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Mme de Warens et Rousseau

   Mme de WarensRousseau, dans ses Confessions, lui apporte en quelque sorte l'immortalité. Femme légère comme il en existe tant à cette époque, son seul mérite revient d'avoir été aimée de Rousseau qui l'appelait « Maman ».

Première rencontre

   [On conseille au jeune Rousseau d’aller à Annecy.]

   « Vous y trouverez une bonne dame bien charitable que les bienfaits du roi mettent en état de retirer d’autres âmes de l’erreur dont elle est sortie elle-même. » Il s’agissait de Mme de Warens, nouvelle convertie, que les prêtres forçaient, en effet, de partager avec la canaille qui venait vendre sa foi, une pension de deux mille francs que lui donnait le roi de Sardaigne […] ; une dévote n’était pas pour moi fort attirante […].

   C’était le jour des Rameaux de l’année 1728. Je cours pour la suivre : je la vois, je l’atteins, je lui parle […].

   Prête à entrer dans cette porte (de l’église), Mme de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à sa vue ! Je m’étais figuré une vieille dévote bien rechignée. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse… Eh ! Mon enfant, me dit-elle d’un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c’est dommage en vérité. Allez chez moi m’attendre ; dites qu’on vous donne à déjeuner ; après la messe, j’airai causer avec vous. » Louise-Eléonore de Warens était une demoiselle de la Tour de Pil, noble et ancienne famille de Vevey, ville du pays de Vaud. Elle avait épousé fort jeune M. de Warens de la maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d’enfants, n’ayant pas trop réussi, Mme de Warens poussée par quelque chagrin domestique prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Évian pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce prince, abandonnant ainsi son mari, sa famille et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne, et qu’elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le roi, qui aimait à faire le zélé catholique, la prit sous sa protection, lui donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce qui était beaucoup pour un prince aussi peu prodigue, et voyant que sur cet accueil on l’en croyait amoureux, il l’envoya à Annecy, escortée par un détachement de ses gardes, où, sous la direction de Michel-Gabriel de Bernex, évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration au couvent de la Visitation. Il y avait six ans qu’elle y était quand j’y vins et elle en avait alors vingt-huit, étant née avec le siècle. Elle avait de ces beautés qui se conservent parce qu’elles sont plus dans la physionomie que dans les traits ; aussi la sienne était-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d’une beauté peu commune et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante Elle était petite de stature, courte même, et ramassée un peu dans sa taille, quoique sans difformité ; mais il était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. Son éducation avait été fort mêlée : elle avait, ainsi que moi, perdu sa mère dès sa naissance et, recevant indifféremment des instructions comme elles s’étaient présentées, elle avait appris un peu de sa gouvernante, un peu de son père, un peu de ses maîtres, et beaucoup de ses amants, surtout d’un M. de Tavel, qui, ayant du goût et des connaissances, en orna la personne qu’il aimait. Mais tant de genres différents se nuisirent les uns aux autres et le peu d’ordre qu’elle y mit empêcha que ses diverses études n’étendissent la justesse naturelle de son esprit. Ainsi, quoiqu’elle eût quelque principes de philosophie et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goût que son père avait pour la médecine empirique et pour l’alchimie : elle faisait des élixirs, des teintures, des baumes, des magistères ; elle prétendait avoir des secrets. Les charlatans, profitant de sa faiblesse, s’emparèrent d’elle, l’obsédèrent, la ruinèrent et consumèrent, au milieu des fourneaux et des drogues, son esprit, ses talents et ses charmes, dont elle eût pu faire les délices des meilleures sociétés. Mais si de vils fripons abusèrent de son éducation mal dirigée pour obscurcir les lumières de sa raison, son excellent cœur fut à l’épreuve et demeura toujours le même : son caractère aimant et doux, sa sensibilité pour les malheureux, son inépuisable bonté, son humeur gaie, ouvert et franche, ne s’altérèrent jamais ; et même aux approches de la vieillesse, dans le sein de l’indigence, des maux, des calamités diverses, la sérénité de sa belle âme lui conserva jusqu’à la fin de sa vie toute la gaieté de ses plus beaux jours. […]

   J’étais embarrassé, tremblant ; je n’osais la regarder, je n’osais respirer auprès d’elle ; cependant je craignais plus que la mort de m’en éloigner. Je dévorais d’un œil avide tout ce que je pouvais regarder sans être aperçu : les fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, l’intervalle d’un bras ferme et blanc qui paraissait entre son gant et sa manchette, et celui qui se faisait quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir. […]

