Ode à la femme (Goncourt)

Ode à la femme, « image sur laquelle tout se modèle » (Goncourt)

   Dans La Femme au XVIIIe siècle (1862), les frères Goncourt écrivent : « Chaque âge humain, chaque siècle apparaît à la postérité dominé, comme la vie des individus, par un caractère, par une loi intime, supérieure, unique et rigoureuse, dérivant des mœurs, commandant aux faits, et d’où il semble à distance que histoire découle. L’étude à première vue distingue dans le 18e siècle ce caractère général, contant, essentiel, cette loi suprême d’une société qui en est le couronnement, la physionomie et le secret : l’âme de ce temps, le centre du monde, le point d’où tout rayonne, le sommet d’où tout descend, l’image sur laquelle tout se modèle, c’est la femme. » Ils citent alors cette Ode (certes bien médiocre) écrite en janvier 1753 par le cardinal Querini, évêque de Brescia, envoyée au consul Coutlet. Une image ambiguë toutefois, faite d’attirance et de répulsion.

« Où suis-je ? quels objets ? de rapides merveilles

À mes regards surpris s’offrent dans ces beaux lieux,

Ciel ! un nouveau plaisir enchante mes oreilles,

Et suspend le plaisir des yeux.

Quel art des passions retrace les ravages !

De célèbres malheurs les tragiques images

Affligent encore l’univers !

Contraste intéressant et de honte et de gloire !

Un fier vainqueur paraît sur le char de victoire,

Et son rival porte des fers.

J’aperçois une reine au sein de l’indolence,

À ses pieds sont les soins et les tendres soupirs ;

Son trône est entouré des jeux de l’espérance

Plus piquante que les plaisirs.

Souveraine, elle doit sa grandeur à ses charmes,

Elle sait triompher sans combat et sans armes :

Ses appas lui servent de traits :

Elle étend son pouvoir sur la terre et sur l‘onde.

L’homme est né son esclave et les maîtres du monde,

Les rois, sont ses premiers sujets.

O Reine... Qu’ai-je dit ? et quel rayon m’éclaire ?

Je suis donc transporté dans l’empire amoureux.

*

J’allais au vil objet du culte de Cythère

Porter l’hommage de mes vœux.

Oui, c’est la volupté. La perfide présente

À ses adorateurs la coupe séduisante

D’où s’épanche un mortel poison.

Elle tient ce flambeau redoutable à la terre

Et dont le feu coupable allume le tonnerre

Si fatal aux murs d’Ilion.

De son temple enchanteur les voûtes retentissent,

Elle parle, et déjà pour célébrer ses lois,

Mères des doux accents, les lyres réunissent

Leurs sons aux accents de la voix.

Mortels, on ne peut être heureux qu’autant qu’on aime.

Aimez, le tendre amour est votre bien suprême,

Le ciel pour lui forma le cœur.

Aux attraits du penchant, cédez sans résistance.

Achetez le bonheur au prix de l’innocence.

Quels dogmes, je frémis d’horreur.

Les faux Dieux ne dont plus. Ils ont fui comme un songe,

Leurs sceptres sont brisés, leurs trônes renversés.

Non... ils vivent encore ces enfants du mensonge

Et leurs autels sont renversés.

Le théâtre pour eux, en ces jours nous intéresse :

Leurs haines, leurs chagrins, leur honteuse tendresse

Font la matière de nos jeux. »

* * *