Courtisanes diverses

Petite histoire des péripatéticiennes

   Affirmer que les courtisanes sont des catins est un peu réducteur. À l'origine, un(e) péripatécien(ne) n'a rien d'insultant. C'est un mot issu du grec qui signifie « se promener » car Aristote enseignait en marchant. Par glissement de sens, une péripatéticienne est une prostituée qui racole dans la rue.

Aspasie   Ce qui est certain, c'est que les premières à officier dans des lieux spéciaux viennent de Grèce : Solon, au Ve siècle avant J.-C., ouvrit ces temples de l'amour, nommés « dictérions ». On y recevait les hommes des Jeux Olympiques, des matelots et le tout-venant. Les sommes étaient modiques. Mais c'était également le temps de la « prostitution sacrée » et l'existence de proxénètes et de tenanciers louches est également prouvée. Solon codifia la prostitution : maisons d'abattage, maisons de classe moyenne et, en haut de l'échelle, les courtisanes, bien souvent des affranchies ou des étrangères de haute volée qui vivent dans le luxe et, pour le racolage, expédient leurs serviteurs. Certaines d'entre elles ont laissé leur nom dans l'Histoire, comme Aspasie, Phryné, Laïs… Elles sont les compagnes de Périclès, Alcibiade, Praxitèle.

   L'article « Courtisane » que d'Alembert signe dans l'Encyclopédie dit : « Tout le monde connaît les deux Aspasies dont l'une donnait des leçons de politique et d'éloquence à Socrate même ; Phryné qui fit rebâtir à ses dépens la ville de Thèbes détruite par Alexandre et dont les débauches servirent ainsi en quelque manière à réparer le mal fait par le conquérant ; Laïs qui tourna la tête à tant de philosophes, à Diogène même qu'elle rendit heureux, à Aristippe qui disait d'elle, je possède Laïs, mais Laïs ne me possède pas... »

   À Rome, la situation est identique, le « dictérion » se faisant alors « lupanaria ». Il y en avait une quarantaine à Rome, de tous niveaux.

   Arrive le christianisme. Théodose II, empereur d'Orient au Ve siècle, fait fermer les lupanars. Résultat : la prostitution clandestine fleurit de plus belle.

   Et les bons rois de France et d'ailleurs, ne se gênent guère pour entretenir de véritables harems. Agnès Sorel est considérée comme la première favorite royale, inaugurant ainsi une longue lignée.

   Avec le poète François Villon, nous pénétrons de plain-pied dans le monde des filles et de leurs protecteurs dont le siège était la Cour des Miracles. Voilà un extrait de sa ballade à la « Grosse Margot » qui, on peut le supposer, travaillait pour lui :

« Vente, gresle, gelle, j'ay mon pain cuit.

Je suis paillard, la paillarde me duit.

Lequel vault mieulx ? Chacun bien s'entresuit.

L'ung vault l'autre ; c'est a mau chat mau rat.

Ordure amons, ordure nous assuit ;

Nous deffuyons onneur, il nous deffuit,

En ce bordeau où tenons nostre estat. »

   Le vocabulaire pour désigner les filles de joie est alors fort riche : ce sont des accrocheuses, bagasses, follieuses, enseignantes, friquenelles, jeannetons, gouines (qui signifiera plus tard lesbiennes), gourgandines, grues, lescheresses, paillasses, linottes, maraudes, poupines, sacs de nuit, voyageuses, femmes de joye. Les grandes cités du XVe siècle ont leurs quartiers réservés. On proclame des interdits, comme celui de porter des robes de soie, « des parures qui doivent rester les ornements des demoiselles et femmes d'honneur ».

   À la Renaissance, les soldats des guerres d'Italie ramènent la vérole en France. La Réforme ferme les « bordeaux ». Mais Henri IV, empirique et grand adorateur du beau sexe, redonne aux filles de joie le droit d'exercer sans problème.

Les charmes de Tullia d'Aragona   Mais restons un peu en Italie, sous les Borgia… Au 16e, la courtisane de l'époque est une grande dame qui participe à la Renaissance des arts et des lettres, elle est cultivée et écrit. Elles se baignent, se coiffent, se parfument, se parent de bijoux d'or. Dans les lupanars, on joue, on danse, on mange bien et les plaisirs galants se parent de raffinement. Citons la Nanna, Lucrèce, Isabelle de Luna, Tullia d'Aragona (voir infra) qui publie des poèmes ou encore Veronica Franco. L'abbé Brantôme nous a laissé avec ses Dames galantes un témoignage de premier ordre. Montaigne ne se gêne pas pour relater ses rencontres avec les pensionnaires de bordel à Venise dans son Journal de voyage en Italie. Et pas davantage Casanova ou Rousseau (voir infra)...

   Au 17e, en France, on interdit officiellement et on tolère de fait. La position des grandes courtisanes est ambiguë. Ninon de Lenclos ou Marion Delorme se distinguent par leur esprit et leurs bonnes manières. Les prostituées redoutent le couvent-prison de la Salpêtrière où on les trie afin d'embarquer les plus belles pour le peuplement de nos colonies d'Amérique.