   Elle habitait une vieille maison assez grande pour avoir une belle pièce de réserve, dont elle fit sa chambre de parade, et qui fut celle où l’on me logea. Cette chambre était sur le passage dont j’ai parlé, où se fit notre première entrevue, et au-delà du ruisseau et des jardins on découvrait la campagne. Cet aspect n’était pas pour le jeune habitant une chose indifférente. C’était, depuis Bossey, la première fois que j’avais du vert devant mes fenêtres. Toujours masqué par des murs, je n’avais eu sous les yeux que des toits ou le gris des rues. Combien cette nouveauté me fut sensible et douce ! Elle augmenta beaucoup mes dispositions à l’attendrissement. Je faisais de ce charmant paysage encore un des bienfaits de ma chère patronne : il me semblait qu’elle l’avait mis là tout exprès pour moi ; je m’y plaçais paisiblement auprès d’elle ; je la voyais partout entre les fleurs et la verdure ; ses charmes et ceux du printemps se confondaient à mes yeux. Mon cœur, jusqu’alors comprimé, se trouvait plus au large dans cet espace ; et mes soupirs s’exhalaient plus librement parmi ces vergers. On ne trouvait pas chez Mme de Warens la magnificence que j’avais vue à Turin ; mais on y trouvait la propreté, la décence et une abondance patriarcale avec laquelle le faste ne s’allie jamais. Elle avait peu de vaisselle d’argent, point de porcelaine, point de gibier dans sa cuisine, ni dans sa cave de vins étrangers ; mais l’une et l’autre étaient bien garnies au service de tout le monde, et dans des tasses de faïence elle donnait d’excellent café. Quiconque la venait voir était invité à dîner avec elle ou chez elle ; et jamais ouvrier messager ou passant ne sortait sans manger ou boire. Son domestique était composé d’une femme de chambre fribourgeoise assez jolie, appelée Merceret, d’un valet de son pays appelé Claude Anet, d’une cuisinière et de deux porteurs de louage quand elle allait en visite, ce qu’elle faisait rarement. Voilà bien des choses pour deux mille livres de rente ; cependant son petit revenu bien ménagé eût pu suffire à tout cela dans un pays où la terre est très bonne et l’argent très rare. Malheureusement l’économie ne fut jamais sa vertu favorite : elle s’endettait, elle payait, l’argent faisait la navette et tout allait. La manière dont son ménage était monté était précisément celle que j’aurais choisie : on peut croire que j’en profitais avec plaisir. Ce qui m’en plaisait moins était qu’il fallait rester très longtemps à table. Elle supportait avec peine la première odeur de potage et des mets ; cette odeur la faisait presque tomber en défaillance et ce dégoût durait longtemps. Elle se remettait peu à peu, causait et ne mangeait point. Ce n’était qu’au bout d’une demi-heure qu’elle essayait le premier morceau. J’aurais dîné trois fois dans cet intervalle ; mon repas était fait longtemps avant qu’elle eût commencé le sien. Je recommençais de compagnie ; ainsi je mangeais pour deux et ne m’en trouvais pas plus mal. Enfin je me livrais d’autant plus au doux sentiment du bien-être que j’éprouvais auprès d’elle, que ce bien-être dont je jouissais n’était mêlé d’aucune inquiétude sur les moyens de le soutenir. N’étant point encore dans l’étroite confidence de ses affaires, je les supposais en état d’aller toujours sur le même pied. J’ai retrouvé les mêmes agréments dans sa maison par la suite ; mais, plus instruit de sa situation réelle et voyant qu’ils anticipaient sur ses rentes, je ne les ai plus goûtés si tranquillement la prévoyance a toujours gâté chez moi la jouissance. J’ai vu l’avenir à pure perte : je n’ai jamais pu l’éviter. […]

   « Petit » fut mon nom, « Maman » fut le sien ; et toujours nous demeurâmes « Petit » et « Maman, même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre nous. […]

Les Charmettes

   Parmi les talents qu’elle avait cultivés, la musique n’avait pas été oubliée. Elle avait de la voix, chantait passablement et jouait un peu du clavecin : elle avait eu la complaisance de me donner quelques leçons de chant. [...] Après avoir un peu cherché, nous nous fixâmes aux Charmettes, une terre à la porte de Chambéry, mais retirée et solitaire comme si l’on était à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés est un petit vallon nord et sud au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour quiconque aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie. La maison était très logeable. Au-devant un jardin en terrasse, une vigne au-dessus, un verger au-dessous, vis-à-vis un petit bois de châtaignier, une fontaine à portée ; plus haut dans la montagne, de prés pour l’entretien du bétail ; enfin tout ce qu’il fallait pour le petit ménage champêtre que nous y voulions établir. Autant que je puisse me rappeler les temps et les dates, nous en prîmes possession vers la fin de l’été de 1736 (1). […]

