« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Maîtresses du régent

Philippe d'Orléans (Santerre 1717)   Je me bornerai ici à orienter mon article vers la gent féminine mais le Régent gagne à être connu. Mes sources le concernant proviennent de l'ouvrage collectif Le Régent, entre fable et histoire, dirigé par Denis Reynaud et Chantal Thomas, CNRS Éditions, 2003.

   Sous Louis XVI, une Galerie française ou portraits des hommes et femmes célèbres qui ont paru en France (par Gautier Dagoty le fils ; voir le compte-rendu dans L'Année littéraire de Fréron, avril 1770) accorde une large place faite au duc d'Orléans Régent - ce prince « qui réunissait la valeur, l'esprit, la franchise et la gaieté de Henri IV » - et propose une florilège des réparties d'une autre nature, visant à démontrer les qualités morales d'un prince capable de séparer les sphères privée et publique. Quand une maîtresse veut profiter d'un moment d'ivresse pour le sonder sur une affaire importante, il la conduit devant une glace et lui dit : « Voyez-vous, cette tête charmante ? Elle est faite pour les caresses de l'amour, et non pour les secrets de l'État. » Quand il a l'occasion de se venger d'un gentilhomme qui lui a enlevé une autre maîtresse : « Un mot suffirait pour me défendre d'un rival, et c'est ce qui m'empêche de le prononcer. »

   Le film de Bertrand Tavernier, Que la fête commence, sans renier la double lignée du roman populaire et d'une longue tradition filmographique, y ajoute un accent tragique propre. Un roman d'Ève de Castro, Nous serons comme des dieux, a la particularité de puiser dans la veine pamphlétaire pour irriguer le genre romanesque.

   Dans La Gazette de la Régence, correspondance manuscrite pour destinataires privilégiés, on pouvait lire : « L'on craint fort que les petits maîtres de la Cour ne gâtent l'esprit du prince-régent et lui persuadent de quitter la trop grande assiduité au travail, ne le jette du côté des femmes, et de la table ; déjà l'on sait que la jeune d'Ussée, danseuse d'Opéra, belle et vive, sert de passe-temps à S.A.R. ; un chacun fut témoin, qu'au premier bal de l'Opéra, il y vint avec le duc de Noailles en pointe de vin un peu outrée, qui produisit de grandes libertés en paroles, et en gestes auprès des Dames, ce qui fut vu de mauvais œil de toute l'assemblée. » (Lettre du 10 janvier 1716).

   Malgré l'air de grand politique qu'il aime à se donner - et qu'il est fondamentalement -, il s'intéresse aux satires de l'époque, demandant à sa sœur de lui procurer à Caen un exemplaire des Amusements de la princesse Aurélie, un des nombreux pamphlets qui malmenaient le Régent au sujet de ses rapports réputés incestueux avec sa fille la duchesse de Berry.

   Les pamphlets sur sa liaison avec Mmes de Prie et de Parabère abondent :

« Laisse la Prie engloutir notre argent,

Viens Parabère, joue un beau rôle :

Sauve l'état, conseille à ton régent

De quitter Law, Le Blanc et la vérole… »

Mme de Parabère (estampe tardive)

   Et n'oublions pas les célèbres Philippiques.

   Mme de Sabran  

Mme de Sabran   Mathurin Régnier, dans Les Maîtresses du Régent, écrit à propos de Mme de Sabran : « Voyez-la passer au milieu des reflets de l’orgie, cette femme pâle et hautaine, à l’œil ardent sous un sourcil froncé, le geste brusque et la lèvre tordue d’un sarcastique sourire. Écoutez cette tristesse qui fait mal et cette joie qui fait peur. Cette femme, c’est le martyre du plaisir, c’est la damnée volontaire. C’est la vivante ironie de la Régence qui s’appelle Mme de Sabran. Elle remplit ave une âpre complaisance, avec un zèle désespéré, sa charge de faiseuse de favorites, et quand elle donne au Régent une nouvelle maîtresse, on dirait qu’elle se venge. Le Régent le sait, qui la hait sans oser la mépriser, et il l’évite sans pouvoir s’en passer. Les rencontres sont terribles, parfois, entre ces deux sceptiques acharnés, entre ces deux ennemis intimes, armés chacun de l’esprit et de tout le cynisme de leur siècle. »

