« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Progrès dans les arts décoratifs

Introduction

L'Enseigne de Gersaint (Watteau)

   Beaux-arts, peinture, sculpture, architecture... Après les arts compassés du siècle précédent, tout change au 18e siècle. On passe du classicisme au rococo, de Watteau à Greuze, des jardins à la française aux parcs à l'anglaise... Bref, le monde des arts est en ébullition. Le comte Alexandre de Tilly écrit dans ses Mémoires : « Les Anglais entendent mieux le commerce, nous les arts. »

   On sait par ailleurs que l’esthétique du 18e siècle s’intéresse aux aspects subjectifs, par essence difficiles à cerner du goût (et donc de l'esthétique et de la beauté).

   Dans sa Critique de la faculté de juger (1790), Kant fonde la beauté sur un principe, le plaisir désintéressé : est beau ce qui plaît, loin de tout concept. On assiste donc en apparence à une mise à l’écart de la raison. Mais ce phénomène se produit encore selon les règles de la raison...

   Il est important de souligner qu'au 18e siècle apparaît le terme « esthétique ».  L'homme croit au progrès dans tous les domaines et la civilisation se veut raffinée. On multiplie les meubles et les objets, on invente styles et couleurs. On décore mais on veut du « confort », autre terme nouveau hérité de l'Angleterre, dont on admire un certain art de vivre décontracté qui manque dans les salons parisiens ou à la cour de Versailles.

   Les enfilades de pièces donnent le vertige à ces dames langoureuses qui aspirent à davantage d'intimité, exigent des boudoirs où elles ne boudent pas mais reçoivent, des salles à manger et des toilettes à l'anglaise. Nouveaux lieux, nouveaux décors, nouveaux objets. Les « marchands d'art » comme Gersaint font fortune.

   Si les Lettres philosophiques de Voltaire, dites encore Lettres anglaises, lui valent bon nombre de critiques, il n'en reste pas moins qu'il y énonce des vérités flagrantes et qu'il y défend - parfois ! - la France, à preuve cet extrait sur les Beaux-Arts : « Ni en Angleterre, ni en aucun pays au monde, on ne trouve des établissements en faveur des Beaux-Arts comme en France. Il y a presque partout des universités ; mais c'est en France seule qu'on trouve ces utiles encouragements pour l'astronomie, pour toutes les parties des mathématiques, pour celle de la médecine, pour les recherches de l'antiquité, pour la peinture, la sculpture et l'architecture. » [En ce temps, les Beaux-Arts incluent les sciences.] 

A propos de L'Enseigne de Gersaint (Watteau)

Les meubles : confort et diversification

   Deux constats s'imposent : recherche du confort et multiplication de petits meubles. On libère en effet le décor et le mobilier de la solennité et de l’aspect imposant qu’ils avaient au 17e siècle. La ligne droite est bannie, la courbe triomphe, le goût de l’intimité et du confort dominent, la légèreté et la fantaisie sont de règle.

   Meissonnier, architecte et décorateur de la Chambre du Roi en 1726, impose le goût « rocaille » que Pineau porte à la perfection : les coquilles perdent leur symétrie, les guirlandes de fleurs répandues à profusion cassent les lignes droites et les effets pittoresques souvent inspirés de la nature et de l’Orient, se multiplient.

   Pourtant, la mesure et l’équilibre sont toujours respectés. Jamais le rocaille français ne connaît les excès du rococo des principautés allemandes ou des États italiens.

   Une réaction se manifeste vers la fin du siècle avec l’imitation de l’Antiquité et on bannit les lignes courbes et les ornements de fantaisie. Cochin et Soufflot avaient accompagné en Italie le frère de Mme de Pompadour, futur marquis de Marigny et directeur des Bâtiments du roi. Le néo-classicisme marquera la fin du 18e siècle et le début du 19e. 

Les sièges

Bergère   Les sièges du 17e siècle avec leurs hauts dossiers un peu raides disparaissent au profit de fauteuils, bergères au dossier incliné (ci-contre), canapés ou sofas à deux ou trois places souvent placés devant un trumeau de glace, chaises longues et autres duchesses brisées. Une duchesse brisée n'est rien d'autre qu'une chaise longue (ou duchesse) avec un tabouret amovible pour les jambes.  