Un bordel louche

   Le siècle des Lumières commence avec la Régence et le libertinage. L'aristocratie, après la triste fin de règne de Louis XIV et de Mme de Maintenon, se préoccupe surtout d'amour. Les filles galantes font florès. On les anoblit au fil du temps. Les « maisons » de basse classe se situent dans un secteur avoisinant la rue Saint-Denis, rue Tire-Boudin, rue des Deux-Portes, rue Pavée, rue Beaurepaire… L'ensemble se nomme le Val d'amour.

   Dans les maisons de luxe, chez les dames Babet, Florence Dhosmont, Gourdan, Justine Pâris, on rivalise dans l'invention érotique. Les filles ont seize ou vingt ans ; on se les offre pour un souper, une journée, une nuit, et les prix varient selon les services demandés. On s'encanaille avec élégance. L’Hôtel du Roule, installé Faubourg Saint-Honoré à la barrière du Roule est sans conteste le plus célèbre et élégant bordel de Paris et sans doute de l’Europe. Il entre dans la mythologie galante et accède au statut d’empyrée de la prostitution. Le proxénétisme perd ici son caractère crapuleux et devient un art qui attire la bonne compagnie, les tarifs prohibitifs écartant d’emblée les gens du commun. La tenancière, surnommée « Bonne-Maman », a une cinquantaine d’années au milieu du siècle, un visage riant, un œil qui louche - à moins qu’elle soit borgne -, beaucoup d’esprit et de dignité.  Son établissement est luxueux et raffiné, avec portier, cuisinier et femmes de chambre. Les demoiselles, entre 16 et 20 ans, sont bien élevées, savent écrire, danser et chanter.  Casanova raconte dans Histoire de ma vie qu’elles sont « en uniforme blanc de mousseline, leur ouvrage à la main, assises en demi-cercle ; à notre apparition, elles se lèvent et nous font toutes en même temps une révérence. Toutes bien coiffées, toutes presque du même âge et toutes jolies, qui grande, qui moyenne, qui petite, brune, blonde, châtaigne. » Les filles sont saines, visitées par un chirurgien et protégées par la police en échange d’informations. Bonne-maman prend 12 francs pour la visite de passage, 1 louis pour un souper simple, 2 louis pour souper-coucher, précise-t-il encore. D’autres maisons de plaisir ne sont pas à dédaigner : Babet Desmarets règne au « Cul-de-sac de l’Oratoire », la « présidente » Brissault tient deux maisons, l’une à la ville, l’autre aux champs, et la « petite comtesse » officie rue Sainte-Anne.

   On parvient à la Révolution au rythme du libertinage et des publications érotiques. Restif de la Bretonne, aventurier de la galanterie, en arrive à publier Le pornographe ou Idées d'un honnête homme sur un projet de règlement pour les prostituées propre à prévenir les malheurs qu'occasionne le publicisme des femmes, (sic) où il propose de grandes réformes qui préfigurent Fourier et ses phalanstères : un système contrôlé par les municipalités. Tout cela relève de l'utopie.

Le Palais-Royal au 18e siècle   En 1789, le Palais-Royal (voir infra) est devenu un haut lieu de tous les plaisirs et de toutes les dépravations. On y vendait le Livre des Beautés, annuaire des filles de joie, avec leurs spécialités, et leur description. Il y en avait pour tous les goûts : la superbe, la fringante, l'attisée, la mignonne, la maigre, la tendre, la grosse, la pimpante, la mutine, la pâle, la façonnée, la boiteuse, l'alerte…

   « … L'ordre, l'honnêteté, la décence et la tranquillité régnaient dans ces lieux de prostitution. Elles se levaient à huit heures, elles déjeunaient toutes ensemble. À dix heures les coiffeurs arrivaient. À onze heures, la toilette était terminée. Leur parure, quoique simple, avait de l'élégance. Elles portaient des vêtements légers, transparents. Les extrémités, les bras, les épaules, la gorge, les pieds et les jambes paraissaient nus. Un corset de soie, un tricot léger, souple, adhérent, de couleur chair, caressait, moulait et dessinait leur corps. Une gaze cristalline les enveloppait et se balançait avec amour et mollesse, sur des contours qu'elle semblait baiser… Elles se rendaient toutes dans un superbe salon, s'occupaient les unes à divers travaux de femmes, comme broderies, dentelles, et les autres pinçaient de la guitare et de la harpe, et s'accompagnaient de leurs voix. C'étaient là les occupations avant et après le dîner. Le matin les assidus de la maison, amants particuliers de chaque demoiselle, étaient admis sous la réserve expresse de n'être point jaloux et de se retirer au moindre signal. Après dîner, les jeunes gens, les amateurs, se rendaient à l'heure du café ou le soir, au moment qu'on servait les glaces, les rafraîchissements ou le thé. Là, librement, on choisissait sa sultane…Ordinairement tous les soirs, un certain nombre de ces demoiselles, chacune à leur tour, allaient aux différents spectacles, alors elles ne paraissaient pas dans les salons après dîner… » écrit Galtier-Boissière dans un numéro du Crapouillot.

