« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Femmes dans les Lettres persanes (Montesquieu)

Introduction

Au harem

   Les Lettres persanes de Montesquieu (1721) ouvrent la critique sociale, tout le monde le sait. Mais l'histoire du sérail est passée en général sous silence dans les manuels scolaires. Dommage...

   En effet, Montesquieu propose dans cet ouvrage une réflexion sur la situation des femmes. Usbek est certes un philosophe mais aussi un tyran. Et la dernière lettre du roman relate le cri de révolte de Roxane et son suicide.

   Le public français est alors friand d’exotisme et de « turqueries ». Montesquieu date chaque lettre du nom du mois persan qui figure dans le calendrier rapporté par Jean Chardin (1643-1713) dans son Voyage en Perse et aux Indes orientales. Mais, pour ne pas trop égarer le lecteur dans une chronologie étrangère, il conserve l’année chrétienne, ci-dessous 1714 et 1720. La première lettre des Persanes date du 15 de la lune de Saphar (avril) 1711.

   Dans les Lettres persanes, Montesquieu souligne le rôle des femmes : « Il n’y a personne qui ait quelque emploi à la Cour, dans Paris ou dans les provinces, qui n’ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu’il peut faire. Ces femmes ont toutes des relations les unes avec les autres et forment une espèce de république dont les membres toujours actifs se secourent et se servent mutuellement. C’est comme une nouvel État dans l’État ; et celui qui est à la Cour, à Paris, dans les provinces, qui voit agir des ministres, des magistrats, des prélats, s’il ne connaît pas les femmes qui gouvernent, est comme un homme qui voit bien une machine qui joue, mais qui n‘en connaît point les ressorts. »

Lettre 55 ou les rapports entre époux

Mme de Montesquieu (source incertaine)   La lettre 55 aborde les rapports entre époux et offre un festival de maximes qui n’est pas sans rappeler La Bruyère ou La Rochefoucauld.

   Rica (1) à Ibben (2), à Smyrne.

   « Chez les peuples d’Europe, le premier quart d’heure du mariage aplanit toutes les difficultés : les dernières faveurs sont toujours de même date que la bénédiction nuptiale ; les femmes n’y font point comme nos Persanes, qui disputent le terrain quelquefois des mois entiers ; il n’y a rien de si plénier : si elles ne perdent rien, c’est qu’elles n’ont rien à perdre ; mais on sait toujours, chose honteuse ! le moment de leur défaite, et, sans consulter les astres, on peut prédire au juste l’heure de la naissance de leurs enfants.

   Les Français ne parlent presque jamais de leurs femmes : c’est qu’ils ont peur d’en parler devant des gens qui les connaissent mieux qu’eux.

   Il y a parmi eux des hommes très malheureux que personne ne console : ce sont les maris jaloux. Il y en a que tout le monde hait : ce sont les maris jaloux. Il y en a que tous les hommes méprisent : ce sont encore les maris jaloux.

   Aussi n’y a-t-il point de pays où ils soient en si petit nombre que chez les Français. Leur tranquillité n’est pas fondée sur la confiance qu’ils ont en leurs femmes ; c’est, au contraire, sur la mauvaise opinion qu’ils en ont. Toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles qui les couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des eunuques, leur paraissent des moyens plus propres à exercer l’industrie de ce sexe qu’à la lasser. Ici les maris prennent leur parti de bonne grâce, et regardent les infidélités comme des coups d’une étoile inévitable. Un mari qui voudrait seul posséder sa femme serait regardé comme un perturbateur de la joie publique, et comme un insensé qui voudrait jouir de la lumière du soleil à l’exclusion des autres hommes.

   Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n’a pas assez de mérite pour se faire aimer d’une autre ; qui abuse de la nécessité de la loi pour suppléer aux agréments qui lui manquent ; qui se sert de tous ses avantages au préjudice d’une société entière ; qui s’approprie ce qui ne lui avait été donné qu’en engagement, et qui agit autant qu’il est en lui pour renverser une convention tacite qui fait le bonheur de l’un et de l’autre sexe. Ce titre de mari d’une jolie femme, qui se cache en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquiétude : on se sent en état de faire diversion partout. Un prince se console de la perte d’une place par la prise d’une autre. Dans le temps que le Turc nous prenait Bagdad, n’enlevions-nous pas au Mogol la forteresse de Candahar ?

