« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Genèse de la Religieuse (Diderot)

... Ou comment une plaisanterie donne naissance à un roman

La Religieuse (Diderot)   Début 1759, le marquis de Croismare, habitué du salon de Mme d’Epinay, rentre dans son château normand. Quinze mois après son départ, ses amis – dont Diderot - consternés imaginent une conspiration pour le faire revenir à Paris. Ils le savent généreux et lui font parvenir la prétendue lettre d’un religieuse, Suzanne Simonien [1], soi-disant entrée au couvent contre son gré, évadée de son abbaye et réclamant sa protection. S’engage alors entre Croismare et la prétendue Suzanne – les conspirateurs, surtout Diderot - une correspondance qui durera jusqu’en mai 1760. Ce sont ces lettres que l’on peut lire dans la « Préface-annexe » parue le 15 mars 1770 dans la Correspondance littéraire, précédée d’une présentation de Grimm, qui fait aujourd’hui partie intégrante du roman.

   Malgré les supplications de la religieuse, Croismare ne se décide pas à quitter sa province ; il lui propose au contraire de venir en son château près de Caen comme femme de chambre de sa fille.

   Bien marris, les complices ne voient d’autre issue que de faire mourir Suzanne. Mme Madin, son hôtesse de fiction, rapporte donc au marquis la fin pathétique de Suzanne, lui adressant les papiers qu’elle lui a remis avant de mourir et qui contiennent « l’histoire de sa vie chez ses parents et dans les trois maisons religieuses où elle a demeuré, et ce qui s’est passé après sa sortie. » Croismare répond par une lettre de consolation et de douleur [2].

   Tel est le plan du roman : Suzanne chez elle, à Sainte-Marie, Longchamp, Sainte(sic)-Eutrope (à Arpajon) et son évasion. C'est un ouvrage composite, entre mémoires, journal intime et roman épistolaire.

   Une invraisemblance du roman : la naïveté de Suzanne au moment où elle rédige ses mémoires ; en effet, comment la croire ignorante sur la nature des calomnies dont elle est victime au couvent de Longchamp ou sur les raisons de l’extase homosexuelle de la mère supérieure d’Arpajon, alors qu’à la fin du récit on apprend qu’elle a eu bien avant la révélation de la vérité (« Le voile qui jusqu’alors m’avait dérobé le péril que j’avais couru se déchirait… ») ? On peut, à la décharge de Diderot, mettre la bévue sur le compte de son identification avec Suzanne : ces mémoires annoncent un autre genre romanesque, le journal intime, qui connaîtra son heure de gloire bien plus tard ; chaque moment de la durée demeure invariablement dans le présent. On peut y voir aussi un procédé narratif, l’innocence de Suzanne ayant pour fonction dynamique de contraindre Mme *** à se démasquer progressivement et à mourir finalement d’une mort théâtrale et ignoble. Dans ce cas, on peut voir la volonté consciente de Diderot de concilier le détachement d’un récit rétrospectif (mémoires) avec l’implication du roman épistolaire.

   On sait que dans les années 1780-1781, Diderot a opéré diverses corrections afin de transformer la lettre en mémoires mais le texte initial reste bien une lettre, avec de nombreuses caractéristiques de l’oralité et une rhétorique de la séduction propre à la lettre.

Sources : Dictionnaire de la littérature française, 18e siècle, op. cit. 

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Notes

[1] Personnage imaginaire fondé sur Marguerite Delamarre, qui a vraiment existé et passera cinquante-cinq années de sa vie à Longchamp.

[2] En 1768, il rencontre la véritable Mme Madin, comprend tout et s’en amuse.

Remarque frivole sur la mode

   Dans la lettre de Mme Madin à Croismare du 13 avril 1760, Diderot s'amuse à nous livrer un trousseau complet de Suzanne :

   « C'est une robe de callemande d'Angleterre, qu'elle pourra porter simple jusqu'à la fin des chaleurs, et qu'elle doublera pour son hiver, avec une autre de coton bleu qu'elle porte actuellement. Quinze chemises garnies de maris [ornements ?], les uns en batiste, les autres en mousseline. Vers la mi-juin, je lui enverrai de quoi en faire six autres, d'une pièce de toile qu'on blanchit à Senlis. Plusieurs jupons blancs, dont deux de moi, de basin, garnis en mousseline. Deux justes [corsages près du corps] pareils, que j'avais fait faire pour la plus jeune de mes filles, et qui se sont trouvés lui aller à merveille. Cela lui fera des habillements de toilette pour l'été. Quelques corsets, tabliers et mouchoirs de cou. Deux douzaines de mouchoirs de poche. Plusieurs cornettes de nuit. Six dormeuses [chemises] de jours festonnées, avec huit paires de manchettes à un rang, et trois à deux rangs. Six paires de bas de coton fins. »

Satire des couvents, problème de société

* voracité des couvents et des familles : on sauve des patrimoines par une vocation mensongère : « Pour quelques religieuses bien appelées, que de mal appelées ! »

* nombreuse jeunes filles, enfants naturelles ou non, victimes de l’institution, sont carrément enfermées dans des cloîtres dont on imagine les rigueurs. Abus social que dénonce Diderot.

* deux types de couvents : les mondains (papotages, jeux et rires, musique et broderie, friandises et liqueurs, caresses furtives, confort) et les austères.

* physiologie : évanouissements, syncopes, états seconds dus à la vie contre nature des religieuses. États morbides proches de la folie, névroses (la supérieure illuminée, la sadique mère Sainte-Christine et la maniaque sexuelle). Hystérie, notion courante au 18e siècle.

Point de vue plus nuancé ici

Extrait libertin de La Religieuse

   « ... La supérieure m’embrassait par le milieu du corps ; et elle trouvait que j’avais la plus jolie taille. [...] Elle avait mis une de mes mains sur sa gorge ; elle se taisait, je me taisais aussi ; elle paraissait goûter le plus grand plaisir... [...]

   Elle m’exhortait en bégayant, et d’une voix altérée et basse, à redoubler mes caresses ; je les redoublais ; enfin il vint un moment, je ne sais si ce fut de plaisir ou de peine, où elle devint pâle comme la mort ; ses yeux se fermèrent, tout son corps s’étendit avec violence, ses lèvres se fermèrent d’abord, elles étaient humectées comme d‘une mousse ; puis sa bouche s’entrouvrit, et elle me parut mourir en poussant un grand soupir. »

Anecdote de Mme du Hausset

   Il existe une analogie entre la destinée de Suzanne Simonin et celle de Mme d’Egmont, rapportée dans les Mémoires de Mme du Hausset, femme de chambre de Mme de Pompadour.

   À vingt-cinq ans, le directeur de conscience de sa mère lui annonce sa bâtardise. En fait, il ne faut pas qu’elle se marie car elle aurait alors transmis à ses enfants des biens qui ne lui appartiennent pas, qui ne sont que le produit d’un crime…

   Mme du Hausset écrit : « Mme d’Egmont écouta ce détail avec terreur. Sa mère entra au même instant, fondant en larmes, et demanda à genoux à sa fille de s’opposer à sa damnation éternelle. Mme d’Egmont tâchait de rassurer sa mère et elle-même et lui dit : « Que faire ? » Le directeur lui répondit : « Vous consacrer entièrement à Dieu et effacer ainsi le péché de votre mère. » Malgré l’opposition du roi et de Mme de Pompadour, Mme d’Egmont se retira chez les carmélites. »

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