« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Chez Voltaire

Un semblant d'ironie voltairienne : dialogue fictionnel

- On ne vous présente pas, monsieur Arouet, dit « Voltaire », n'est-ce pas ?

- Comment donc ? Et d'où vient cet horrible Arouet ?

- Tel est votre nom véritable.

- Il est vrai que je suis mort désormais... Cela a donc peu d'importance. Cherchez-vous à comprendre ?

- Toujours.

- Or donc, je vous propose plusieurs hypothèses. La première serait un anagramme de mon nom, à savoir AROUET L(e) J(eune), sachant qu'en capitales latines U s’écrit V et J s’écrit I. Les lettres mélangées d’AROVETLI donnent VOLTAIRE.

- Hypothèse fort vraisemblable !

- La seconde serait l'anagramme phonétique d’AIRVAULT, nom du bourg poitevin d’où ma famille est originaire.

- Êtes-vous tant que cela attaché à vos racines ?

- Bah ! La troisième serait un dérivé en vieux français de « VOULAIT-FAIRE-TAIRE », donc  Vol-taire, en référence à ma pensée novatrice.

- Ne serait-ce point de l'orgueil ?

- La quatrième serait un dérivé de VOLONTAIRE

- L'êtes-vous ?

- Et enfin, la dernière hypothèse, l’anagramme syllabique et phonétique de RÉVOLTE (re-vol-tai).

- Mm !

- Vous n'en saurez point davantage, madame ! Mais je vous quitte, Mme du Châtelet me réclame afin que je lise un brouillon qu'elle fait sur le bonheur...

Signature de Voltaire

Voltaire passionné de théâtre : Zaïre

   Voltaire adore le théâtre et commence sa carrière comme auteur dramatique (Œdipe, rédigé en prison, date de 1717) : il écrit 28 tragédies et comédies dont nous retiendrons Zaïre (1732), écrite à son retour d'exil en Angleterre... en 22 jours !

   Il veut concilier le dépouillement de Racine et le spectaculaire de Shakespeare (qu’il connaît bien grâce à son exil en Angleterre), la morale édifiante et l’émotion pathétique. La pièce se veut l’héritière d’Othello, Polyeucte, Phèdre et Athalie. En même temps, il innove en rompant avec les sujets antiques, puisant directement dans le fonds national.   

   Mais l’intrigue reste conventionnelle, les péripéties sont artificielles et les personnages stéréotypés. Toutefois, l’élégance de l’écriture et la portée idéologique font le mérite de la pièce. Elle oppose en effet deux modèles de civilisation, soulève la question des mariages mixtes et du combat entre la foi et la passion amoureuse, comme le souligne ce vers : « Mon Dieu qui me la rend, me la rends-tu chrétienne ? » 

Résumé

   À l’époque des croisades, dans le sérail de Jérusalem, Zaïre, chrétienne élevée dans la religion musulmane, se dispose à épouser le sultan Orosmane. Le chevalier chrétien Nérestan apporte la rançon qui doit délivrer la jeune femme ainsi que Lusignan, un ancien croisé. Orosmane refuse puis, sur les instances de Zaïre, consent à libérer Lusignan, le père de la jeune femme et de Nérestan. Pour respecter la foi chrétienne, Zaïre va renoncer à son mariage et recevoir le baptême. Orosmane, jaloux de Nérestan qu’il prend pour un rival, égaré par une lettre, convaincu d’être trompé, refuse d’entendre les protestations d’amour de sa fiancée. Il la poignarde et se donne la mort après avoir appris la vérité.

   Mais Voltaire n’est pas fait pour le théâtre, à son grand regret, et a du mal à venir à bout de son Eriphile et d’Adélaïde : « Je le corrige, j’efface, j’ajoute, je barbouille. La tête me tourne », écrit-il le 15 mai 1733.

   Ses contes philosophiques, brefs et percutants, correspondent mieux à son esprit rapide et ironique et leur brièveté nuance peut-être l'amertume de leurs leçons, la structure d'un texte étant un élément non négligeable du sens. Après tout, Voltaire, lucide certes, mais voulant jouir de la vie, ne consacre-t-il pas son existence à la quête du bonheur ?

