« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Laclos et l'éducation des femmes

De l'Education des femmes (Laclos)   Laclos est célèbre grâce aux Liaisons dangereuses. On connaît beaucoup moins son essai De l’éducation des femmes [1] (1783), texte très polémique, où il dresse un constat négatif de la situation des femmes au 18e siècle, conscient de leur esclavage et les appelant à la révolte, précurseur en quelque sorte de l’égalité des hommes et des femmes. 

Extrait

   « Ô Femmes, approchez et venez m'entendre. Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avait donnés la nature et que la société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnes de l'homme, vous êtes devenues son esclave ; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par une longue habitude de l'esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants mais commodes aux vertus plus pénibles d'un être libre et respectable. Si ce tableau fidèlement tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Le mal est sans remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de colère, si des larmes d'indignation s'échappent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne vous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n'attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n'ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir ?Apprenez qu'on ne sort de l'esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C'est à vous seules à le dire puisqu'elle dépend de votre courage. Est-elle vraisemblable ? Je me tais sur cette question ; mais jusqu'à ce qu'elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai autorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu'il n'est aucun moyen de perfectionner l'éducation des femmes.

   Partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation ; dans toute société, les femmes sont esclaves ; donc la femme sociale n'est pas susceptible d'éducation. Si les principes de ce syllogisme sont prouvés, on ne pourra nier la conséquence. Or, que partout où il y a esclavage il ne puisse y avoir éducation, c'est une suite naturelle de la définition de ce mot ; c'est le propre de l'éducation de développer les facultés, le propre de l'esclavage est de les étouffer ; c'est le propre de l'éducation de diriger les facultés développées vers l'utilité sociale, le propre de l'esclavage est de rendre l'esclave ennemi de la société. Si ces principes certains pouvaient laisser quelques doutes, il suffit pour les lever de les appliquer à la liberté. On ne niera pas apparemment qu'elle ne soit une des facultés de la femme et il implique que la liberté puisse se développer dans l'esclavage ; il n'implique pas moins qu'elle puisse se diriger vers l'utilité sociale puisque la liberté d'un esclave serait nécessairement une atteinte portée au pacte social fondé sur l'esclavage. Inutilement voudrait-on recourir à des distinctions ou des divisions. On ne peut sortir de ce principe général que sans liberté point de moralité et sans moralité point d'éducation. »

Remarques critiques

   Il semble chercher à se disculper de son ouvrage Les Liaisons dangereuses paru l'année précédente, outrage aux bonnes mœurs, en attaquant son héroïne, Mme de Merteuil car il écrit aussi dans ce texte :  « Il faut donc oser le dire : il n'est aucun moyen de perfectionner l'éducation des femmes [...]. L'éducation prétendue, donnée aux femmes jusqu'à ce jour, ne mérite pas [...] le nom d'éducation, nos lois et nos mœurs s'opposent également à ce qu'on puisse leur en donner une meilleure et si, malgré les obstacles, quelques femmes parvenaient à se la procurer, ce serait un malheur de plus pour elle ou pour nous... ». Lorsqu'il poursuit ainsi : « Partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation : dans toute société, les femmes sont esclaves ; donc la femme sociale n'est pas susceptible d'éducation », on ne peut qu'applaudir à cet imparable syllogisme : selon lui, une femme éduquée et donc libérée (la Merteuil) est nécessairement un danger pour le pacte social : il n'y pas de moralité sans liberté et pas davantage d'éducation. Discours peu pertinent : dans une société marquée par l'inégalité sexuelle, il n'y a pas de relations entre hommes et femmes qui ne soient un apprentissage de l'esclavage : cf. l'enseignement que Valmont prodigue à Cécile. L'apprentissage est un asservissement. Laclos semble éprouver une obscure complicité avec les acteurs de la défaite des femmes.

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Notes

[1] En fait, cet ouvrage est la réponse à la question proposée par l'Académie de Châlons-sur-Marne en 1783 : « Quels seraient les meilleurs moyens de perfectionner l'éducation des femmes ? »

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