   Il s'agit de Madeleine Louise Charlotte de Foix-Rabat (1693-1768), à ne pas confondre avec Éléonore de Sabran.    Dans son Salon de 1767, Diderot rapporte l'anecdote suivante : « Tout le monde connaît ici cette belle comtesse de Sabran qui a captivé si longtemps Philippe d’Orléans, régent. Elle avait dissipé une fortune immense ; et il y eut un temps où elle n’avait plus rien et devait à toute la terre, à son boucher, à son boulanger, à ses femmes, à ses valets, à sa couturière, à son cordonnier. Celui-ci vint un jour essayer d’en tirer quelque chose. Mon enfant, lui dit la comtesse ; il y a longtemps que je te dois, je le sais. Mais comment veux-tu que je fasse. Je suis sans le sol. Je suis toute nue et si pauvre qu’on me voit le cul ; et tout en parlant ainsi, elle troussait ses cotillons, et montrait son derrière à son cordonnier qui touché, attendri, disait en s’en allant, ma foi, cela est vrai. Le cordonnier riait d’un côté. Les femmes de la comtesse riaient de l’autre. C’est que la comtesse indécente pour ses femmes, était décente, intéressante, pathétique même pour ce cordonnier. Mais ce n’est pas là ce que je voulais dire. Et que vouliez-vous donc dire ? Une autre sottise. On en dit tant, sans le savoir, qu’il faut bien avoirs quelquefois la conscience de quelques-unes. Je voulais dire que dans un âge avancé, la comtesse était forcée d’accepter le souper qu’on lui offrait. Elle fut invitée par le commissaire Le Comte. Elle se rendit à l’heure. Le commissaire, qui était poli, descendit pour recevoir la belle, pauvre et vieille comtesse. Elle était accompagnée d’un cavalier qui lui donna la main. Ils montent. Le commissaire les suit. La comtesse lui exposait en montant une jolie jambe, et au-dessus de cette jambe une croupe si rebondie, si bien dessinée par ses jupons, si intéressante que le commissaire succombant à la tentation, glisse doucement une main et l’applique sur cette croupe. La comtesse, grande logicienne se retourne sans s’émouvoir, porte sa main sur le commissaire, à l’endroit où elle espérait reconnaître la cause de son insolence, et son excuse ; mais ne l’y trouvant point, elle lui détacha un bon soufflet. »

   Mme de Prie

La marquise de Prie   Quant à Mme de Prie, faussement naïve et vraiment libertine, les libellistes font courir sur elle la devinette : « Quelle différence y a-t-il entre elle et la châsse de sainte Geneviève ? C’est que, pour obtenir des grâces de sainte Geneviève il la faut descendre, et pour en obtenir de Mme de Prie, il la faut monter. »

   Ce qui n'empêche pas Marivaux de lui dédicacer sa Double Inconstance (1723) :  

Dédicace

MADAME,

  « On ne verra point ci ce tas d’éloges dont les épîtres dédicatoires sont ordinairement chargées ; à quoi servent-ils ? Le peu de cas que le public en fait devrait en corriger ceux qui les donnent et en dégoûter ceux qui les reçoivent. Je serais pourtant bien tenté de vous louer d’une chose, Madame, et c’est d’avoir véritablement craint que je ne vous louasse ; mais c’est ce seul éloge que je vous donnerais, il est si distingué qu’il aurait ici tout l’air d‘un présent de flatteur, surtout s’adressant à une dame de votre âge, à qui la nature n’a rien épargné de tout de ce qui peut inviter l’amour-propre à n’être point modeste. J’en reviens donc, Madame, au seul motif que j’ai en vous offrant ce petit ouvrage ; c’est de vous remercier du plaisir que vous y avez pris, ou plutôt de la vanité que vous m’avez donnée, quand vous m’avez dit qu’il vous avait plu. Vous dirai-je tout ? Je suis charmé d’apprendre à toutes les personnes de goût qu’il a votre suffrage ; en vous disant cela je vous proteste que je n’ai nul dessein de louer votre esprit ; c’est seulement vous avouer que je pense aux intérêts du mien.