   Dans son Paradoxe sur le comédien, Diderot prend l'exemple de Zaïre (à propos du long entraînement du comédien pour paraître naturel, d'où le paradoxe) : « ... avant de dire Zaïre, vous pleurez ! [...], l'acteur s'est longtemps écouté lui-même... »

L'héroïne de L'Ingénu (Voltaire, 1767)

   L’idylle malheureuse de deux cœurs tendres domine la seconde moitié de ce roman, à la fin tragique. L’Ingénu, jeune Huron venu du Canada, conquiert le cœur de Mlle de Saint-Yves, jeune fille vertueuse dont il s’est épris en Bretagne après son débarquement à Saint-Malo. « Je veux que le roi fasse sortir Mlle de Saint-Yves du couvent et qu’il me la donne en mariage. » En attendant, il se promène dans les jardins de Versailles et se couche « dans la douce espérance de voir le roi le lendemain, d’obtenir Mlle de Saint-Yves en mariage... »

   Rien que cela ! Mais « M. de Louvois [ministre de Louis XIV] [...] avait reçu une lettre du bailli qui dépeignait l’Ingénu comme un garnement qui voulait brûler les couvents et enlever les filles. » Le fils du bailli voulant épouser en effet Mlle de Saint-Yves qui lui préfère l’Ingénu, le bailli se venge en dénonçant le rival à son fils. On l’enferme à la Bastille en raison de son trop grand naturel (sa naïveté frise l’insolence) en lui interdisant d’épouser celle qu’il aime. Elle veut le faire libérer mais elle meurt et il en est désespéré. Deux innocents sont ainsi persécutés.

   Le roman, qui s’achève comme ceux de Richardson, montre la sensibilité de Voltaire aux tendances nouvelles depuis la parution de Julie ou La Nouvelle Héloïse.

Image des femmes dans Le Monde comme il va (Voltaire)

   De Voltaire, on connaît bien les contes Zadig, Candide et l’Ingénu, beaucoup moins Le Monde comme il va, paru en 1748. Les « turqueries » sont toujours à la mode. Le héros, Babouc, se situe à mi-chemin entre Zadig la victime et Candide le témoin impuissant, et énonce : « Si tout n’est pas bien, tout est passable. » Il faut donc laisser aller « le monde comme il va. »

   Les extraits suivants proposent une vision des femmes relativement dépréciative, mais Voltaire se contente de dresser un tableau des mœurs de son temps, sous couvert d’un univers oriental.

[Les femmes et leurs amants]

   * « Il [Babouc] entra enfin chez la dame qui l’attendait à dîner avec une compagnie d’honnêtes gens. La maison était propre et ordonnée, le repas délicieux, la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d’elle. [...] Cependant il s’aperçut que la dame, qui avait commencé par lui demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement encore, sur la fin du repas, à un jeune mage. Il vint un magistrat qui, en présence de sa femme, pressait avec vivacité une veuve, et cette veuve indulgente avait une main passée autour du cou du magistrat, tandis qu’elle tendait l’autre à un jeune citoyen très beau et très modeste. La femme du magistrat se leva de table la première, pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur, qui arrivait trop tard, et qu’on avait attendu à dîner ; et le directeur, homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et d’onction que la dame avait, quand elle revint, les yeux humides, les joues enflammées, la démarche mal assurée, la parole tremblante. [...] Le talent qu’il [Babouc] avait d’attirer la confiance le mit dès le jour même dans les secrets de la dame ; elle lui confia son goût pour le jeune mage, et l’assura qua dans toutes les maisons de Persépolis [1] il trouverait l’équivalent de ce qu’il avait vu dans la sienne. Babouc conclut qu’une telle société ne pouvait subsister ; que la jalousie, la discorde, la vengeance, devaient désoler toutes les maisons ; que les larmes et le sang devaient couler tous les jours ; que certainement les maris tueraient les galants de leurs femmes, ou en seraient tués... »

[Paroles contraires aux actes]

   * « Dès que cette fête fut finie, il voulut voir la principale reine, qui avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure[2] ; il se fit introduire chez Sa Majesté ; on le mena par un petit escalier, au second étage, dans un appartement mal meublé, où il trouva une femme mal vêtue qui lui dit d’un air noble et pathétique : « Ce métier-ci ne me donne pas de quoi vivre ; un des princes que vous avez vus m’a fait un enfant ; j’accoucherai bientôt ; je manque d’argent, et sans argent, on n’accouche point. »

[Romans]

   * « Il se mit à lire quelques livres nouveaux. Il y reconnut l’esprit de ses convives. Il vit surtout avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais goût, que l‘envie, la bassesse et la faim ont dictées ; ces lâches satires où l’on ménage le vautour et où l’on déchire la colombe ; ces romans dénués d’imagination, où l’on voit tant de portraits de femmes que l’auteur ne connaît pas. »

[Ménage à trois]

   * « Tandis qu’il parlait au ministre entre brusquement la belle dame chez qui Babouc avait dîné. On voyait dans ses yeux et sur son front les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches contre l’homme d’État ; elle versa des larmes ; elle se plaignit avec amertume de ce qu’on avait refusé à son mari une place où sa naissance lui permettait d’aspirer, et que ses services et ses blessures méritaient ; elle l’exprima avec tant de force, elle mit tant de grâces dans ses plaintes, elle détruisit les objections avec tant d’adresse, elle fit valoir les raisons avec tant d’éloquence, qu’elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.

