Notion de bonheur

Notions diverses

   Le siècle court après le bonheur mais la raison intervient : peut-on vraiment être heureux ?

* Voir l’article « Bonheur » dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert.

* Fictions à valeur didactique : le rôle de l’Utopie ou de la construction d’un Age d’or, d’un Eldorado – dans sa version voltairienne, le merveilleux parodique des contes philosophiques de Voltaire (comme Zadig ou la destinée).

* Le débat se retrouve également dans de grands dialogues de théâtre : comédies de Marivaux et de Beaumarchais : « Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le cœur de Rosine… » (Le Barbier de Séville, I, 1).

* La réflexion se déplace aussi dans des fictions romanesques : le roman comme mise en place d’une société idéale, de personnages cherchant le bonheur, parfois de façon paradoxale (La Nouvelle Héloïse).

* En parallèle, la méditation sur le bonheur intervient dans des récits autobiographiques, ceux des épisodes heureux d’une vie, chez Rousseau notamment dans ses Confessions et dans ses Rêveries du promeneur solitaire.

* On voit aussi la mise en récit philosophique du malheur et du bonheur, des conceptions optimistes ou pessimistes de l’existence au 18e siècle : Candide ou l’optimisme de Voltaire. Comme le malheur, le bonheur peut ainsi être présenté comme événement (réel ou fictif), ou comme sentiment (l’impression finale d’être « heureux » ou de ne pas l’être) – première perspective possible d’étude d’œuvres ou de groupements de textes (avec une attention particulière à porter à la fin, à la résolution, au dénouement, voire à la « leçon »).

* Elle appelle la lecture du débat contradictoire entre « bonheur » et « vertu » : qu’est-ce qu’une vie bonne ? L’obtient-on par le respect du devoir, de la loi morale ou sociale ? Dialogues contradictoires du 18e siècle chez Diderot (Le Neveu de Rameau, Le Supplément au voyage de Bougainville).

* Notons le Discours sur le bonheur de Mme du Châtelet.

Le Mondain (Voltaire, 1736)

   Sous une forme volontairement provocante, Le Mondain (1736) reflète une conception d la vie et de la civilisation déjà perceptible dans les Lettres Anglaises (ou Lettres philosophiques). Voltaire s’oppose ici à Fénelon (et, par avance, à Rousseau) en magnifiant le luxe et le bien-être avec une impertinence destinée à scandaliser les moralistes austères. Le poème fait en effet scandale car à l’idée religieuse d’une vie future, il oppose la jouissance terrestre comme le seul bonheur positif à notre portée.

    Par la suite, dans la Défense du Mondain et l’Ode sur l’usage de la Vie, Voltaire définira sa pensée d’une manière plus mesurée : « l’art peu connu d’être heureux » consiste en effet à « modérer ses feux ».   

Le Mondain

« Regrettera qui veut le bon vieux temps,

 Et l’âge d’or, et le règne d’Astrée[1],

 Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,

 Et le jardin de nos premiers parents ;

 Moi, je rends grâce à la nature sage

 Qui, pour mon bien, m’a fait naître en cet âge

 Tant décrié par nos tristes frondeurs :

 Ce temps profane est tout fait pour mes mœurs.

 J’aime le luxe, et même la mollesse,

 Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,

 La propreté[2], le goût, les ornements :

 Tout honnête homme[3] a de tels sentiments.

 Il est bien doux pour mon cœur très immonde

 De voir ici l’abondance à la ronde,

 Mère des arts et des heureux travaux,

 Nous apporter, de sa source féconde,

 Et des besoins et des plaisirs nouveaux.

 L’or de la terre et les trésors de l’onde,

 Leurs habitants et les peuples de l’air,

 Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

 O le bon temps que ce siècle de fer !

 Le superflu, chose très nécessaire,

 A réuni l’un et l’autre hémisphère.

 Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux

 Qui, du Texel[4], de Londres, de Bordeaux,

 S’en vont chercher, par un heureux échange,

 De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,

 Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans,

 Nos vins de France enivrent les sultans ?

 Quand la nature était dans son enfance,

 Nos bons aïeux vivaient dans l’ignorance,

 Ne connaissant ni le tien ni le mien.

 Qu’auraient-ils pu connaître ? ils n’avaient rien,

 Ils étaient nus ; et c’est chose très claire

 Que qui n’a rien n’a nul partage à faire.

 Sobres étaient. Ah ! je le crois encor :

 Martialo[5] n’est point du siècle d’or.

