Lucile de Chateaubriand entre fiction et réalité

Lucile dans la fiction : René

Pauline de Beaumont   1/Bref aperçu

   Dans René, Chateaubriand s’inspire en partie de sa sœur Lucile pour créer le personnage d’Amélie : enfance solitaire dans le triste château de leur jeunesse, mélancolie de la jeune fille qui, cependant, réconforte René au bord du suicide. Elle dépérit toutefois d’un mal inconnu et s’enferme brusquement dans un couvent. Le désespoir du jeune homme vient alors combler le vide de son existence : « Mon chagrin était devenu une occupation qui remplissait tous mes moments, tant mon cœur est naturellement pétri d’ennui et de misère ! » Laissant sa sœur repentante et apaisée par la vie du couvent, il s’embarque alors pour l’Amérique mais une lettre lui apprend qu’Amélie est morte.  

   2/Allons plus loin 

   La solitude du jeune Chateaubriand à Combourg se peuple d’un être peut-être plus dangereux que la solitude elle-même : sa sœur Lucile devient la confidente de ses rêves imprécis. Exaltée, déséquilibrée, égarée, Lucile a pénétré plus avant que son frère dans la rêverie et la mélancolie : elle lui en révèle les chemins détournés et les ressources cachées grâce à la magie verbale, lui fournissant mots et images pour exprimer ses mystérieux désirs. Elle est si détachée de la réalité que Chateaubriand ne voit plus en elle une sœur mais le génie de cette solitude, la muse de ses fièvres adolescentes. Elle brise en lui cette faculté optimiste de l’action, cette force de résistance au destin, sans quoi il est difficile de vivre. Il semble que Chateaubriand soit lassé avant d’agir – même s’il agit – et qu’il bâille sa vie au lieu de la vivre.  

   Dans le roman René, longue confidence douloureuse, ne peut-on retrouver, sous les traits de René et d’Amélie, les visages de Chateaubriand et de Lucile ? Certes, voilà une interprétation bien arbitraire : les événements de son livre ne relèvent que de la fiction. Mais les sentiments de René sont bien empruntés à ses lectures de jeunesse – Les Confessions, Les Rêveries du promeneur solitaire et Werther -   et à son expérience…  

   René est écrit dans des circonstances bien particulières : à vingt-deux ans, Chateaubriand part pour le Nouveau Monde, inquiet de la Révolution commençante et chargé d’une mission scientifique. Plus profondément, il obéit à son caractère : déjà dégoûté des hommes et de la vie civilisée, il s’empresse de chercher dans un monde plus jeune cette nature vierge dont Rousseau lui a inspiré le culte, et ces bons sauvages soi-disant vertueux et doux, puisqu’ils ignorent les vices de la société… Le séjour est bref et Chateaubriand est emporté dans le remous de l’émigration : il se réfugie à Londres où il meurt de faim et se met à écrire, retrouvant les rêves de sa vingtième année et les souvenirs de son voyage en Amérique - Marié, il refoule aussi son amour pour Charlotte Ives, à laquelle il donne des leçons de français -. Il compose alors cette épopée en prose des Natchez, dont il se fatigue, et qu’il abandonne pour la reprendre et la publier en 1826 : sa gloire étant alors bien établie, il peut se permettre quelques fantaisies…     

