Mme de la Pommeraye et M. des Arcis (Diderot, Jacques le Fataliste)

   Dans Jacques le Fataliste (1773), où Jacques essaie vainement de raconter ses amours à son maître – le « récit des amours de Jacques » n’étant qu’un prétexte à l’œuvre -, Diderot nous propose un conte philosophique auquel se joint l’intérêt romanesque – et humain – d’une foule d’épisodes et récits secondaires, notamment l’histoire de Mme de la Pommeraye et de M. des Arcis que narre l’Hôtesse. Cet épisode important constitue à lui seul un bref roman.

Résumé

   Par amour pour le marquis, la marquise de la Pommeraye a compromis sa réputation. S’apercevant que le marquis se détache d’elle, elle veut le lui faire avouer ; pour cela, elle feint de désirer reprendre sa liberté : nous ne nous aimons plus, mais restons bons amis, telle est sa décision. En fait, cruellement blessée, elle ne pense qu’à se venger et prépare longuement sa vengeance avec un machiavélisme qui annonce Les Liaisons dangereuses. Elle amène une fille de mauvaise vie, la d’Aisnon, à feindre la vertu et à mener avec sa mère une vie irréprochable. Elle ménage ensuite une rencontre avec cette fille et le marquis et manœuvre si bien que le marquis tombe dans le piège, s’éprend de la d’Aisnon qu’il croit honnête et l’épouse. La marquise lui apprend la vérité aussitôt après le mariage. M. des Arcis fait alors une scène violente à sa femme, puis s’absente pendant quinze jours.

Suit ce passage : le pardon du marquis des Arcis

   « À son retour, le marquis s’enferma dans son cabinet, et écrivit deux lettres, l’une à sa femme, l’autre à sa belle-mère. Celle-ci partit dans la même journée, et se rendit au couvent des Carmélites de la ville prochaine, où elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s’habilla, et se traîna dans l’appartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. « Levez-vous », lui dit le marquis…

   Au lieu de se lever, elle s’avança vers lui sur ses genoux ; elle tremblait de tous ses membres : elle était échevelée ; elle avait le corps un peu penché, les bras portés de son côté, la tête relevée, le regard attaché sur ses yeux, et le visage inondé de pleurs. « Il me semble », lui dit-elle, un sanglot séparant chacun de ses mots, « que votre cœur justement irrité s’est radouci, et que peut-être avec le temps j’obtiendrai miséricorde. Monsieur, de grâce, ne vous hâtez pas de me pardonner. Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes, que peut-être serai-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez de moi ; attendez, laissez-moi seulement l’espoir du pardon. Tenez-moi loin de vous ; vous verrez ma conduite ; vous la jugerez : trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez quelquefois m’appeler ! Marquez-moi le recoin obscur de votre maison où vous permettez que j’habite ; j’y resterai sans murmure. Ah ! si je pouvais m’arracher le nom et le titre qu’on m’a fait usurper, et mourir après, à l’instant vous seriez satisfait ! Je me suis laissé conduire par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme ; mais ne croyez pas, monsieur, que je sois méchante : je ne le suis pas, puisque je n’ai pas balancé à paraître devant vous quand vous m’avez appelée, et que j’ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah ! si vous pouviez lire au fond de mon cœur, et voir combien mes fautes passées sont loin de moi ; combien les mœurs de mes pareilles me sont étrangères ! La corruption s’est posée sur moi ; mais elle ne s’y est point attachée. Je me connais, et une justice que je me rends, c’est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon caractère, j’étais née digne de l’honneur de vous appartenir. Ah ! s’il m’eût été libre de vous voir, il n’y avait qu’un mot à dire, et je crois que j’en aurais eu le courage. Monsieur, disposez de moi comme il vous plaira ; faites entrer vos gens : qu’ils me dépouillent, qu’ils me jettent la nuit dans la rue : je souscris à tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m’y soumets : le fond d’une campagne, l’obscurité d’un cloître peut me dérober pour jamais à vos yeux : parlez, et j’y vais. Votre bonheur n’est point perdu sans ressources, et vous pouvez m’oublier…

— Levez-vous, lui dit doucement le marquis ; je vous ai pardonné : au moment même de l’injure j’ai respecté ma femme en vous ; il n’est pas sorti de ma bouche une parole qui l’ait humiliée, ou du moins je m’en repens, et je proteste qu’elle n’en entendra plus aucune qui l’humilie, si elle se souvient qu’on ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous… »

   Pendant qu’il parlait ainsi, elle était restée le visage caché dans ses mains, et la tête appuyée sur les genoux du marquis ; mais au mot de ma femme, au mot de madame des Arcis, elle se leva brusquement, et se précipita sur le marquis, elle le tenait embrassé, à moitié suffoquée par la douleur et par la joie ; puis elle se séparait de lui, se jetait à terre, et lui baisait les pieds.

   « Ah ! lui disait le marquis, je vous ai pardonné ; je vous l’ai dit ; et je vois que vous n’en croyez rien.

— Il faut, lui répondait-elle, que cela soit, et que je ne le croie jamais. »

Pistes de lecture

* La composition de la tirade de Mme des Arcis. On peut montrer qu’il s’agit à la fois d’un plaidoyer et d’un acte d’humilité.

* Mme des Arcis paraît-elle sincère ? En quoi son plaidoyer est-il habile ?

* Comment expliquer que M. des Arcis pardonne ?

* Étudier le registre pathétique et le champ lexical de l’affectif (gestes, attitudes, langage).

* Commenter la dernière réplique et le sentiment qui l’inspire.

* Montrer que Diderot fournit tous les éléments qui permettraient de jouer la scène et que sa technique est ici celle d ‘un dramaturge plutôt que celle d’un romancier.

* On peut noter par ailleurs que Diderot construit cette scène du pardon à la manière d'un peintre, et plus précisément Greuze qu'il aime tant (cf. ses Salons) : scène théâtrale mais aussi pathétique et technique du mouvement (relever les gestes et leur gradation).

Remarques

   On comprend l'ironie de Diderot qui, dans Jacques le Fataliste, interrompt soudain le récit de l'hôtesse du Grand-Cerf à Jacques et son maître : « Lecteur, j'avais oublié de vous peindre le site des trois personnages. » C'est qu'il pense aux interminables descriptions des romans du 17e siècle, notamment à L'Astrée, d'Honoré d'Urfé. Le plus grand romancier est souvent le plus économe...

   L’épisode de Madame de la Pommeraye et du Marquis des Arcis est adapté par Robert Bresson dans le film Les Dames du bois de Boulogne (1945).

Jacques le Fataliste ici

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