   Pour la fête de la Fédération en 1790, on vend un Guide des filles du Palais-Royal, dont voici un extrait : « Adeline, dite la Lorraine, est une blonde foncée, âgée de dix-neuf ans, taille de cinq pieds, sa figure, ronde, est intéressante, et d'un bel ensemble , elle a l'œil perçant, la tournure agréable, les joues d'un bel incarnat, la bouche fraîche et la peau d'un blanc satiné, sa gorge est superbe, parfaitement ondulée, aussi dure, aussi blanche que l'albâtre, sa jambe est bien faite. Elle a un bon caractère, assez d'esprit. Elle est douce, aimable, capricieuse, il est vrai, parfois, mais de reste complaisante, et bonne enfant. » Et ainsi au fil des pages de ces guides et almanachs : les allusions les plus coquines ou les plus grivoises sont exprimées par des métaphores savoureuses et des euphémismes dignes de la langue de Rivarol.

   Lorsque les Jacobins prennent le pouvoir, ils prônent une vertu farouche et la répression est sévère. Mais voilà déjà le Directoire et ses femmes légères, dont l'une deviendra impératrice…

   On connaît les dames galantes du Second Empire, Cora Pearl, Juliette Beau, la Païva, la Mogador, Liane de Pougy et bien d'autres : leur habileté les amène à promener leurs charmes dans les milieux d'affaires et de la politique où se forment les nouvelles fortunes. Zola, avec Nana, nous a tracé le portrait le plus exact de la petite courtisane. Issue de la misère du bas peuple, elle réussit à monter très haut mais elle jette l'argent par les fenêtres, elle est capricieuse et elle a toujours dans son sillage un amoureux qui la ruine.

   Plus tard, Toulouse-Lautrec fait parler de lui, ses peintures mis à part : il s'installe dans un bordel de la rue des Moulins : il y a sa chambre, ses habitudes, son matériel pour peindre. Ces dames le surnomment « la cafetière » ou « la théière ». Mais il tire de cette ambiance frelatée ses plus belles toiles.

   N'oublions pas Maupassant qui nous a laissé avec La Maison Tellier un témoignage incomparable sur les maisons closes de province.

   Le 13 avril 1946 sonne le glas des maisons closes. Pierre Mac Orlan déclare : « C'est la base d'une civilisation millénaire qui s'écroule. »

   Ils / Elles ont dit :

* « Mais dès que l'éclairage des rues est réduit, ils viennent, tous, nous retrouver. Et quand nous nous tenons devant eux, tout juste vêtues d'une chemisette, leur belle éloquence s'évanouit, leur imagination s'effondre, leur arrogance disparaît ; et ils se mettent à balbutier comme des gosses qui voudraient pour deux sous de friandises. » (Amélie Mélié, dite « Casque d'Or », Mes jours et mes nuits).

* « De là disent aucuns, que d'oster les bordels publiques, c'est non seulement espandre partout la paillardise, qui estoit assignée à ce lieu-là, mais encore esguilloner les hommes à ce vice par la malaisance. » (Montaigne, Essais, Livre II, chap. XII) - orthographe de l'époque respectée -.

* « Nos femmes sont des machines à sous. On ne casse pas sa machine à sous, on se contente, parfois, de la secouer un peu nerveusement. » (Albert Londres, Le Chemin de Buenos Aires).

* « Qui hait les vices, hait l'homme. » (Danton).

* « Il n'y a, pour les nobles, qu'un moyen de faire fortune, et de même pour tous ceux qui ne veulent rien faire : ce moyen, c'est la prostitution. La Cour l'appelle galanterie. » (P.-L. Courier).

* « Le moment est venu de s'engager dans la voie de la propreté et du progrès moral. » (Marthe Richard, Déclaration au Conseil municipal, 13 décembre 1945).

* « Font aussi partie de la cédule des bénéfices non commerciaux les personnes de légère vertu qui tirent d'une profession un peu particulière des revenus incertains. » (Code des impôts, 1936).

Sources : La Fermeture, Alphonse Boudard, Laffont, 1986.

Le Palais-Royal

L'arbre de Cracovie au Palais-Royal   La vogue du palais-Royal ne débuta qu'à la fin du 17e siècle et se développa tout au long du 18e. À l'origine, il était le jardin du Palais-Cardinal qu'avait fait construire Richelieu.

   Aux promeneurs et femmes galantes, se mêlaient les nouvellistes : la presse en était encore, au 17e, aux balbutiements de l'enfance avec les seules publications du Mercure de France, du Journal des Savants et de la Gazette de France. Ajoutons à cela l'analphabétisme.

   A la Révolution, les nouvelles étaient donc transmises par les présidents de clubs grimpés sur une chaise et haranguant l'assistance (comme en 1789). On se réunissait également autour des tables car le Café de Foy était apparu aux environs de 1700 et débordait sur les allées, au niveau de l'actuel 46 rue de Richelieu. Les nouvellistes s'aggloméraient autour du légendaire « arbre de Cracovie ».

   Cet arbre s'élevait auprès d'une allée ombragé d'ormes parallèles à la rue de Richelieu. Il fut abattu en 1781. Trois ans plus tard, les maisons à arcades (sur la décision du duc d'Orléans) bordant les nouvelles rues de Montpensier, de Beaujolais et de Valois restreignaient le jardin et densifiaient cette « cuve toujours en ébullition où se déverse irrésistiblement la ville immense, ardente de plaisir, assoiffée de lucre… » ainsi que l'écrivait un second M. Le Nôtre, descendant du premier.

