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La Sylphide de Chateaubriand

La Sylphide ou La femme idéale (Mémoires d’ Outre-Tombe)

Une sylphide   En proie au vague des passions, le jeune Chateaubriand se crée une compagne idéale, la « Sylphide », qu’il pare de tous les attraits de la beauté et de la poésie. Ce terme est emprunté à Rousseau (Confessions, Livre XI).  

   « L’ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude firent qu’au lieu de me jeter au dehors, je me repliai sur moi-même ; faute d’objet réel, j’évoquai par la puissance de mes vagues désirs, un fantôme qui ne me quitta plus [...]. Cette enchanteresse me suivait partout invisible ; je m'entretenais avec elle, comme avec un être réel ; elle variait au gré de ma folie : Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée qui me soumettait à la nature. »

   Mais ces rêves, loin de calmer sa fièvre, l’exaspèrent encore. À l’âge mûr [1], il fera de cette « enchanteresse » le symbole de son ardente inquiétude et de ses aspirations toujours insatisfaites. Il précise :

   « Ce délire dura deux années entières [2] […]. J’avais tous les symptômes d’une passion violente ; mes yeux se creusaient, je maigrissais ; je ne dormais plus ; j’étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s’écoulaient d’une manière sauvage, bizarre, insensée et pourtant pleine de délices.

   Au nord du château s’étendait une lande semée de pierres druidiques […]. J’aurais voulu jouir de ce spectacle avec l’idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée l’astre du jour ; je lui donnais ma beauté à conduire afin qu’il la présentât radieuse avec lui aux hommages de l’univers […].

   Le ciel était-il serein ? Je traversais le grand Mail, autour duquel étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules. J’avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules : là, isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les fauvettes ; ma nymphe était à mes côtés. J‘associais également son image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des brises […].

   Je ne sais comment je retrouvais encore ma déesse dans les accents d’une voix, dans les frémissements d’une harpe, dans les sons veloutés ou limpides d’un cor ou d’un harmonica. [...] 

   Il me semble que je vois sortir des flancs du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? [...], fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec ma première solitude ! »

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 Notes

[1] Quand il écrit ses Mémoires.

[2] Sans doute de l’été 1784 à l’été 1786.

Une autre allusion à la Sylphide dans ce passage sur l'automne

[Écrit à Montboissier, juillet 1817. Revu en décembre 1846.]

   Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi : le temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole les habitants des campagnes : on se sent mieux à l’abri des hommes.

   Un caractère moral s’attache aux scènes de l’automne : ces feuilles qui tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s’affaiblit comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours, ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets avec nos destinées.

   Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des corneilles dans la prairie de l’étang, et leur perchée à l’entrée de la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries, j’entrais en pleine possession des sympathies de ma nature. Rencontrais-je quelque laboureur au bout d’un guéret, je m’arrêtais pour regarder cet homme germé à l’ombre des épis parmi lesquels il devait être moissonné, et qui, retournant la terre de sa tombe avec le soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies glacées de l’automne : le sillon qu’il creusait était le monument destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone[1] ? Par sa magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide égyptienne noyée dans le sable, comme un joue le sillon armoricain caché sous la bruyère ; je m’applaudissais d’avoir placé les fables de ma félicité hors du cercle des réalités humaines.


[1] La sylphide.

Opinion de Sainte-Beuve

   Sainte-Beuve, dans ses Portraits et Causeries, écrit :

   « ... Retiré le soir dans son donjon à part, le jeune homme, plein des légendes et du Génie du lieu, commençait à son tour une poétique incantation ; il évoquait sa Sylphide. Qu’était cette Sylphide ? C’était le composé de toutes les femmes qu’il avait entrevues ou rêvées, des héroïnes de l’histoire ou du roman, des châtelaines du temps de Galaor, et des Armides [1] ; c’était l’idéal et l’allégorie de ses songes ; c’est quelquefois sans doute, le dirai-je ? un fantôme responsable, un nuage officieux, comme il s’en forme, dans les tendres moments, aux pieds des déesses. Il la suivait, cette Sylphide, par les prairies, sous les chênes du grand mail, sur l’étang monotone où il restait bercé durant des heures ; il lui associait l’idée de la gloire. « Elle était pour lui la vertu lorsqu’elle accomplit les plus nobles sacrifices ; le génie, lorsqu’il enfante la pensée la plus rare. » Il y a à travers cela d’impétueux accents sur le désir de mourir, de passer inconnu sous la fraîcheur du matin. « L’idée de n’être plus, s’crie-t-il, me saisissait le cœur à la façon d’une joie subite ; dans les erreurs qui ont égaré ma jeunesse, j’ai souvent souhaité de ne pas survivre à l’instant du bonheur. Il y avait dans le premier succès de l’amour un degré de félicité qui me faisait aspirer à la destruction. » On retrouve un sentiment tout semblable dans Atala pendant la tempête ; dans Velléda [2] sur le rocher. Mais à quel propos ici ces désirs de mourir, ce cri égaré d’une félicité en apparence sans objet ? Quad j’entendais lire ces obscurs et murmurants passages, il me semblait sentir un parfum profond comme d ‘un oranger voilé... »

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Notes

[1] Galaor : héros des romans de chevalerie espagnols. Armide : enchanteresse dans la Jérusalem délivrée du Tasse.

[2] Héroïne des Martyrs.

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Date de dernière mise à jour : 18/10/2019