   Je suis avec un profond respect, MADAME, Votre très humble et très obéissant serviteur, D.M. »

   Madame de Prie (1698-1727) fut la maîtresse du régent, comme bien d'autres mais est surtout connue pour sa liaison avec le duc de Bourbon dit « Monsieur le Prince » (petit-fils naturel de Louis XIV et arrière-petit-fils du Grand Condé, premier ministre en décembre 1723 ainsi que surintendant de l'éducation de Sa Majesté, Louis XV n'ayant que 13 ans à la mort du régent le 2 décembre 1723) et pour son rôle officieux dans le mariage de Louis XV avec Marie Leczinska. Disgraciée le 11 juin 1726, la marquise de Prie s'exile dans ses terres normandes. Les temps ne sont plus aux frondes aristocratiques, le monde se soumet, mais il est de bon ton de lui rendre visite. Son amie, Mme du Deffand, séjourne souvent chez elle : tous les matins, selon la mode de l'époque, elles s'envoient un billet sous forme de petit couplet chansonné. Elle mourut dans des circonstances restées mystérieuses, peut-être un suicide.  

   Dans les Mémoires du chevalier de Ravanne, page de S.A.R. le duc Régent et mousquetaire, parus à Liège en 1740, on peut lire quelques bons mots du régent Philippe d'Orléans :

« Il n'y a guère de femmes qui à force de dire oui ne se rendent. »

« La grivoise prit donc la place de la grisette. »

« Plus d'obstacle, plus de gloire. »

« Le Saint-Esprit échouerait, dit Dubois, il faudrait épouser. - N'importe, tente jusque-là s'il le faut, dit le duc. »

« Le Prince, trop constant dans ses inconstances, ne se lassait jamais de nouveauté. »

« Le Prince répéta trop souvent cette partie [un souper mythologique] pour ne pas s'en lasser bientôt » et sa Vénus « au bout de quelques semaines ne pouvait manquer d'être pour lui aussi ancienne que les Grecs. » Cette obsession du nouveau hante le récit et les paroles du duc « toujours languissant, s'il ne se livrait à ses sens. »

« J'ai le malheur de ne pouvoir tenir contre l'ennui. »

« Vie qui dure est vie qui ennuie et j'aime mieux l'abréger avec l'objet que j'aime que la prolonger avec les objets que je n'aime pas. »

   Dans cet ouvrage, il est question de Mme de C, de la grisette Gothon, des soubrettes, d'une quincaillière, de petites-bourgeoises (ses « nymphes » de Saint-Cloud) et de la veuve d'un marchand du Palais. Le milieu plus relevé des dames de la cour (Mme de Prie, Mme de Parabère et Mme de Tencin) n'est pas cité, et pas davantage Mme du Deffand, qui dura une petite semaine…

   Avec la Régence, une ère nouvelle s’ouvrait. La recherche du plaisir jusqu’à la perversion, la liberté des mœurs jusqu’au cynisme masquaient une sourde inquiétude devant l’avenir que réservait ce siècle dont nul, à l’exception de quelques philosophes ignorés, ne se doutait encore qu’il deviendrait celui des Lumières.

   Aux soupers du Régent, les invités, peu nombreux, sont soigneusement sélectionnés. Quelques danseuses de l’Opéra et autres jolies filles peu farouches agrémentent ce déploiement de libertinage. Les tables sont dressées et servies dès le début, afin de ne point s’embarrasser de la présence des laquais et de pouvoir se distraire entre soi en toute liberté…

   Au petit matin, des laquais spécialement formés à ce service particulier, font leur entrée, débarrassent les tables, remettent les meubles en place, font disparaître les traces de désordre. Ils sont également chargés également de rhabiller les danseuses et de les renvoyer discrètement chez elles, non sans avoir auparavant usé de leurs charmes à titre de récompense, coutume tacitement tolérée et passée dans les usages établis.

   Le régent donne également des bals masqués à l’Opéra pour le Carnaval, récemment aménagé dans l’enceinte du Palais-Royal. L’assistance est fort mêlée car l’on accorde l’entrée à quiconque se présente convenablement vêtu et veut bien acquitter six sols, mesure destinée à encourager la fréquentation d’un lieu plus central et mieux surveillé que les festivités plus ou moins privées organisées dans Paris et aux environs et qui, trop souvent, dégénèrent de façon scandaleuse et troublent l’ordre public.

   Ces bals masqués du Palais-Royal perdureront tout au long du siècle et accueilleront, entre autres, Marie-Antoinette, qui y fait la rencontre d'Axel de Fersen.

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