   De fait, lors des baux jours, les filles légères dévoilaient leurs charmes qui traversèrent la Révolution, le Directoire, l'Empire et la Restauration. Après 1830, Louis-Philippe, le « roi bourgeois » (mais descendant des amours illicites de Louis XIV et Mme de Montespan) y mit bon ordre et, peu après, les commerces désertèrent les arcades pour les Grands Boulevards et l'Avenue de l'Opéra.

Sources : Musée Carnavalet, Bibliothèque Historique.

Au 18e siècle

   Siècle libertin et voluptueux, le 18e nous offre l'embarras du choix. Les « courtisanes » n'existent plus de nos jours, ou du moins se cachent. D'ailleurs, le terme même est tombé en désuétude pour des mots plus grossiers ou moins poétiques. N'oublions pas l'étymologie du mot et sa racine cour. Il semble que le mot soit apparu au 15e siècle, à la cour des papes d'Avignon. Le clergé, on le sait, avait institutionnalisé la prostitution. Par la suite, le terme désignera plus généralement des femmes galantes, de plus ou moins haute volée. Curieusement, le courtisan, lui, reste respectable...

   Au 18e siècle, elles sont souvent danseuses [ces dernières perçoivent un salaire modeste, à l'exception de la ballerine vedette. La mode d'entretenir les danseuses est alors très répandue], comédiennes ou cantatrices. Elles jouent un grand rôle dans la société. Bien souvent maîtresses de la noblesse ou du monde de la finance, elles tiennent salon et font preuve d'esprit. Les courtisanes sont très connues. Ce sont les célébrités d'alors, nos people d'aujourd'hui, et elles constituent un sujet récurrent pour les gazettes ; leurs amours, leurs atours, leurs faits et gestes alimentent la curiosité d'un public toujours avide de potins. Elles se doivent d'être cultivées, d'avoir une parfaite connaissance des usages de la table, des différents protocoles en vigueur, notamment ceux de la cour pour certaines d'entre elles. Elles doivent savoir lire, identifier les références littéraires, connaître les intrigues des opéras. Elles jouissent d'un pouvoir et d'une indépendance bien plus grands que tout autre groupe de femmes en Europe, elles se créent « une situation presque équivalente à celle d'un homme. […] Libres de mœurs et de propos, elles atteignent la plus rare liberté d'esprit » écrit Simone de Beauvoir.   

   Après le libertinage de la Régence, les maîtresses sont devenues une institution d’Etat, que ce soit celles de rois ou celles des grands. L’avocat Barbier [1] s’écrit : « Eh quoi ! Sur vingt seigneurs de la cour, il y en a quinze qui vive avec une autre que leurs femmes : dès lors, qu’a-t-on à redire à la conduite du roi ? »

   Maîtresses des philosophes, Voltaire, d’Alembert, Diderot, Helvétius, le baron d’Holbach ; innombrables maîtresses du marquis d’Argens. Comme disait Mlle Quinault [2] : « La pudeur n’est qu’une habitude artificielle, condamnée par la nature, inventée sans doute par quelque petit nain bossu, maigre, et contrefait ; car on ne songe pas à se cacher quand on est bien. »

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Notes

[1] Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV (1718-1762).

[2] Comédienne.

Filles publiques au 18e siècle, lie de la société

Embarquement des filles de joie pour la Louisiane (1726)

   Sous l’Ancien Régime, la condition féminine est définie par l’affirmation d’une priorité généalogique du sang qui prime sur la référence à la nature. Au bas de l’échelle, les plus défavorisées sont les mendiantes, les ouvrières et les paysannes pauvres qui se confondent trop souvent avec les prostituées. Il faut bien manger ! Et l'on peut comprendre que la « courtisanerie », à laquelle certaines aspirent, soit véritablement une promotion sociale. Car se dresse toujours devant elles le spectre de l’Hôpital général. Pour un moment de débauche, pour une histoire d’amour à la Manon Lescaut ou pour une simple bagatelle, ces femmes du peuple risquent l’entrée à la Salpêtrière ou le convoi pénitentiaire en direction des îles.

   Mais la Révolution se veut morale. La position des femmes du Tiers-État s’exprime dans les Cahiers de Doléances. Dans une pétition envoyée au roi le 1er janvier 1789, les femmes insistent sur trois points : nécessité d’une éducation gratuite, qui montrerait qu’elles ne sont pas intellectuellement inférieures ; privilège de certains métiers : couturières, brodeuses, marchandes de mode, dont seraient exclus les hommes ; condamnation des filles publiques considérées comme la lie de l’humanité : « Nous désirerions que cette classe de femmes portât une marque distinctive. Aujourd’hui qu’elles empruntent jusqu’à la modestie de nos habits, qu’elles se mêlent partout, sous tous les costumes, nous nous trouvons souvent confondues avec elles. » (Sources : Théroigne de Méricourt, Elisabeth Roudinesco, Seuil, 1989).