 D’un bon vin frais ou la mousse ou la sève

 Ne gratta point le triste gosier d’Ève ;

 La soie et l’or ne brillaient point chez eux,

 Admirez-vous pour cela nos aïeux ?

 Il leur manquait l’industrie[6] et l’aisance :

 Est-ce vertu ? c’était pure ignorance.

 Quel idiot, s’il avait eu pour lors

 Quelque bon lit, aurait couché dehors ?...

[Voltaire évoque alors la vie d’Adam et Ève]

... Or maintenant voulez-vous, mes amis,

 Savoir un peu, dans nos jours tant maudits,

 Soit à Paris, soit dans Londres, ou dans Rome,

 Quel est le train des jours d’un honnête homme ?

 Entrez chez lui : la foule des beaux-arts,

 Enfants du goût, se montre à vos regards.

 De mille mains l’éclatante industrie

 De ces dehors orna la symétrie.

 L’heureux pinceau, le superbe dessin

 Du doux Corrège et du savant Poussin

 Sont encadrés dans l’or d’une bordure ;

 C’est Bouchardon[7] qui fit cette figure,

 Et cet argent fut poli par Germain[8].

 Des Gobelins l’aiguille et la teinture

 Dans ces tapis surpassent la peinture.

 Tous ces objets sont vingt fois répétés

 Dans des trumeaux tout brillants de clartés.

 De ce salon je vois par la fenêtre,

 Dans des jardins, des myrtes en berceaux ;

 Je vois jaillir les bondissantes eaux.

 Mais du logis j’entends sortir le maître :

 Un char commode, avec grâces orné,

 Par deux chevaux rapidement traîné,

 Paraît aux yeux une maison roulante,

 Moitié dorée, et moitié transparente :

 Nonchalamment je l’y vois promené ;

 De deux ressorts la liante souplesse

 Sur le pavé le porte avec mollesse.

 Il court au bain : les parfums les plus doux

 Rendent sa peau plus fraîche et plus polie.

 Le plaisir presse ; il vole au rendez-vous

 Chez Camargo, chez Gaussin, chez Julie ;

 Il est comblé d’amour et de faveurs.

 Il faut se rendre à ce palais magique

 Où les beaux vers, la danse, la musique,

 L’art de tromper les yeux par les couleurs,

 L’art plus heureux de séduire les cœurs,

 De cent plaisirs font un plaisir unique.

 Il va siffler quelque opéra nouveau,

 Ou, malgré lui, court admirer Rameau.

 Allons souper. Que ces brillants services,

 Que ces ragoûts ont pour moi de délices !

 Qu’un cuisinier est un mortel divin !

 Chloris, Églé, me versent de leur main

 D’un vin d’Aï dont la mousse pressée,

 De la bouteille avec force élancée,

 Comme un éclair fait voler le bouchon ;

 Il part, on rit ; il frappe le plafond.

 De ce vin frais l’écume pétillante

 De nos Français est l’image brillante.

 Le lendemain donne d’autres désirs,

 D’autres soupers, et de nouveaux plaisirs.

 Or maintenant, monsieur du Télémaque,

 Vantez-nous bien votre petite Ithaque,

 Votre Salente[9], et vos murs malheureux,

 Où vos Crétois, tristement vertueux,

 Pauvres d’effet, et riches d’abstinence,

 Manquent de tout pour avoir l’abondance :

 J’admire fort votre style flatteur,

 Et votre prose, encor qu’un peu traînante ;

 Mais, mon ami, je consens de grand cœur

 D’être fessé dans vos murs de Salente,

 Si je vais là pour chercher mon bonheur.

 Et vous, jardin de ce premier bonhomme,

 Jardin fameux par le diable et la pomme,

 C’est bien en vain que, par l’orgueil séduits,

 Huet, Calmet[10], dans leur savante audace,

 Du paradis ont recherché la place :

 Le paradis terrestre est où je suis. »

 

[1] Saturne et son épouse Rhée, détrônés par leur fils Jupiter, avaient fait régner l’âge d’or. Astrée, déesse de la Justice, quitta la terre à la fin de l’âge d’or.   

[2] Élégance.

[3] Au sens classique : culture, noblesse des sentiments, raison, de société agréable pour sa discrétion et son goût.

[4] Île de Hollande, patrie des navigateurs.

[5] Auteur du Cuisinier français (note de Voltaire). On dit aussi Massialot.

[6] Habileté, ingéniosité.

[7] Sculpteur du 18e siècle.

