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Héroïnes littéraires

   La Liseuse (Fragonard)

   En Angleterre, elles s'appellent Pamela ou Clarissa. En Allemagne, voici Lotte, la bien-aimée de Werther. En France, elles ont pour nom Julie, Manon ou Marianne. Dans un autre registre, elles s'appellent Mme de Merteuil ou Mme de Tourvel...

   Et il en est de moins célèbres, comme la Péruvienne, et bien d'autres.

   Marivaux leur prête des noms charmants, Lisa, Silvia, ou Araminte.

   Aucune n'a pris une ride, miracle de la littérature...

   Toutefois, Balzac était moins optimiste.

   Dans Les Illusions perdues (Balzac), le journaliste Etienne Lousteau met en garde le jeune Lucien de Rubempré venu chercher à Paris le succès dans les arts. On peut supposer qu’à travers lui s’exprime Balzac lui-même, ce forçat de l’écriture, peut-être revenu de ses premiers enthousiasmes, en tout cas fort lucide sur le métier d’écrivain :

   « Pour faire de belles œuvres, mon pauvre enfant, vous puiserez à pleines plumées d’encre dans votre cœur la tendresse, la sève, l’énergie, et vous l’étalerez en passions, en sentiments, en phrases ! Oui, vous écrirez au lieu d’agir, vous chanterez au lieu de combattre, vous aimerez, vous haïrez, vous vivrez dans vos livres ; mai quand vous aurez réservé vos richesses pour votre style, votre or, votre pourpre pour vos personnages, que vous vous promènerez en guenilles dans les rues de Paris, heureux d’avoir lancé, en rivalisant avec l’état civil, un être nommé Adolphe, Corinne, Clarisse ou Manon[1], que vous aurez gâté la vie à cette création, vous la verrez calomniée, trahie, vendue, déportée dans les lagunes de l’oubli par les journalistes, ensevelie par vos meilleurs amis. Pourrez-vous attendre le jour où votre créature s’élancera réveillée par qui ? quand ? comment ?

     

 

[1] Respectivement héros et héroïnes de Benjamin Constant (Adolphe), Mme de Staël (Corinne ou l’Italie), Richardson (Clarissa Harlowe), l’abbé Prévost (Manon Lescaut).

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