   Cette dernière remarque est intéressante. Si, au Moyen-Âge, on exigeait des filles « follieuses » la nécessité de se distinguer par un signe quelconque (parfois une ceinture rouge), il n'en est plus de même à la fin du 18e siècle. La mode et les débuts de l'industrie textile de masse font que les aristocrates et grandes bourgeoises se débarrassent rapidement de leurs vêtements neufs. Le métier de « marchande à la toilette » se développe. Il est donc facile, pour les plus pauvres de se procurer des vêtements convenables.

À propos de La Salpêtrière

Filles de joie en route pour la Salpêtriere (1755)   La Salpêtrière dépend de l’Hôpital général, créé au 17e siècle par la Compagne du Saint-Sacrement, assemblée de laïcs échappant à l’autorité de l’Église et s’étant donné pour but d’éradiquer la pauvreté en enfermant mendiants, miséreux et filles de mauvaise vie, les faisant travailler dur pour gagner leur pain, expier leur péchés et sauver leur âme. En 1656, un édit de Louis XIV fit de l’Hôpital général le seul destinataire des dons ou legs, publics ou privés, faits aux pauvres. Mendier devint alors un délit, ainsi que loger les mendiants ou faire l’aumône. Les vagabonds n’ont qu’à frapper à la porte de l’Hôpital général où ils sont internés !

   Quant à la Salpêtrière, il s’agit d’un ancien arsenal situé sur la rive gauche, à l’est de Paris, destiné à accueillir femmes et enfants, vaste de 50 hectares, avec jardins, étables, potager et cimetière. Plus de 6 000 personnes y vivent, recluses. On dénombre plus de 1 600 enfants vers le milieu du siècle. La mortalité est effrayante. Les femmes dorment par roulement dans un lit pour six, infesté de poux et de punaises.

   L’endroit héberge également des malades, des infirmes et des démentes qui sont recluses dans des cachots d’où elles ne sortent que mortes. On les enchaîne quand elles sont dangereuses, avec un anneau autour du cou et un autre à la taille qui les maintient attachées au mur ; la nourriture leur est passée par une ouverture grillagée. Certains Parisiens viennent les voir le dimanche en famille...

   On y trouve enfin, non loin, la prison de La Force, où les familles peuvent faire enfermes leurs filles par lettre de cachet. Elles y côtoient des prostituées raflées par les archers, des voleuses et des criminelles.

   Dans une vaste cour sont installés des marchands vendant des produits de première nécessite aux pauvres qui peuvent se les offrir.

   Il n’y pas de religieuses (bien qu’on les appelle « sœurs ») mais des laïques, vêtues d’un uniforme noir et d’un bonnet blanc ou noir. Les pensionnaires portent une robe de bure grise, rêche et informe, un bonnet de toile et des sabots.

   Manon (Manon Lescaut) risquait La Salpêtrière. Mieux valait la Louisiae, à tout prendre...

Filles de joie surveillées sous Louis XV (police des mœurs)

Almanach royal (1735)   Sous Louis XV, Sartine est lieutenant général de la police de 1759 à 1774, aidé par Marais, inspecteur de la police des mœurs, nommé par dérision « contrôleur de Cythère ».

   Dans son ouvrage Théâtre et Lumières (Fayard, 2001), Maurice Lever cite l’extrait suivant du Journal de Marais : « Je pourrais ne pas tarir sur les filles, car il ne tient qu’à moi, en le suivant sur tous les théâtres où elles ont joué, de donner leur histoire jour par jour, heure par heure. Je dirais ce qu’elles étaient, ce qu’elles ont été, ce qu’elles sont. Mais comme elles ne sont jamais seules et qu’elles changeaient d’hommes comme de domicile, il faudrait, pour soutenir mon caractère franc, faire connaître tous ceux qui se les passaient de lit en lit, de mains en mains. Je serais forcé de décliner plus de noms qu’il n’y en a dans l’Almanach royal (1), dans celui de Paris et dans celui de Versailles réunis. À moins que je ne prisse le parti le plus court, de ne compter que les justes qui se trouvent dans la moderne Sodome. »

   Ainsi, les plus grands noms de la noblesse fréquentaient les filles (de joie ?!), ce qui n’est pas une découverte, mais il est toujours bon de s’appuyer sur des documents authentiques. On constate également que le milieu de la galanterie (du moins parmi les "stars") était fort étroit : les grands seigneurs connaissaient (au sens biblique du terme) les mêmes filles... et parfois les mêmes que le roi...

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Notes

(1) Le Who is who de l'époque.

Casanova

Bon à savoir sur Casanova le cosmopolite

   Né au 16e siècle, éclipsé au 17e, le terme « cosmopolite » entre dans l’usage courant au 18e. Le Dictionnaire de Trévoux le définit en 1721 sous la forme « cosmopolitain ». Il a alors deux sens : une nuance péjorative (un homme qui n’a pas de demeure fixe) et  une nuance élogieuse (un homme qui n’est étranger nulle part).