   Les sièges « à la reine » (fauteuils ou chaises) sont dits « meublants ». Ils sont disposés le long du mur et leur rôle est essentiellement décoratif.

   Les sièges peuvent être disposés dans une antichambre destinée aux repas, de plus en plus souvent désignée sous le nom de salle à manger. Dans ce cas, ils sont cannés selon une mode venue des Pays-Bas et d'Angleterre, moins coûteux et moins salissants.

   Les sièges « en cabriolet », à la différence des sièges « meublants », peuvent être aisément déplacés selon les besoins du moment. On les nomme sièges « courants ». Disposés au centre d’une pièce, ils sont rapprochés pour converser agréablement. Ils doivent pouvoir être vus de tous côtés, d’où la décoration de leur dos, qui rappelle le décor en relief de la face.

   Les tabourets et pliants (on disait alors « ployants »), dont l'usage est directement lié à l'étiquette (seules les duchesses avaient droit au pliant pour s'asseoir devant la famille royale) jouent un rôle moins important qu'au siècle précédent.

   Les sièges sont garnis du même tissu que celui des rideaux, portières et panneaux des murs. L'ensemble constitue ce que l'on appelle « le meuble ».

   Dans les demeures importantes, on distingue « le meuble d'hiver » aux riches garnitures (damas, brocart, velours, tapisserie) et « le meuble d'été » aux soieries plus légères ou aux toiles peintes ou imprimées. Les sièges à châssis mobile facilitent le changement de garniture au passage des saisons.

   Dans les chambres, le « meuble » comprend aussi le lit.

Les lits

Lit à la polonaise   Ils sont entièrement revêtus de tissu ou de broderies, sans bois apparent. On distingue :

* le lit à colonnes ou lit à la française, le plus répandu, surmonté d'un ciel de lit (ou dais), de même taille que la couche et supporté par quatre colonnes ou « quenouilles ». Des rideaux (ou « courtines ») permettent de s'abriter du froid.

* le lit à la duchesse, placé perpendiculairement au mur, au centre du panneau qui fait face à la fenêtre, est surmonté d'un dais suspendu.

* plus tard vient le lit à la polonaise, dont on place le long côté contre le mur.  

Les tables

   Elles se diversifient : tables pour les repas (qui restent longtemps simples plateaux posés sur des tréteaux mobiles avant l’apparition de la salle à manger), tables de nuit, tables de chevet, tables « d’en-cas », tables chiffonnières à un ou plusieurs tiroirs, tables à café ou « cabarets » avec un plateau de marbre ou de porcelaine (auquel on peut assortir tasses et verseuses), tables de toilette ou toilettes (on ne dit pas encore coiffeuses), tables à jouer, tables à lire, tables à ouvrage, tables à écrire.

   Le « bureau plat » est plus vaste et muni de tiroirs ; il est souvent accompagné d’un meuble annexe qui se place sur un petit côté, le « serre papiers » ou « cartonnier » où l’on peut ranger les papiers ; on peut aussi poser sur le plateau un gradin à tiroirs. Les « bonheurs-du-jour », de dimensions réduites, sont destinés à l’usage féminin. On trouve aussi des secrétaires « en pente » (de nos jours « en dos d’âne »), des secrétaires « à la Bourgogne » ou « à capucin » (bureau à transformation mécanique avec nombreux casiers à secrets) et des bureaux à cylindre.

La Toilette du matin (Pater)   La table de toilette (ci-contre) est composé d’un bâti de bois rectangulaire recouvert d’une « jupe » de tissu plus ou moins précieux (d’où l’adjectif « juponné »), garni de mousseline ou de dentelle. On y dispose les objets de toilette : miroir sur pied, brosses, boîtes, flacons, brosses, pots à fard, bref le « nécessaire de toilette » que reçoit une jeune femme au moment de son mariage. Ces objets peuvent être en vermeil, en argent ou en toile peinte, comme ceux que montre L’Enseigne de Gersaint dans sa partie droite.

Les commodes

   Comme leur nom l'indique, leur aspect pratique n'échappe ni aux créateurs ni aux utilisateurs. Après la commode « à la régence » et « en tombeau », on trouve la « commode à vantaux » (les tiroirs sont dissimulés derrière deux portes), le « bas d’armoire » (plus haut), les encoignures pour occuper les angles de la pièce, les chiffonniers (commode étroite et haute aux nombreux tiroirs) et les « semainiers » (sept tiroirs).