   Mais dès 1802, il en détache René et l’inclut dans son Génie du christianisme : le chapitre IX du Génie s’intitule « Du vague des passions », un état d’âme singulier que les Anciens auraient peu connu et que le christianisme aurait inventé. Il écrit : « ... ils n’étaient pas enclins aux exagérations, aux espérances, aux craintes sans objet, à la mobilité des idées et des sentiments, à la perpétuelle inconstance, qui n’est qu’un dégoût constant, dispositions que nous acquérons dans la société des femmes [1]. Les femmes, indépendamment de la passion directe qu’elles font naître chez les peuples modernes, influent encore sur les autres sentiments [2]. Elles ont dans leur existence un certain abandon qu’elles font passer dans la nôtre ; elles rendent notre caractère d’homme moins décidé, et nos passions, amollies par le mélange des leurs, prennent à la fois quelque chose d’incertain et de tendre [3]... » Les femmes seraient donc à l'origine du vague des passionsEn fait, il s’agit de cette tristesse vague, particulièrement dense après la tourmente révolutionnaire, qui deviendra le mal du siècle. Chateaubriand se propose de montrer la richesse du sentiment poétique chrétien tout en condamnant cette tristesse sans but chez un jeune homme qui s’est soustrait volontairement aux devoirs de la vie en société.

   Ce chapitre (Deuxième Partie, Livre III, 9) sert d’introduction au roman René qui constitue le Livre IV de la Deuxième Partie (édition de 1802).   

   Dans le mois de la lune des fleurs, René raconte sa lamentable jeunesse à Chactas : la compagnie de sa sœur Amélie, l’enfonce dans ses rêveries : « Un douce conformité d’humeur et de gouts m’unissait étroitement à cette sœur ; elle était un peu plus âgée que moi. Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles ; promenades dont le souvenir emplit encore mon âme de délices. O illusions de l’enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vous douceurs ! Tantôt nous marchions tout pensifs, prêtant l’oreille au silence de l’automne, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sous nos pas. Tantôt nous murmurions quelque vers où nous cherchions à peindre la nature. »  

   Après divers errements, il décide de se donner la mort, fait part à sa sœur du désir de lui abandonner sa fortune ; elle comprend tout, elle accourt près de lui et lui fait jurer de ne jamais attenter à ses jours. En compagnie de cette sœur tendrement aimée, il retrouve pendant quelques semaines toutes les joies de son enfance. Mais ce n’est qu’une trêve dangereuse : Amélie, plus malade que René, plus exaltée, a une mauvaise influence sur lui. Lucide, elle le quitte un jour brusquement en lui laissant une lettre où elle annonce qu’elle va prendre le voile au monastère de B**.  

   A ses souffrances imaginaires, René ajoute une douleur réelle et plus justifiée : la perte de sa sœur, son seul soutien dans le vide de son existence, le précipite dans le désespoir. Il part pour aller la revoir et, passant devant la maison de son enfance, il plonge dans ses douloureux souvenirs, ne reconnaissant rien.  Sa sœur a fait la même chose : « Un gardien inconnu m’ouvrit brusquement les portes. J’hésitais à franchir le seuil ; cet homme s’écria : « Eh bien ! allez-vous faire comme cette étrangère qui vint ici il y a quelques jours. Quad ce fut pour entrer, elle s’évanouit, et je fus obligé de la reporter à sa voiture. » Il me fut aisé de reconnaître l’étrangère qui, comme moi, était venue chercher dans ces lieux des pleurs et des souvenirs ! »

    La résolution d’Amélie est inébranlable : elle se réfugie dans le cloître pour échapper à son cœur agité et tenter de guérir du mal mystérieux qui la ronge. Désespéré, René assiste à la prise de voile et surprend le secret de son mal étrange : Amélie, estimant qu’elle éprouve pour lui une tendresse excessive, est torturée par le remords. Il s’embarque pour la Louisiane, laissant sa sœur repentante et apaisée. Mais une lettre lui apprend la mort d’Amélie, morte comme une sainte « en soignant ses compagnes. » Rien ne parvient à soulager René. Il tente néanmoins de mener une vie normale, épouse l’Indienne Céluta dont l’amour naïf l’exaspère. Séparée d’elle par les hasards de la guerre, il lui écrit une lettre passionnée, insolente, cruelle, qui la troublera à jamais, l’empêchant de vivre. Finalement, il meurt sous les coups d’une hache ennemie.  

_ _ _

Notes

 

[1] Ce jugement est infirmé par les salons des 17e et 18e siècles.