   Cette nuance l’emporte et Rousseau parle en 1755 des « grandes âmes cosmopolites qui franchissent les barrières imaginaires qui séparent les peuples, et qui, à l’exemple de l’État souverain qui les a créées, embrassent tout le genre humain dans leur bienveillance. »

   L’aventure devient un métier. Le meilleur exemple en est sans doute Casanova, qui gagne la France en 1750, puis l’Allemagne, Prague, Vienne, à nouveau Venise en 1755, encore Paris, la cour de Frédéric le Grand, celle de Catherine II, prison en Espagne... Recherche effrénée du plaisir : femmes de la haute société, jeunes filles à peine sorties du couvent, servantes et souillons. Scandales et dettes de jeu... Discussions avec Voltaire et Rousseau, promiscuité avec des ruffians et des prostituées, familier du duc de Choiseul, amitié de Souvaroff et de Cagliostro... De son propre chef, il se décerne le titre de chevalier de Seingalt. C’est dans le château du Dux du comte de Waldstein-Wartenberg qu’il écrit son autobiographie, Histoire de ma vie, publiée en 1822.

Casanova et les courtisanes vénitiennes

   À Venise, les courtisanes, élites de la prostitution, formaient un corps estimé et respectable. Elles étaient savantes, ballerines, poétesses, musiciennes et faisaient les délices de la société patricienne. On les accusait de corrompre les sénateurs, d'influer sur le choix des places, de pervertir la République. Mais on ne les persécutait pas.

   Ces hétaïres, belles, riches et courtisées, jouissaient à la différence des prostituées communes étroitement surveillées, de la plus grande liberté. Elles se confondaient avec les femmes du monde qui se livraient aussi à de libertines galanteries.

   Toutes avaient leur « casino » ou « casin », salons où régnaient la liberté, le divertissement et la conversation. Certaines, comme Isabelle Theotocchi-Albrizzi ou Catherine Dolfin-Tron, se piquaient de littérature et de politique et tentaient de concurrencer les salons de Mme Geoffrin ou de Mme du Deffand.

   Pour les étrangers qui faisaient « Le Grand Tour », elles constituaient une attraction appréciée et parfois… douloureuse. Rousseau en fut quitte pour la peur. Mais il décrivit dans ses Confessions (voir infra) une certaine Zulietta, qui pourrait bien être la Cavamacchie, jeune femme de vingt ans, fraîche et éblouissante. Il écrit : « Les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. » Cette jeune femme connaissait alors une gloire qui dépassait les frontières de la Vénétie. Née en 1728, elle se faisait passer pour chanteuse. Elle enfiévra Vienne, d'où Marie-Thérèse la chassa pour préserver la moralité, elle laissa à Paris des souvenirs… cuisants aux diplomates empressés, notamment Kaunitz, ambassadeur d'Autriche. À Venise, elle eut pour galants, amants en titre ou greluchons, l'élite de la société et sut faire payer très cher ses faveurs. Mariée plus tard à un notable vénitien, elle continua à collectionner les amants. Casanova, dans Histoire de ma vie, a laissé d'elle un portrait peu flatteur, dicté par son ressentiment : la belle l'avait persiflé et il s'était enfui honteusement sans trouver de réplique vengeresse. Il faut dire qu'il était alors fort jeune…

Sources : Casanova, Les dessus et les dessous de l'Europe des Lumières, Guy Chaussinand-Nogaret, Fayard, 2006.

Quelques citations de Casanova sur les femmes (Histoire de ma vie)

   * « En me rappelant les plaisirs que j’ai eus, je les renouvelle, j’en jouis une seconde fois, et je ris des peines que j’ai endurées et que je ne sens plus. »

   * « Les incestes [...], au lieu de me faire pleurer, me font rire. »

   * « Je n’ai jamais pu concevoir comment un père pouvait aimer tendrement sa charmante fille sans avoir au moins une fois couché avec elle. »

   * « J’ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré ma liberté. »

   * « J’ai fait leur bonheur. »

   Voire...

Rousseau et les courtisanes vénitiennes

   Jeunesse peu vertueuse que celle de Rousseau ! Il écrit dans les Confessions :

   « A propos des filles, ce n’est pas dans une ville comme Venise qu’on s’en abstient […]. J’ai toujours eu du dégoût pour les filles publiques, et je n’avais pas à Venise autre chose à ma portée […]. On parlait à table des amusements de Venise. Ces messieurs me reprochaient mon indifférence pour le plus piquant de tous, vantant la gentillesse des courtisanes vénitiennes et disant qu’il n’y en avait point au monde qui les valussent […]. La « Padoana », chez qui nous allâmes, était d’une assez jolie figure, belle même, mais non pas d’une beauté qui me plût. Je fis venir des sorbetti, je la fis chanter et au bout d’une demi-heure je voulus m’en aller en laissant sur la table un ducat ; mais elle eut le singulier scrupule de n’en vouloir point qu’elle ne l’eût gagné, et moi la singulière bêtise de lever son scrupule. Je m’en revins au palais si persuadé que j’étais poivré (1), que la première chose que je fis en arrivant fut d’envoyer chercher le chirurgien pour lui demander des tisanes [Il se trompe].