   On acquiert ces meubles chez le marchand-mercier comme le fameux Gersaint. 

Sources : Le Mobilier français - Régence, Louis XV, C.-P. Wiegandt, Editions Massin, 2005

Remarques

   Après Boulle, qui incarne l’art du meuble sous Louis XIV, arrive Cressent, gratifié par le duc d’Orléans du titre de premier ébéniste de sa maison. Avec lui, commence l’art du meuble léger, souvent portatif, destiné aux « petits appartements ».

Commode de Cressent

   Pour égayer le mobilier surtout à l’époque de Mme de Pompadour, on emploie le bois de rose, de violette ou d’amarante, dont les couleurs sont avivées par des teintures ; les bois brulés, mêlés à la marqueterie, accusent les ombres. On utilise également du lapis-lazuli, de l’aventurine pailletée d’or, de la malachite. On en arrive à recouvrir les meubles de laque. On exécute des moulures avec des pâtes, du carton-pâte, du papier mâché. On prodigue pastorales, bergeries, guirlandes, carquois et l’arc de Cupidon.

   Les chambres sont semées de petits bureaux, petits guéridons, petite tables pour les petits soupers : intimité et confort. On aime aussi les encoignures, les secrétaires aux tiroirs multiples actionnés par des ressorts secrets, les chiffonniers, vide-poches et étagères qui créent une atmosphère mystérieuse propice aux conspirations en tous genres.

La nouvelle architecture

Hotel de Soubise

   En 1737-1738, paraît De la distribution des maisons de plaisance, de Jacques-François Blondel. Qu'en retenir ?

    Dans la distribution du rez-de-chaussée d’un hôtel parisien, il faut noter l’importance de la chambre à coucher, accompagnée de plusieurs cabinets, précédée de plusieurs antichambres dont l’une fait office de salle à manger. Le salon de compagnie (ou salon d’assemblée) joue un rôle essentiel, l’escalier est rejeté sur le côté et des entresols permettent d’aménager des appartements intimes.

   Les murs sont recouverts de lambris de bois sculpté et peint, dans lesquels peuvent être encastrés des tapisseries, soieries, toiles peintes ou imprimées, panneaux de laque, miroirs ou tableaux. Le blanc et or domine, mais les couleurs gaies et vives sont également très appréciées, comme le bleu ou le vert, le jonquille ou le lilas, de même que les décors peints à motifs de fleurs, singeries ou chinoiseries. La couler des murs commande celle des meubles et des étoffes qui ne sont jamais choisis au hasard.

   Les parquets de chêne à compartiments carrés sont très répandus. Des pavages de pierre ou de marbre blanc à petits carreaux noirs recouvrent le sol des salles à manger et des vestibules. L’usage des tapis reste exceptionnel. Les plafonds reçoivent un léger décor peint sur toute la surface pendant le premier quart du siècle ; puis ils restent blancs ou légèrement teintés et sont liés au décor des murs par une corniche dont les motifs en relief, réalisés en plâtre moulé, reprennent ceux de boiseries, de même que la rosace centrale. 

Hotel de Matignon vers 1737   Un bon exemple de cette architecture nouvelle est l’hôtel de Matignon, au 57 de la rue de Varenne : entre cour et jardin, il est élevé à partir de 1721 : dans son esprit et son aspect, il est très proche des châteaux construits à la campagne, ces fameuses « maisons de plaisance ». La façade sur la cour, marquée par au centre par un avant-corps à pans coupés, orné de trophées d’armes sculptés, est encadré de bâtiments bas ; une balustrade cache le toit. 

   On peut citer aussi l’hôtel de Soubise (1705) ci-dessus, l’hôtel Peyrenc de Moras (actuel musée Rodin) en 1730, les nombreux travaux de Gabriel et de Cotte à Versailles, Fontainebleau et Compiègne ainsi que les réalisations à Nancy, Bordeaux et Aix-en-Provence qui donnent à ces villes l’élégance architecturale que nous leur connaissons encore aujourd’hui. 

   Est-il hors de propos que de souligner l'importance des jardins et de l'eau ? Watelet, dans son ouvrage Art des jardins, paru au milieu du siècle, remarque qu'elle « est au paysage ce que l'âme est au corps. » Une eau qui se fait de plus en plus présente dans la vie quotidienne.  

