« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Les Élégies ou les amours d'André Chénier

Andre Chénier   Les « Odes à Fanny ou D.Z.N. » concernent une énigmatique inconnue auprès de laquelle Chénier passe ses derniers beaux jours avant d’être arrêté en mars 1794.  

   Quant à « La Jeune Captive », elle s’adresse à Aimée de Coigny, duchesse de Fleury. Il l’écrit dans la prison de Saint-Lazare où tous deux sont emprisonnés. Elle échappera à la guillotine, mais pas lui : il meurt le 25 juillet 1794, deux jours avant la chute de Robespierre. Il avait 31 ans.

   Ce poème n’aurait pu être qu’une pièce de circonstance mais Chénier, alliant avec art le lyrisme de l’ode aux accents plaintifs de l’élégie, en fait un vibrant hommage à la vie et à l’espoir.   

   En cette fin du 18e siècle, l’œuvre de Chénier marque un renouveau poétique comparable à celui de la Pléiade. À maints égards, Chénier rappelle Ronsard : à son exemple, il réhabilite l’inspiration, avant les romantiques, en un temps où l’on considère la poésie comme une technique, un jeu ou un exercice formel. Toutefois, on peut remarquer chez lui une certaine fixité des structures que l'on peut comparer à un bas-relief antique, comme le feront les Parnassiens (Leconte de Lisle, Heredia), immobilisant les personnages dans une attitude sculpturale.  

   Relisons donc ces vers :

La Jeune Captive

« L’épi naissant mûrit de la faux respecté ;

Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été

Boit les doux présents de l’aurore ;

Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,

Quoi que l’heure présente ait de trouble et d’ennui,

Je ne veux point mourir encore.

 *

Qu’un stoïque (1) aux yeux secs vole embrasser la mort :

Moi je pleure et j’espère. Au noir souffle du nord

Je plie et relève ma tête (2).

S’il est des jours amers, il en est de si doux !

Hélas ! quel miel jamais n’a laissé de dégoûts ?

Quelle mer n’a point de tempête ?

 *

L’illusion féconde habite dans mon sein.

D’une prison sur moi les murs pèsent en vain,

J’ai les ailes de l’espérance.

Échappée aux réseaux de l’oiseleur cruel,

Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel

Philomèle (3) chante et s’élance. 

Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m’endors

Et tranquille je veille ; et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux ;

Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux

Ranime presque de la joie.

 *

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin !

Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J’ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie (4) à peine commencé,

Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine.

 *

Je ne suis qu’au printemps. Je veux voir la moisson,

Et comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin (5),

Je n’ai vu luire encor que les feux du matin,

Je veux achever ma journée.

 *

O mort ! tu peux attendre ; éloigne, éloigne-toi ;

Va consoler les cœurs que la honte, l’effroi,

Le pâle désespoir dévore.

Pour moi Palès (6) encore a des asiles verts,

Les amours des baisers, les Muses des concerts ;

Je ne veux point mourir encore. »

 *

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois

S’éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,

Ces vœux d’une jeune captive ;

Et secouant le faix de mes jours languissants,

Aux douces lois des vers je pliais les accents

De sa bouche aimable et naïve.

 *

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,

Feront à quelque amant des loisirs studieux

Chercher quelle fut cette belle :

La grâce décorait son front et ses discours,

Et comme elle craindront de voir finir leurs jours

Ceux qui les passeront près d’elle (7).

***

   En 1822, Hugo place trois vers des Iambes en épigraphe de la première de ses Odes, « Le Poète dans les révolutions ». Ainsi naît le mythe du poète victime de la politique ou bien d'un ostracisme perpétuel en raison de son génie. Le 19 siècle s'emparera de la légende de Chénier.

« Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de lois ! »

   Le titre donné à cette oeuvre posthume (Iambes) renvoie aux vers utilisés : alternance d'alexandrins à rimes féminines croisées et d'octosyllabes à rimes masculines :

« Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,

Mille autres moutons, comme moi,

Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,

Seront servis au peuple roi. »  

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Notes

(1) Un stoïcien, dont la philosophie admet le suicide.

(2) On songe bien sûr au roseau de La Fontaine.   

(3) Il s’agit du rossignol. Selon la légende grecque, Philomèle avait été changée en rossignol, sa sœur Procné en hirondelle.

(4) L’image remonte au poète latin Lucrèce.

(5) Cf. Ronsard : « Comme on voit sur la branche... ».

(6) Déesse latine des pasteurs et des troupeaux.

(7) L’ode se termine presque comme un madrigal, sur une pointe galante.

Remarque

   Les oeuvres d'André Chénier ne furent publiées qu'en 1819, soit 25 ans après sa mort.

Une citation à son propos

   "Loin d'être un initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant. C'est à lui qu'aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du 18e siècle. Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin d'un monde." Ce jugement ne définit pas exactement la poésie de Chénier et néglige toute une part importante de son oeuvre.     

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