   Mon autre aventure, quoique avec une fille aussi, fut d’une espèce bien différente, et quant à ses origines et quant à ses effets […]. La gondole aborde et j’en vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que j’eusse aperçu qu’on y a avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parlait que l’italien ; son accent seul eût suffi pour me tourner la tête. Elle […] se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orientale lançaient dans mon cœur des traits de feu ; et, quoique la surprise me fît d’abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement, au point que, malgré les spectateurs, il fallut bientôt que cette belle me contînt elle-même […]. Elle prit possession de moi comme d’un homme à elle, me donnait à garder ses gants, son éventail, son cinda (2), sa coiffe ; m’ordonnait d’aller ici ou là, de faire ceci ou cela, et j’obéissais […]. Nous allâmes après le dîner voir la verrerie à Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques qu’elle nous laissa payer sans façon […]. Par l’indifférence avec laquelle elle jetait son argent et nous laissait dépenser le nôtre, on voyait qu’il n’était d’aucun prix pour elle. Quand elle se faisait payer, je crois que c’était par vanité plus que par avarice. Elle s’applaudissait du prix qu’on mettait à ses faveurs.  […]

   En la quittant, j’avais pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai « in vestito di confidenza » (3), dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge étaient bordées d’un fil de soie garni de pompons couleur de rose. Cela me parut animer fort une belle peau. Je vis ensuite que c’était la mode à Venise ; et l’effet en est si charmant que je suis surpris que cette mode n’ait jamais passé la France. Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. J’ai parlé de Mme de Larnage, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mis qu’elle était vieille, et laide, et froide auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes et les grâces de cette fille enchanteresse, vous restiez trop loin de la vérité. Les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne d’offrit au cœur et aux sens d’un mortel. Ah ! Du moins, si je l’avais su goûter pleine et entière un seul moment !… Je la goûtai, mais sans charme. J’en émoussai toutes les délices je les tuai comme à plaisir.[…]

   J’entrai dans la chambre d’une courtisane comme dans le sanctuaire de l’amour et de la beauté ; j’en crus voir la divinité dans sa personne. Je n’aurais jamais cru que, sans respect et sans estime, on pût rien sentir de pareil à ce qu’elle me fit éprouver. A peine eus-je connu, dans les premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses, que, de peur d’en perdre le fruit d’avance, je voulus me hâter de le cueillir. Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient, je sens un froid mortel courir dans mes veines, les jambes me flageolent et, prêt à me trouver mal, je m’assieds et je pleure comme un enfant.

   Qui pourrait deviner la cause de mes larmes, et ce qui me passait par la tête en ce moment ? Je me disais : « Cet objet dont je dispose est le chef-d’œuvre de la nature et de l’amour ; l’esprit, le corps, tout en est parfait ; elle est aussi bonne et généreuse qu’elle est aimable et belle. Les grands, les princes devraient être ses esclaves ; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d’elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu’elle sait qui n’ait rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne peut connaître, doit être nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d’inconcevable. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens et me rend la dupe d’une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret que j’ignore détruise l’effet de ses charmes et la rende odieuse à ceux qui devraient se la disputer. Je me mis à chercher ce défaut avec une contention d’esprit singulière, et il ne me vint pas même à l’esprit que la vérole pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs, l’éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur de son haleine, l’air de propreté répandu sur toute sa personne, éloignaient de moi si parfaitement cette idée, qu’en doute encore sur mon état de puis la Paoana, je me faisais plutôt un scrupule de n’être pas assez sain pour elle, et je suis très persuadé qu’en cela ma confiance ne me trompait pas.  

   Ces réflexions, si bien placées, m’agitèrent au point d’en pleurer. Zulietta, pour qui cela faisait sûrement un spectacle tout nouveau dans la circonstance, fut un moment interdite. Mais ayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir, elle comprit, et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n’avait point de part à ce rat (4). Il ne lui fut pas difficile de m’en guérir et d’effacer cette petite honte. Mais, au moment que j’étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois souffrit la bouche et la main d’un homme, je m’aperçus qu’elle avait un téton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois vois que ce téton n’es pas conformé comme l’autre.

   Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne ; et, persuadé que cela tenait à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l’image, je ne tenais dans mes bras qu’une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l’amour. Je poussai la stupidité jusqu’à lui parler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant et, dans son humeur folâtre, dit et fit des choses à me faire mourir d’amour. Mais gardant un fond d’inquiétude que je pus lui cacher, je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser et, sans dire un seul mot, s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle ; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après et, se promenant par a chambre en s’éventant, me dit s’un ton froid et dédaigneux : « Zanetto, lascia le donne, e studio la matematica (5). »[…]

   Carrio était galant. Ennuyé de n’aller toujours que chez des filles engagées à d’autres, il eut la fantaisie d’en avoir une à son tour ; et, comme nous étions inséparables, il me proposa l’arrangement, peu rare à Venise, d’en avoir une à nous deux. J’y consentis. Il s’agissait de la trouver sûre. Il chercha tant qu’il déterra une petite fille d’onze à douze ans, que son indigne mère cherchait à vendre. Nous fûmes la voir ensemble. Mes entrailles s’émurent en voyant cette enfant. Elle était blonde et douce comme un agneau : on ne l’aurait crue jamais italienne. On vit pour très peu de chose à Venise. Nous donnâmes quelque argent à la mère et pourvûmes à entretien de la fille. »

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Notes

(1) atteint de la syphilis.

(2) ceinture.

(3) en « vêtement d’intimité ».

(4) caprice.