   Babouc lui donna la main. « Est-il possible, Madame, lui dit-il, que vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous n’aimez point, et dont vous avez tout à craindre ? – Un homme que je n’aime point ? s’écria-t-elle. Sachez que mon mari est le meilleur ami que j’aie au monde, qu’il n’y a rien que je ne lui sacrifie hors de mon amant, et qu’il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maîtresse. Je veux vous la faire connaître ; c’est une femme charmante, pleine d’esprit et du meilleur caractère du monde ; nous soupons ensemble ce soir avec mon mari et mon petit mage : venez partager notre joie. »

[Les femmes légères sont de braves filles]  

   « La dame mena Babouc chez elle. Le mari, qui était enfin arrivé plongé dans la douleur, revit sa femme avec des transports d’allégresse et de reconnaissance ; il embrassait tour à tour sa femme, sa maîtresse, le petit mage et Babouc. L’union, la gaieté, l’esprit et les grâces furent l’âme de ce repas. « Apprenez, lui dit la belle dame chez laquelle il soupait, que celles qu’on appelle quelquefois de malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d’un très honnête homme ; et, pour vous en convaincre, venez demain dîner avec moi chez la belle Théone. Il y a quelques vieilles vestale qui la déchirent ; mais elle fait plus de bien qu’elles toutes ensemble. Elle ne commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt ; elle ne donne à son amant que des conseils généraux ; elle n’est occupée que de sa gloire ; il rougirait devant elle s’il avait laissé échapper une occasion de faire le bien ; car rien n’encourage plus aux actions vertueuses que d’avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut mériter l’estime. »

   Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient tous les plaisirs ; Théone régnait sur eux ; elle savait parler à chacun son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des autres ; elle plaisait sans presque le vouloir ; elle était aussi aimable que bienfaisante ; et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes qualités, elle était belle. »

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Notes

[1] Que le génie Ituriel veut détruire.

[2] Langage « mesuré, harmonieux et sublime » à propos du « devoir des rois, l’amour de la vertu, les dangers des passions. »

La Princesse de Babylone, oeuvre méconnue de Voltaire (1768)

   On l'a vu, l'Orient est à la mode. 

   Le conte se déploie dans un univers oriental somptueux et féerique : le phœnix, oiseau divin pour les Chaldéens, y ressuscite de ses cendres, des griffons tirent le canapé volant de la princesse et on sert rôti le bœuf Apis lors du festin couronnant le mariage si espéré des deux héros.

   Il s’agit donc d’un roman d’amour. Formosante, l’éblouissante fille du roi de Babylone, et le bel Amazan, un Gangaride venu la voir de son pays où les hommes vivent libres et selon la nature, éprouvent dès le premier regard une passion irrésistible. Des empêchement passagers séparent les deux jeunes gens et déclenchent une course-poursuite à travers le monde. Prétexte pour Voltaire, qui invente un voyage philosophique à travers l’Europe des Lumières, où l’on rencontre des rois témoignant que « le temps de la raison est venu », notamment Fréderic II, Stanislas Poniatowski et Catherine II.

   Le cadre et le merveilleux rattachent La Princesse de Babylone à la lignée des contes voltairiens entamée par Zadig. Formosante rappelle la reine Astarté et les diamants d’Amazan évoquent ceux de Candide au sortir de l’Eldorado. Le voyage critique à travers l’Europe relie l’ouvrage à une autre série de contes, commencé avec l’Histoire des voyages de Scarmentado. Ce voyage d’insère dans une structure baroque riche en aventures, utopies et histoires imbriquées. La Princesse est le dernier conte où Voltaire allie le merveilleux, la fantaisie et le réalisme.  

Sources : Dictionnaire de la littérature française, 18e siècle, op. cit.

Voltaire et... Jeanne d'Arc

Jeanne d'Arc en costume de paysanne (miniature du 15e siecle, BnF)   Dans son ouvrage Le Pari biographique, François Dosse écrit :

   « On pourrait penser à priori que la figure de Jeanne d’Arc s’est tout de suite imposée comme incontournable. Il n’en est rien, au point que durant les 16e et 17e siècles sa figure tombe dans l’oubli. Certes, elle apparaît bien dans l’Histoire de France de Mézeray au 17e siècle, mais son aventure s’achève lorsque le roi est couronné à Reims, sa mission nationale étant alors terminée. Elle est remise sur scène par une violente charge de Voltaire qui a présente comme « une malheureuse idiote », ce qui suscite un intérêt jusqu’au plus haut niveau puisque plus tard, en 1803, Napoléon se dit partisan de son culte préconisé par la ville d’Orléans. La première moitié du 19e siècle lui est très favorable [...] Lorsque les républicains célèbrent Voltaire en 1878, une contre-commémoration s’organise autour de la figure tutélaire de Jeanne, qui devient objet de culte en son lieu de naissance, Domrémy. »

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