-il encore partie du XVIIIe ? Les Incroyables, les Muscadins et les Merveilleuses du Directoire correspondent-ils aux goûts vestimentaires du narrateur ? Il est permis d'en douter.

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   Au terme de cette étude, on peut affirmer que le XVIIIe siècle est sous-jacent à l'ouvrage de Gérard de Nerval, du moins un certain XVIIIe siècle, qui, pour n'en être pas moins juste, se trouve idéalisé, voire faussé. Nerval ne le perçoit pas avec les yeux de l'historien mais le transfigure avec ceux du poète. La Régence et l'Ancien régime se résument dans L'Embarquement pour Cythère et les Lumières en Rousseau dont l'ombre, planant sur Ermenonville, semble envahir tout le Valois et, au-delà, sur toute une époque. Ici comme ailleurs, Nerval mêle géographie et histoire, réalité et rêve, présent et passé. Cette confusion, volontaire ou non, amène à une relation quasi-fusionnelle avec les personnages d'autrefois, réels ou imaginaires : la distance temporelle s'abolit et l'auteur-narrateur peut se croire transporté en compagnie du marquis de Girardin dans le parc d'Ermenonville, ou bien en conversation avec Lotte, l'héroïne de Werther.

   Néanmoins, et en cela réside toute la force de Nerval, l'ouvrage s'achève sur une note bien réelle : avec l’annonce de la mort - déjà ancienne - d'Adrienne, le narrateur est confronté à la réalité, celle de sa vie personnelle reflétant celle, plus vaste, de la réalité historique. La précision de la date, « 1832 », dernier mot du texte, tombe comme un couperet : le XVIIIe siècle est bien mort. »

Sources :

  • Sylvie, Gérard de Nerval, Le Livre de Poche, édition 1999, présenté et annoté par Marie-France Azéma
  • Voyage en Orient, Gérard de Nerval, Gallimard-Folio classique, 1998, Préface d'André Miquel, Présentation de Claude Pichois.

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