« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Lotte et Werther (Goethe)

La mise en œuvre du « mal du siècle »

   Les Souffrances du jeune Werther (Goethe)

   Influencé par Rousseau et sa Nouvelle Héloïse, le jeune Goethe connaît un succès immédiat avec son Werther, très vite traduit en français.

   [Remarque grammaticale pour les germanistes : notons que le nom propre « Werther » est au génitif (Die Leiden des jungen Werthers), ce qui serait une faute de nos jours. En Allemagne comme en France, l'orthographe n'est pas encore fixée au 18e siècle.]

Remarques diverses

Werther et son costume bleu   * Œuvre romantique en ce sens qu’elle dépeint une conscience malheureuse. 

   * Werther a lancé la mode pour les hommes de l’habit bleu et des gants jaunes. Lotte porte une robe blanche toute simple avec des rubans rose, suivant en cela le chic de cette fin de siècle.

   * George Lukacs écrit à son propos : « Au centre de Werther se trouve le grand problème de l’humanisme bourgeois révolutionnaire. » (Goethe et son temps).

   * Roman épistolaire.

   * « Mal du siècle » (formule inventée par Musset), âme malade, langueur (lettre du 10 septembre).

   * Entraîne la mort : suicide par pistolet.

   * Refus de la société. Charlotte lui demande d’être plus altruiste (lettre du 26 juillet). Mais Werther se rebelle et s’indigne du comportement de l’ambassadeur qu’il sert (II, 24 décembre) ou de la timidité du comte, son prétendu ami (II, 15 mars).

   * Goûts artistiques. Il lit et traduit Homère et Ossian.

   * Transgression de l’interdit social et matrimonial.  

   * Homme broyé par le destin. Références bibliques : il est assimilé à un crucifié moderne (II, lettre du 3 novembre). Idée d’une nécessité transcendante : « musste » (devait) (I, lettre du 18 août). Fatalité. Prise de conscience du néant : il n’y a pas formation d’un caractère mais défaite au cours de la mise à l’épreuve.

   * Comme un héros épique antique, il se bat quoiqu’il sache son combat perdu d’avance : il débute par l’aveu de sa faute, par la conscience de l’erreur et de ses propres limites, comme dans la lettre I du 4 mai : « Tu me pardonneras », et le terme « Schicksal » (destin)

   * Référence à Rousseau. Goethe, qui a lu La Nouvelle Héloïse, précise dans ses Mémoires (« Dichtung und Wahrheit ») que Werther est une réponse à Rousseau, de plusieurs manières : roman par lettres mais autre idéologie (la révolte entraîne la suicide alors que dans Héloïse, règne le sacrifice. On peut ajouter que Rousseau dément ses Confessions dans son ouvrage et que Goethe se libère de Charlotte Buff en écrivant Werther qui se suicide à sa place, en quelque sorte. Chateaubriand réagit contre « ce travers particulier des jeunes gens du siècle [...] qui mène directement au suicide (1). C’est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses ». Il se bat également contre l’imitation de Goethe : « le roman de Werther a développé depuis ce genre de poison » (préface à René de 1805).  

   * Un roman par lettres mais sans réponse du destinataire => par de communication amoureuse.

   * Pas d’exhortation mutuelle à la vertu ou à l’héroïsme. Soliloque d’une personnalité brisée et fragmentée.

   * Le héros est conscient : cf. la longue citation d’Ossian prétendument lu à Charlotte par Werther au cours d’une ultime visite. On peut y voir le piège d’une personnalité prise au piège des fictions littéraires. Cet adieu et la mort qui s’ensuit semblent faire partie d’une mise en scène théâtrale guère à l’honneur de Werther.    

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Notes

(1) Non sans avoir écrit René en 1802.    

Sources : Précis de littérature comparée (Francis Claudon et Karen Haddad-Wotling, Armand Colin, 1992).

Lettres du 26 mai et du 16 juin

   1/Attardons-nous sur la lettre du 26 mai où l'on retrouve précisément tous les archétypes qui feront vibrer le cœur de nombreuses générations. 