Le sopha, meuble et conte libertin

Le Sopha (Crébillon fils)   Dans le roman libertin de Crébillon fils, Le Sopha, Conte moral (1742) un simple meuble à la mode devient le héros et le narrateur de l'histoire, symbole de toute une évolution qui met l'objet au premier plan. Le mobilier comme le décor atteignent au 18e un tel degré de raffinement qu'ils reflètent une véritable conquête de la douceur de vivre et une prise de conscience de l'intime et de la vie privée. À chaque époque, l'agencement des intérieurs est ainsi le révélateur des valeurs du goût dominant et de la psychologie sociale d'un groupe donné.

   Voici donc un extrait du Sopha :

   « Un sopha ne fut jamais un meuble d'antichambre, et l'on me plaça, chez la dame à qui j'allais appartenir, dans un cabinet séparé du reste de son palais et où, disait-elle, elle n'allait souvent que pour méditer sur ses devoirs. Quand j'entrai dans ce cabinet, j'eus peine à croire, à la façon dont il était orné, qu'il ne servît jamais qu'à d'aussi sérieux exercices. Ce n'était pas qu'il fut somptueux, ni que rien n'y parût trop recherché ; tout y semblait, au premier coup d'œil, plus noble que galant ; mais à le considérer avec réflexion, on y trouvait un luxe hypocrite, des meubles d'une certaine commodité, de ces choses enfin que l'austérité n'invente pas, et dont elle n'est pas accoutumée à se servir. Il me sembla que j'étais moi-même d'une couleur bien gaie pour une femme qui affichait tant d'éloignement pour la coquetterie. »

   La fiction érotique se déroule dans un cadre oriental (les Mille et Une Nuits sont à la mode). Le héros, Amanzéi, transformé en Sopha, ne retrouvera sa forme humaine que « quand deux personnes se donneraient mutuellement et sur [lui] leurs prémices » et rapporte des scènes dont il est le témoin. Adressé à un sultan qui s'ennuie et à la sultane, le récit fait défiler sept couples dont le dernier est formé de deux adolescents.

   Crébillon, à travers les différentes figure féminines et masculines, fait une satire de l'hypocrisie, de la respectabilité mondaine, de la vertu ou de la religion.

   La publication du conte entraîne l'exil de son auteur. Encore une belle hypocrisie !

Chronologie rapide des beaux-arts durant la Régence (1715-1723) et le règne de Louis XV (jusqu’en 1774)

  • 1721 : Mort de Watteau
  • 1729 : Réception de J.-B. Siméon Chardin à l’Académie royale de peinture et de sculpture.
  • 1734 : Réception de François Boucher à l’Académie royale.
  • 1741 : Ange-Jacques Gabriel est nommé Premier Architecte du Roi.
  • 1749 : Voyage en Italie du frère de Mme de Pompadour, futur marquis de Marigny, futur directeur des Bâtiments du roi, avec l’architecte Soufflot, le raveur Cochin et l’abbé Le Blanc, critique d’art.
  • 20 août 1751 : Enregistrement au Parlement de Paris des « Statuts, privilèges, ordonnances et règlements de la Communauté des maîtres menuisiers et ébénistes de la ville, faubourgs et banlieue de Paris ». Parmi ces règlements figure l’obligation de l’estampille.
  • 1751-1752 : Publication de l’Encyclopédie, dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, sous la direction de Diderot et d’Alembert.
  • 1762-1768 : Construction du Petit Trianon, par Gabriel. 
  • 20 juin 1763 : Inauguration de la statue équestre de Louis XV par Bouchardon, au centre de la place Louis XV (actuelle place de la Concorde), aménagée par Gabriel entre 1757 et 1772.
  • 1764 : Pose de la première pierre de l’église Sainte-Geneviève (actuel Panthéon) édifiée sur les plans de Soufflot.
  • 1765 : Boucher devient Premier Peintre du Roi. Fragonard est agréé à l’Académie royale.
  • 1766 : Réception d’Hubert Robert à l’Académie royale.
  • 1772-1774 : Publication de L’art du menuisier en meubles, l’art du menuisier ébéniste, de A.-J. Roubo.

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