   Un homme qui, en général, souffre les infidélités de sa femme n’est point désapprouvé ; au contraire, on le loue de sa prudence : il n’y a que les cas particuliers qui déshonorent.

   Ce n’est pas qu’il n’y ait des dames vertueuses, et on peut dire qu’elles sont distinguées : mon conducteur me les faisait toujours remarquer. Mais elles étaient toutes si laides qu’il faut être un saint pour ne pas haïr la vertu.

   Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. Ils croient qu’il est aussi ridicule de jurer à une femme qu’on l’aimera toujours, que de soutenir qu’on se portera toujours bien, ou qu’on sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. »

De Paris, le 7 de la lune de Zicaldé (3) 1714.

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Notes

(1) Rica, jeune disciple d’Usbek, esprit vif et fin observateur de la société, aime les femmes et la modernité et saura s’intégrer en Occident.

(2) Ibben négociant à Smyrne (en Turquie), ami d’Usbek, veut tout savoir des mœurs françaises.

(3) janvier.

Lettre 161 ou la dernière lettre d'une Persane

   Roxane à Usbek, A Paris

   « Oui, je t'ai trompé ; j'ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.

   Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines : car que ferais-je ici, puisque le seul homme qui me retenait à la vie n'est plus ? Je meurs ; mais mon ombre s'envole bien accompagnée : je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges, qui ont répandu le plus beau sang du monde. Comment as-tu pensé que je fusse assez crédule, pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices ? que, pendant que tu te permets tout, tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs ? Non : j'ai pu vivre dans la servitude ; mais j'ai toujours été libre : j'ai réformé tes lois sur celles de la Nature ; et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance.

   Tu devrais me rendre grâces encore du sacrifice que je t'ai fait ; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paraître fidèle ; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j'aurais dû faire paraître à toute la terre ; enfin de ce que j'ai profané la vertu en souffrant qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.

   Tu étais étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour : si tu m'avais bien connue, tu y aurais trouvé toute la violence de la haine.

   Mais tu as eu longtemps l'avantage de croire qu'un cœur comme le mien t'était soumis. Nous étions tous deux heureux ; tu me croyais trompée, et je te trompais.

   Ce langage, sans doute, te paraît nouveau. Serait-il possible qu'après t'avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d'admirer mon courage ? Mais c'en est fait, le poison me consume, ma force m'abandonne ; la plume me tombe des mains ; je sens affaiblir jusqu'à ma haine ; je me meurs. »

   Du sérail d'Ispahan, le 8 de la lune de Rebiab 1, 1720.

Pistes de lecture 

   * Dénouement inattendu d’une correspondance fictive qui nous a laissé croire à l’idéal mondain de la conversation… C’est le terme de l’intrigue, mais aussi une fin de non-recevoir : aucune réponse n’est souhaitée. Après des bavardages de salon, le suicide et le silence.

   * Ici, l’intrigue du sérail reprend la main, après une maigreur apparente tout au long du roman (peu de lettres) qui se conclue par un drame qui va à l’encontre des préoccupations philosophiques d’Usbek : la vie – amoureuse – reprendrait-elle ses droits ?

   * Guerre des sexes : Roxane, la première épouse, ne se contente pas d’écrire une lettre d’adieu, elle transgresse l’ordre établi du sérail.

   * Dans une lettre datée du même jour, Solim, le grand eunuque, informe Usbek de la mise à mort imminente de Roxane, surpris dans les bras d’un amant, déjà exécuté. Mais Roxane va échapper à la tyrannie en se suicidant. Vengeance épistolaire puisqu’elle lui décrit sa mort quasiment en direct, l’enchâssant dans « Je vais mourir » et « Je me meurs ». Le poison se diffuse en elle au long d’une quinzaine de lignes.