   Nous découvrons d'abord le spectacle d'une nature calme, simple et gaie, paisible et idyllique. La nature est considérée comme une oeuvre d'art, que Werther dessine. Il professe alors une théorie générale de l'art, l'important étant l'imitation de la nature. Toute règle est néfaste à l'artiste. Les règles peuvent être utiles à l'homme commun en le tenant à l'écart du mauvais goût. Mais il suffit à l'artiste, cet homme d'exception, de faire confiance à son sentiment. La nature et le sentiment sont ses deux grands maîtres. Goethe dresse alors le destin d'une fine âme d'artiste qui est incapable de supporter le contact avec la réalité et avec les lois de la société humaine. 

   Cette scène contient l'esquisse de quelques motifs du roman qui expliqueront plus tard son dénouement tragique. Nous voyons ici particulièrement le trait principal du caractère de Werther : son penchant pour la nature et le naturel. Il s'enthousiasme pour la simplicité, les gens de la campagne, les enfants, dont l'âme simple est proche de la nature. Nos y apprenons aussi qu'il a une âme d'artiste et, en tant que tel, ne veut rien savoir des règles édictées par la bourgeoisie. La comparaison des règles avec les lois de la société bourgeoise et avec la bonne marche des relations sociales est un indice de l'avenir qui l'attend ; en tant qu'employé d'ambassade, la vie dans une société loin de la nature lui sera insupportable, et la loi sociale qui protège le mariage le séparera de l'aimée. Ainsi, il ne trouvera aucune possibilité pour s'adapter à la vie sociale. 

   La description est simple : Goethe n'utilise pas d'images, sauf à la fin ; la nature est dotée d'une âme, elle est riche et donne naissance, métaphoriquement, à l'artiste. 

   Précisons cependant que la nature ne sera pas toujours maternelle ou accueillante, et que Werther ressentira du désespoir devant ses forces destructrices dans sa lettre du 18 août : « La plénitude et la chaleur que je ressentais face à la nature vivante devient pour moi une source de tourments insupportables, un esprit cruel qui me persécute. » Dans la lettre du 20 janvier, il va plus loin et compare la vie à un ridicule jeu de marionnettes : « Je joue comme les autres, bien plus, je suis comme une marionnette. » 

   2/ Nous insisterons également sur la lettre du 16 juin où figure la scène de première vue entre Werther et Lotte. Six enfants de deux à onze ans entourent une jolie jeune fille, portant une simple robe blanche ornée de rubans roses aux manches et au corsage ; elle leur coupe des tranches de pain bis, symbole de la femme charmante et prosaïque, consciente de ses devoirs en société comme de ses obligations domestiques, vertueuse, effarouchée par le génie du poète et l'impétuosité de l'homme. 

   Le personnage de Lotte a le mérite de faire éclater les contradictions au milieu desquelles se débattent les femmes qui préfèrent le personnage de Werther à celui de Lotte car elles se mettent, en ce milieu du 18e siècle, à penser (!). On peut dire sans doute que ce décalage est la faute à Rousseau et au stéréotype de Sophie de La Nouvelle Héloïse. Rousseau ne dit-il pas que « l'éducation des femmes doit toujours se référer à celle des hommes » ? 

   3/ Ajoutons enfin que ce roman d'amour a une dimension sociale : le héros « entretient dans son cœur le doux sentiment de la liberté », professe que « toute règle, quoi qu'on en dise, étouffera le vrai sentiment de la nature et sa véritable expression », vitupère contre les « hommes normaux » qui sont « d'une impassibilité merveilleuse. Vous injuriez l'ivrogne. Vous vous détournez du fou. J'ai été plusieurs fois pris de vin, et mes passions ont souvent frôlé la démence, et je ne me repens ni de l'un ni de l'autre. » De cette manière, Goethe rend hommage au jeune « génie » dont les aspirations infinies se heurtent aux bornes que lui oppose le monde. En contrepoint de son amour impossible, Werther côtoie le désespoir d'un paysan enfermé dans sa condition, et qu'il essaie de sauver en vain de la peine capitale après un crime passionnel. La justice des hommes est inexorable et l'idée du suicide s'impose de plus en plus : « Non, rien ne peut le sauver…. je le vois bien, on ne peut nous sauver. »

   Lamartine témoigne : « Werther. Je me souviens de l'avoir lu et relu dans ma première jeunesse pendant l'hiver, dans les âpres montagnes de mon pays, et les impressions que ces lectures ont faites sur moi ne se sont jamais ni effacées ni refroidies. La mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi par ce livre. J'ai touché avec lui au fond de l'abîme humain. Il faut avoir dix âmes pour s'emparer ainsi de celle de tout un siècle. »

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