[8] Orfèvre réputé.

[9] Cf. Les Aventures de Télémaque (Fénelon).  

[10] Évêque et bénédictin connus par leurs études bibliques.

* * *

Le bonheur selon Diderot

   Dans une lettre sans date à Sophie Volland, Diderot écrit :

   « ... Je vous ferai une fable. Le bonheur habita une fois sur la terre, mais le bonheur vrai ; le bonheur en propre personne. Soit que ce pauvre séjour ne fût pas fait pour lui, soit qu’il soit léger de sa nature, soit qu’il ne puisse demeurer en place, il s’en alla je ne sais où, au ciel peut-être ou sous la tombe mais en s’en allant, il laissa ses vêtements. La peine qui marchait toujours sur ses pas, et qui ne trouvait personne qui voulût l’héberger, s’en saisit ; et c’est elle qui se présente sans cesse à nous sous le vêtement du plaisir. Nous courons tous l’embrasser, mais nous n‘embrassons que la peine sous le vêtement du plaisir, c’est moi pour vous, c’est vous pour moi ; c’est tout ce qui s’offre à nous sur la terre et qui nous séduit... »

   Le 2 novembre 1759, du Grandval[1] Diderot écrit à Sophie Volland cette lettre désenchantée. Il s’interroge : le bonheur serait-il dans la pauvreté ? Ou résiderait-il dans la bienfaisance envers ses semblables ?

   « Les dernières nouvelles qu’on nous a apportées de Paris ont rendu le baron [d’Holbach] soucieux. Il a des sommes considérables placées dans les papiers royaux. Il disait à sa femme : « Écoutez, ma femme, si cela continue, je mets bats l’équipage, je vous achète une belle capote avec un beau parasol, et nous bénirons toute notre vie M. de Silhouette[2] qui nous a délivrés des chevaux, des laquais, des cochers, des femmes de chambre, des cuisinières, des grands dîners, des faux amis, des ennuyeux et de tous les autres privilèges de l’opulence... ».

   Et moi, je pensais que pour un homme qui n’aurait ni femme ni enfant, ni aucun de ces attachements qui font désirer la richesse, et qui ne laissent jamais de superflu, il serait presque indifférent d’être pauvre ou riche. Pauvre, on s’expatrierait, on subirait la condamnation ancienne portée par la nature contre l’espèce humaine, et l’on gagnerait son pain à la sueur de son front. Ce paradoxe tient à l’égalité que j’établis entre les conditions et au peu de différence que je mets, quant au bonheur, entre le maître de la maison et son portier. Si je suis sain d’esprit et de corps, si j’ai l’âme honnête et la conscience pure, si je sais distinguer le vrai du faux, si j’évite le mal et fais le bien, si je sens la dignité de mon être, si rien ne me dégrade à mes propres yeux, si, loin de mon pays, je suis ignoré des hommes dont la présence me ferait peut-être rougir, on peut m‘appeler comme on voudra, milord ou sirrah : sirrah, en anglais, c’est un faquin en français, la qualité qu’un petit-maître en humeur donne à son valet.

   Faire le bien, connaître le vrai, voilà ce qui distingue un homme d’n autre ; le reste n‘est rien. La durée de la vie est si courte, les vrais besoins sont si étroits, et quand on s’en va, il importe si peu d’avoir été quelqu’un ou personne. Il ne faut à la fin qu’un mauvais morceau de toile et quatre planches de sapin.

   Dès le matin, j’entends sous ma fenêtre des ouvriers. À peine le jour commence-t-il à poindre qu’ils ont la bêche à la main, qu’ils coupent la terre et roulent la brouette. Ils mangent un morceau de pain noir, ils se désaltèrent au ruisseau qui coule ; à midi, ils prennent une heure de sommeil sur la terre ; bientôt, ils se remettent à leur ouvrage Ils sont gais, ils chantent ; ils se font entre eux de bonnes grosses plaisanteries qui les égaient ; ils rient. Sur le soir, ils vont retrouver des enfants tout nus autour d’un âtre enfumé, une paysanne hideuse et malpropre et un lit de feuilles séchées ; et leur sort n’est ni plus mauvais ni meilleur que le mien... »      


[1] Propriété du baron d’Holbach, près de Sucy-en-Brie, où Diderot séjourne souvent.

[2] Contrôleur général des finances ; lors de la Guerre de Sept Ans, devant une situation financière désastreuse, il avait proposé des impôts frappant les privilégiés ; il ne resta pas longtemps en fonction.

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