   * Roxane se transforme alors en une héroïne racinienne. Elle emprunte d’ailleurs son nom à l’héroïne de Bajazet. On retrouve également une citation de Phèdre : « Ma force m’abandonne ». Le champ lexical rappelle aussi celui des tragédies de Racine : « transports de l’amour », « violence de la haine ». On note 43 occurrences de la première personne : le moi bafoué et humilié reprend ses droits.

   * A cette grandeur tragique, Roxane ajoute l’éclat du suicide stoïcien et l’idéal antique de la mort libre. David en fera un tableau, La Mort de Socrate (1787). La Vie des hommes illustres de Plutarque nourrit l’imaginaire des lecteurs… et des lectrices, notamment Manon Roland et Charlotte Corday. Montesquieu admire Rome depuis toujours et cette vertu antique le fascine. La lettre présente un caractère oratoire, très romain lui aussi, avec un « Oui » à l’attaque de la phrase, repris plus loin par un « Non ».

   * Le suicide est ici un acte philosophique et politique, et ne relève ni de la psychologie, ni de la pathologie.

   * Le décalage entre le temps de l’écriture de la lettre et de sa réception est cruel : Usbek est mis devant le fait accompli. Il tient en main une lettre qui, par métonymie, est un cadavre.

   * Notons aussi, dès la première phrase, le duel entre la première et la deuxième personne : « Oui, je t'ai trompé ; j'ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie ; et j'ai su de ton affreux sérail… » Roxane, en se rebellant, anéantit le pouvoir d’Usbek.

   * L’orientalisme (eunuque, sérail, passions, datation exotique) reste de convention. Roxane parle en philosophe qui défend la cause des femmes, même s’il ne faut pas faire de Montesquieu un féministe avant l’heure. Mais cette lettre atteste que la femme, privée de tout droit civique, sait régner sur les corps, le désir et l’écriture. Montesquieu, le sait bien qui fréquente les salons parisiens et trompe allégrement sa femme, entre deux séances parlementaires à Bordeaux… Affleure ici une conception du droit naturel, parfaitement assumée avec la majuscule : « J’ai réformé tes lois sur celles de la Nature. »

   * Pour Montesquieu, le sérail est la métaphore du gouvernement tyrannique ; dans ce champ romanesque, il expérimente sa théorie générale du pouvoir qui paraîtra vingt-sept ans plus tard dans L’Esprit des lois.

Sources : Patrick Laudet, Les plus belles pages de la littérature française (Gallimard, 2007).

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Notes sur la traduction de la lettre de Roxane (lettre 161) en allemand.

Persische Briefe (Montesquieu)   Il s’agit de la traduction de Peter Schunk (Reclam, 1991), titrée Persische Briefe.

Texte en français

   Là où Montesquieu multiplie la parataxe et la ponctuation, le traducteur reconstitue des propositions subordonnées, utilisant weil (parce que) au lieu du point-virgule pour la phrase « Nous étions tous deux heureux [parce que] tu me croyais trompée, et je te trompais. »

   Il utilise le même verbe bewundern (admirer) pour les expressions « admirer mon courage » et « adorer tes caprices », mettant à mal le langage de la préciosité. Le verbe anbeten (adorer, formé sur beten, prier) aurait mieux rendu la connotation religieuse, l’idolâtrie coupable rappelant « j’ai profané la vertu » et l’opposition des deux religions.

   « Rendre grâces » devient dankbar sein (être reconnaissant) ; le verbe danksagen aurait sans doute mieux convenu avec sagen (dire) qui appartient aussi au champ lexical de la religion.

   Pour traduire « J’ai profané la vertu, en souffrant qu’on appelât », l’auteur utilise zu nennen erlaubte, littéralement « je me suis autorisée à nommer ». Le verbe « souffrir » (qui associe ici acceptation et douleur) aurait pu être rendu par dulden ou erdulden, formé directement sur dolor.

   Le pronom indéfini « on », si important pour l’époque, soucieuse de réputation, disparaît. Et « les transports de l’amour » deviennent eine leidenschaftliche Liebe (un amour passionné).

   Le traducteur semble donc vouloir aplanir les caractéristiques inhérentes au style des Lumières.

Sources : Dorian Astor in Les plus belles pages de la littérature française, Gallimard, 2007.

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