« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Lettres d'une Péruvienne (Mme de Graffigny)

Lettres d'une Péruvienne (Mme de Graffigny)   Les Lettres d’une Péruvienne (1747) de Mme de Grafigny [ou Graffigny] (Françoise d’Issembourg d’Happoncourt, dame de), sont une œuvre redécouverte assez récemment, à mi-chemin entre les Lettres persanes de Montesquieu (1721) et les Lettres portugaises (1669) de Guilleragues [1]. Mme de Grafigny conjugue étroitement critique sociale et trame romanesque.

Spécificité de l’ouvrage : Une voix face au silence

    « Zilia s’adresse désespérément à Aza, auquel elle allait être mariée lorsqu’elle fut enlevée par les Espagnols. La violente séparation des protagonistes est inscrite au début de l’œuvre et en conditionne la structure : cette absence imposée par le rapt de la jeune femme justifie la mise en place de la correspondance. Zilia utilise un procédé en usage dans sa culture d’origine, elle tisse des nœuds sur une corde, quelle appelle des Quipos, au moyen desquels elle note tout ce qui la frappe. Cependant ces « lettres » ne trouveront jamais leur destinataire. Elles seront traduites ultérieurement par Zilia elle-même qui vivra en France. Ces notes en forme de correspondance seront lors le moyen de faire connaître au Chevalier qui l’a recueillie les impressions de la jeune captive notées sur le vif.

    La distance qui sépare les protagonistes ne va cesser de s’accroître puisque Zilia va être emmenée en Europe et passer des mains des Espagnols à celles des Français. Ainsi nous ne lisons que les lettres, sans réponse, de l’infortunée Péruvienne. La lettre de Zilia se nourrit à tout moment de l’amour qu’elle porte à Aza, mais fait place rapidement à des observations critiques sur l’Europe qu’elle découvre d’un œil neuf. A l’intrigue sentimentale, le texte mêle donc une critique de la société française […] qui émerge à partir de la découverte sentimentale de l’autre. On n’y trouve plus de voix duelle ni croisée [2]. En cherchant à comprendre Déterville, qui est amoureux d’elle, Zilia s’intéresse à la société dans laquelle il vit, ce qui fait que la rencontre amoureuse débouche sur une découverte de la France La tensions est cependant maintenue par des commentaires désespérés portants sur la fragilité de la communication avec son Inca, car elle refuse l’amour que lui porte le Français. Apprenant qu’Aza vit à la cour d’Espagne (lettre XXV), Zilia reprend espoir est obtient de Déterville qu’il fasse venir l’Inca à Paris. Les lettres de Zilia atteignent enfin leur destinataire à la lettre XXVII. Cette mention redonne de la vraisemblance au roman [épistolaire] et montre bien que la lettre n’a de sens que si elle atteint le destinataire et si elle est lue. Cependant Aza n’est plus fidèle et Zilia sombre dans le désespoir. Cette rupture se marque par un changement de destinataire dans les cinq dernières lettres. La Péruvienne s’adresse à son protecteur français, qui était amoureux d’elle et dont elle avait refusé l’amour. L’enchaînement est habilement ménagé, bien qu’il se fonde sur une double rupture entre les Lettres XXXVI et XXXVII : l’infidélité d’Aza et le départ de Déterville pour Malte. La correspondance continue donc tout en changeant de destinataire sans que l’homogénéité de l’oeuvre soit rompue. »

Il faut étonner le lecteur

    « La mise en italique […] sert à souligner des éléments linguistiques, sujets de l’étonnement de Zilia, dans la mesure où ce sont les mots prétendument péruviens qui sont ainsi soulignés, en étant accompagnés d’une note qui précise le sens en français. L’étonnement est marqué, car ces mots en italique sont des obstacles à la fluidité de notre lecture. L’italique te la note nous obligé à ralentir notre découverte du texte et à nous interroger. De plus, l’italique rend compte des progrès linguistiques de Zilia et témoigne de sa découverte du monde occidental, à ce moment-là les expressions des deux univers sont écrits en italique et de ce fait mises en parallèle : « Je sais que le nom du Cacique est Déterville, celui de notre maison flottante vaisseau, et celui de la terre où nous allons, France » (L. IX, p. 227) […] Cette démarche est emblématique du projet qui se trouve à la base des fictions exotiques. Zilia va s’étonner, comme les Persans de Montesquieu, de la réalité du monde occidental. Elle va le découvrir en employant exactement les mêmes formules que celles utilisées par Usbek ou Rica : « Le Cacique m’a amené un sauvage de cette contrée qui vient tous les jours me donner des leçons de sa langue, et de la méthode dont on se sert ici pour donner une sorte d’existence aux pensées. Cela se fait en traçant avec une plume de petites figures qu’on appelle Lettres, sur une matière blanche et mince que l’on nomme papier. » (L. XVI)

    Nommer, appeler, sont les verbes-clés de la découverte des réalités occidentales. Madame de Grafigny s’arrête assez longuement sur ce problème de l’écriture, car l’apprentissage de la langue est au cœur de l’histoire de Zilia qui découvre un nouveau système de communication différent de ses Quipos et de ses nœuds : « Je dois une partie de ces connaissances à une sorte d’écriture qu’on appelle livres » (L. XX).

    Ainsi, l’usage de l’italique rapproche Les Lettres persanes et les Lettres d’une Péruvienne, même si les objets sur lesquels ils portent sont sensiblement différents. Das ce dernier texte, c’est la plan linguistique qui est le premier visé, alors que chez Montesquieu, c’est davantage la réalité pratique, politique ou sociale que le mot recoupe. Dans l’œuvre de Madame de Grafigny, l’italique est au service d’une fonction esthétique. Il est un adjuvant propre au genre pseudo-exotique, cherchant à rendre vraisemblable la fiction d’un étranger qui découvre une nouvelle langue et un nouveau monde… »

Remarques

 1) Dans sa solitude finale, Aza accepte sa condition et connaît "le plaisir d'être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d'aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j'existe, pourrait seule rendre heureux, si l'on s'en souvenait, si l'on en jouissait, si l'on en connaissait le prix." (Lettre dernière du recueil).

 2) La partie philosophique des lettres est davantage développée dans la version de 1752 (qui compte trois lettres de plus que la version originale), proposant (comme Montesquieu) une vision critique de la civilisation. Mme de Graffigny y prend la défense des femmes, dénonce l'éducation qu'elles reçoivent ainsi que la frivolité et l'égoïsme des Français. Certes, Montesquieu et Voltaire font mieux que la romancière mais elle dépeint d'une manière nouvelle la vie intérieure. Les conventions romanesques lui ont permis de décrire ce qui passionnait le 18e siècle, une âme qui s'éveille à des sensations et émotions inconnues.

 3) En 1749, les Lettres d'Aza ou d'un Péruvien (d'un certain Lamarche-Courmont) en font une caricature vulgaire (malheurs immérités, malentendus et sensualité) et dénaturent l'intention de Mme de Graffigny.

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 Notes

 [1] Premier roman épistolaire dans lequel la lettre se met au service du roman.

 [2] L’auteur faisant ici référence aux Lettres persanes, de Montesquieu.

 Sources : Le Roman épistolaire, Frédéric Calas, Armand Colin, 2007.

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