(5) « Laisse les femmes et étudie les mathématiques. »

Petite histoire des courtisanes vénitiennes lettrées de la Renaissance

   Il faut remonter jusqu'à la Renaissance italienne pour comprendre qu'au 18e siècle, les courtisanes vénitiennes continuent à attirer bien du monde, Casanova tout comme Rousseau.

Tullia d'Aragona

Tullia d'Aragona   Cette courtisane italienne, fille de courtisane – c’est la tradition à Venise - est née au début du 16e siècle. En 1547, elle a été blanchie d’avoir enfreint les lois somptuaires de Florence qui imposaient alors aux courtisanes de porter des capes jaunes. Elle doit son acquittement à sa condition de poétesse. Elle publie la même année De l’infinité de l’amour où elle explique que l’éros fait de chacun un être d’exception. « Les amants […] espèrent et redoutent, brûlent et gèlent, veulent et ne veulent pas pareillement, embrassent tout sans étreindre jamais rien ; ils voient sans yeux, n’ont pas d’oreilles mais entendent, sans langue poussent des cris, volent immobiles, vivent en mourant. » Et plus loin, elle insiste sur l’importance des relations intellectuelles entre amants : « Si Socrate était si bon et si vénérable, que ne l’imitez-vous ? Il parlait de tout à sa Diotima, comme vous le savez, et apprenait d’elle quantité de belles choses, en particulier dans les mystères d’Amour. » (De l’infinité de l’amour). Sa compatriote Veronica Franco est également poétesse.

Veronica Franco, courtisane de la Renaissance   Veronica Franco

   Il faut rappeler qu'au milieu du 16e siècle, Venise est devenue célèbre pour ses courtisanes. Elles font partie en somme de la panoplie de marchandises luxueuses, soieries, velours, bijoux et épices venus d’Orient qui font tourner la tête et l’Anglais Thomas Coryat met en garde ses compatriotes voyageant en Italie, à l’occasion du Grand Tour, contre l’influence des courtisanes capables de leur faire perdre momentanément la raison. En outre, Venise est une ville d’art : palais, églises et fresques enchantent les yeux. Les réceptions sont d’un luxe inouï. A l’occasion de la visite du roi Henri III, on lui demande de choisir dans Le Catalogue des plus célèbres courtisanes de Venise celle qu’il aimerait rencontrer. Il se décide alors pour Veronica Franco, certainement la plus célèbre.

   Elle est belle, intelligente, instruite et brillante, chose rare en cette époque où très peu de femmes savent lire. Elle est née dans une famille respectable de Vénitiens de souche, où seuls les fils sont autorisés à recevoir une certaine instruction ; elle est autorisée à assister aux cours donnés à ses trois frères. Elle est fille d’une Paola, courtisane enrichie - rien d’étonnant chez ces familles princières mais démunies – qui connaît la valeur de la culture, condition nécessaire pour devenir une courtisane honorée et non une simple prostituée. Elle deviendra la compagne d’érudits, artistes et écrivains qui lui permettront de parfaire son éducation, notamment Domenico Venier, jadis protecteur de Tullia d’Aragona, ancien sénateur, membre d’une grande famille vénitienne qui a donné plus d’un doge à Venise ; il l’encourage, lit sa poésie et la compte parmi les invités réguliers qui fréquentent son salon de la Ca’ Venier. C’est dans ce cercle qu’elle rencontre Montaigne lors de sa visite à Venise. L’intelligence de la jeune femme s’épanouit dans les relations intellectuelles. Elle devient célèbre vers 25 ans pour sa poésie et fait définitivement partie du milieu littéraire et artistique vénitien. Ses lettres nous apprennent qu’elle reçoit des intellectuels et des artistes, notamment Le Tintoret. Il semble qu’ils soient très proches. En dehors d’elle, il a peint très peu de courtisanes, réalisant avant tout des œuvres religieuses. A la Renaissance, on oppose beaucoup moins qu’aujourd’hui amour sacré et amour profane. Il n’y a pas conflit mais harmonie, comme le suggère le tableau du Titien, L’amour sacré et l’amour profane. Les artistes du temps affirment les mystères conjoints de l’éros. Dans un de ses poèmes, elle évoque « les miracles surnaturels de l’amour », explore la peur qu’éprouvent les amants, une émotion proche de la crainte sacrée. Mais elle ne sous-estime pas la réalité charnelle de l’amour et « la flèche dorée » de son amant.

   Pour remercier le Tintoret de son portrait, elle écrit : « Vous vous concentrez entièrement sur l’imitation de la nature – ou plutôt sur sa recomposition-, non seulement dans ce qui peut être imité dans la représentation du corps humain, nu ou vêtu, ajoutant couleurs, ombres, contours, traits, muscles, mouvements, gestes, postures, mais également dans l’expression de états affectifs. »

Sources : Le Livre des courtisanes, Susan Griffin, Albin Michel, 2001.

 

En guise de conclusion

   Dans l'inconscient collectif du 18e siècle (anachronisme ?), Venise est la ville de toutes les fêtes et le thème est sans cesse repris en peinture, notamment par Canaletto, qui montre toujours au premier plan quelques personnages, aristocrates en tenue de fête et menu peuple confondus dans un coude à coude égalitaire : le plaisir uniformise... Guardi (ci-dessous) lui succèdera.  

Une Fête à Venise* * *

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