[2] Même idée de Mme de Staël : les Grecs n’ont pas connu la mélancolie parce que les femmes n’avaient guère de place dans leur société (De la Littérature).

[3] Influence de Lucile, évidemment. Par ailleurs, au moment où il écrit ces pages, Chateaubriand est épris de Pauline de Beaumont (illustration ci-dessus) dont il fréquente le cercle littéraire.

L’enfance de Lucile et de Chateaubriand : Mémoires d'Outre-Tombe

Cheminée dans un intérieur paysan   Dans les Mémoires d’Outre-Tombe, Chateaubriand évoque la vie à Combourg, notamment celle de sa mère et de sa sœur, une vie triste et monotone mais courante en province dans la seconde moitié du 18e siècle :

   « L’appartement de ma mère régnait au-dessus de la grand ’salle entre les deux petites tours ; il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l’appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là dans le corps de logis des grandes tours […]. Ma mère et ma sœur déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du matin […]. Le dîner fait, ma mère se retirait dans la chapelle où elle passait quelques heures en prière ; Lucile se retirait dans sa chambre. Après le souper, ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures, l’on rentrait et l’on se couchait.

   Les soirées d’automne et d’hiver étaient d’une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour[1] de siamoise flambée[2] ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m’asseyais auprès du feu avec Lucile. Nous échangions quelque mots à voix basse quand il - son père redouté et redoutable - était à l’autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en passant : « De quoi parliez-vous ? » Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée l’oreille n’était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent […]. Dix heures sonnaient à l’horloge du château, mon père s’arrêtait. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l’embrassions en lui souhaitant une bonne nuit [...]. Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles ; si le silence nous avait opprimés il nous le payait cher. »  

Remarque : Dans son ouvrage Histoire des choses banales (Fayard, 1997), Daniel Roche souligne cet extrait afin d'évoquer l'importance des cheminées dans la vie quotidienne : selon lui, l'attention est moins dirigée vers la chaleur que vers la lumière ; le froid semble être plus supportable que l'ombre. Au cours du siècle, dans les foyers aisés, le poêle l'emportera sur la cheminée, ce que regrette Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris (tome X) :  « La vue d'un poêle éteint mon imagination, m'attriste et me rend mélancolique ; j'aime mieux le froid le plus vif que cette chaleur fade, tiède, invisible ; j'aime à voir le feu, il avive mon imagination. »  Et, de fait, si l'on relit l'extrait de Chateaubriand, on ne peut nier l'effet littéraire  produit par le contraste de l'éclairage, les zones d'ombre d'où émerge le père « comme un spectre » . Dans ce château provincial comme dans les demeures paysannes, le foyer ouvert rassemble autour de lui la vie familiale.     

Lucile jeune fille : Mémoires d'Outre-Tombe

Lucile de Chateaubriand   Lucile est de quatre ans son aînée. Leurs trois sœurs sont déjà mariées, ce qui a encore resserré les liens des deux jeunes gens. Tous deux, nerveux, rêveurs et mélancoliques, s’aiment et se comprennent, sans échapper pourtant au sentiment d’une pesante solitude. Un douloureux destin attend Lucile, dont la mort, sans doute un suicide, reste entourée de mystère.

   Voici le portrait qu’il nous fait d’elle à l’âge de vingt ans :

   « Lucile était grande et d’une beauté remarquable, mais sérieuse. Son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs ; elle attachait souvent au ciel ou promenait autour d’elle des regards pleins de tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.

   Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde, c’était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de pensées noires que j’avais peine à dissiper : à dix-sept ans[3], elle déplorait la perte de ses jeunes années ; elle se voulait ensevelir dans un cloître[4]. Tout lui était souci, chagrin, blessure ; une expression qu’elle cherchait, une chimère qu’elle s’était faite, la tourmentaient des mois entiers. Je l’ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête, rêver immobile et inanimée ; retirée vers son cœur, sa vie cessait de paraître au dehors ; son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa vénusté[5], elle ressemblait à un génie funèbre. J’essayais alors de la consoler, et l’instant d’après je m’abîmais dans des désespoirs inexplicables.

   Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse : son oratoire de prédilection était l’embranchement de deux routes champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le long style[6] s’élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une chrétienne de la primitive Eglise, priant à ces stations appelées laures[7].

   De la concentration de l’âme naissaient chez ma sœur des effets d’esprit extraordinaires : endormie, elle avait des songes prophétiques ; éveillée, elle semblait lire dans l’avenir. Sur un palier de l’escalier de la grande tour, battait une pendule qui sonnait le temps au silence ; Lucile, dans ses insomnies, s’allait asseoir sur une marche, en face de cette pendule : elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l’heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient de trépas lointains. Se trouvant à Paris quelques jours avant le 10 août[8] et demeurant avec mes autres sœurs dans le voisinage du couvent des Carmes[9], elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et dit : « Je viens de voir entrer la mort. » Dans les bruyères de la Calédonie[10], Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott[11], douée de la seconde vue ; dans les bruyères armoricaines, elle n’était qu’une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur. »

_ _ _

Notes

[1] Sorte de divan.

[2] Etoffe de coton, du genre des toiles de Siam, qu’on passait à la flamme pour enlever le duvet.

[3] 19 ou 20 en réalité (1784).

[4] Cf. Amélie, dans René.

[5]  Grâce : mot remprunté à la langue du 16e siècle.

[6]  Fût.

[7]  Chapelles rustiques

[8] Prise des Tuileries le 10 août 1792.

[9] Situé rue de Vaugirard et transformé en couvent, ce couvent fut, avec l’Abbaye et la Force, le théâtre des massacres de septembre 1792.

[10] L’Ecosse d’Ossian.

[11]  Ce romancier écossais (1771-1832) eut une influence considérable sur notre romantisme.  

Lucile trahie : Mémoires d'Outre-Tombe

   Chateaubriand, dans ses Mémoires, triche parfois (souvent ?) avec la réalité. Un exemple (il en est d’autres) avec sa sœur Lucile. Elle meurt le 19 décembre 1804 ; il s’agit probablement d’un suicide : le texte original des Mémoires le laisse clairement entendre mais le passage a disparu dans l’édition définitive (Deuxième Partie, Livre 5). Donc, pas d’obsèques religieuses. Il est dès lors inconcevable que Chateaubriand y assiste. Il prétend, dans le tome II que sa femme « tomba tout à coup dangereusement malade » (grave empêchement !). Pas de tombe non plus : c’est la fosse commune. Mais un monument peut marquer l’endroit où repose la défunte sœur... Eh bien, Chateaubriand n’obtient pas de sa sœur Bénigne qu’elle fasse élever une stèle, et lui-même recule devant la dépense... Il avait songé à faire imprimer une plaquette avec quelques écrits de Lucile pour couvrir les frais : projet sans suite. Pas de stèle, pas d’emplacement marqué par la famille. Chateaubriand poursuit son mensonge : « Il fut impossible de retrouver sa sépulture », affirme le manuscrit de 1826. « Je la cherchais longtemps avec le fossoyeur. » Et le texte définitif aggrave le mensonge : « Dans quel cimetière fut-elle déposé ? [...] Retrouverais-je même le gardien de l’enclos funèbre ? [...] Puisque le ciel l’a voulu, que Lucile soit à jamais perdue ! » Que Chateaubriand soit atteint par sa mort « aux sources de son âme », comme il le dit, c’est certain mais il semble juste de rétablir une vérité trop souvent falsifiée par l’auteur qui, s’il ne ment pas tout à fait, se montre peut-être pudique, met en scène, triche avec la vérité et parfois invente carrément.

Oeuvres de Lucile de Chateaubriand

* * *

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×