   Ici commence le court bonheur de ma vie (2). […]

   Cependant l’air de la campagne ne me rendit point ma première santé. J’étais languissant ; je le devins davantage je ne pus supporter le lait ; il fallut le quitter. C’était alors la mode de l’eau pour tout remède ; je me suis mis à l’eau, et si peu discrètement, qu’elle faillit me guérir, non de mes maux, mais de la vie. Tous les matins, en me levant j’allais à la fontaine avec un grand gobelet, et j’en buvais successivement en me promenant, la valeur de deux bouteilles. Je quittais tout à fait le vin à mes repas. L’eau que je buvais était un peu crue et difficile à passer, comme sont la plupart des eaux de montagne. Bref, je fis si bien qu’en moins de deux mois je me détruisis totalement l’estomac, que j’avais eu très bon jusqu’alors. Ne digérant plus, je compris qu’il ne fallait plus espérer de guérir. […]

   Nous déjeunions ordinairement avec du café au lait. C’était le temps de la journée où nous étions le plus tranquille où nous causions le plus à notre aise. Ces séances, pour l’ordinaire assez longues, m’ont laissé un goût vif pour les déjeuners et je préfère infiniment l’usage d’Angleterre et de Suisse, où le déjeuner est un vrai repas qui rassemble tout le monde, à celui de France, où chacun déjeune seul dans sa chambre, ou le plus souvent ne déjeune point du tout. »

Mme de Warens, femme légère

   [Rousseau prend la défense de Mme de Warens]

   « M. de Tavel, son premier amant, fut son maître de philosophie, et les principes qu’il lui donna furent ceux dont il avait besoin pour la séduire. La trouvant attachée à son mari, à ses devoirs, toujours froide, raisonnable et inattaquable par les sens, il l’attaqua par des sophismes et parvint à lui montrer ses devoirs auxquels elle était si attachée comme un bavardage de catéchisme fait uniquement pour amuser les enfants, l’union des sexes comme l’acte le plus indifférent en soi, la fidélité conjugale comme une apparence obligatoire dont toute la moralité regardait l’opinion, le repos des maris comme la seule règle du devoir des femmes de sorte que des infidélités ignorées, nulles pour celui qu’elles offensaient, l’étaient aussi pour la conscience ; enfin il lui persuada que la chose en elle-même n’était rien, qu’elle ne prenait d’existence que par le scandale, et que toute femme qui paraissait sage par cela seul l’était en effet […].

   Le ministre Perret passa pour son successeur. Ce que je sais, c’est que le tempérament froid de cette jeune femme, qui l’aurait dû garantir de ce système, fut ce qui l’empêcha dans la suite d’y renoncer. Elle ne pouvait concevoir qu’on donnât tant d’importance à ce qui n’en avait point pour elle. Elle n’honora jamais du nom de vertu une abstinence qui lui coûtait si peu. […]

   Elle avait toujours cru que rien n’attachait tant un homme à une femme que la possession, et quoiqu’elle n’aimât ses amis que d’amitié, c’était d’une amitié si tendre, qu’elle employait tous les moyens qui dépendaient d’elle pour se les attacher plus fortement […].

   Quand elle se fit des choix peu dignes d’elle, bien loin que ce fût par des inclinations basses, qui n’approchèrent jamais de son noble cœur, ce fut uniquement par son cœur trop généreux, trop humain, trop compatissant, trop sensible, qu’elle ne gouverna  pas toujours avec assez de discernement […] .

   Enfin, pour revenir à ce qu’elle avait de moins excusable, sans estimer ses ferveurs ce qu’elles valaient, elle n’en fit jamais un vil commerce ; elle les prodiguait mais elle ne les vendait pas, quoiqu’elle fût sans cesse aux expédients pour vivre ; et j’ose dire que si Socrate put estimer Aspasie (3), il eût respecté Mme de Warens.

Séparation

   [Mme de Warens prend ses distances avec Rousseau.]

    La privation que je m’étais imposée et qu’elle avait fait semblant d’approuver est une de ces choses que les femmes ne pardonnent point, quelque mine elles fassent, moins par la privation qui en résulte pour elles-mêmes que par l‘indifférence qu’elles y voient pour leur possession. Prenez la femme la plus sensée, la plus philosophe, la moins attachée à ses sens ; le crime le plus irrémissible que l’homme, dont au reste elle se soucie le moins, puisse commettre envers elle, est d’en pouvoir jouir et de n’en rien faire. Il faut bien que ceci soit sans exception, puisqu’une sympathie si naturelle et si forte fut altérée en elle par une abstinence qui n’avait que des motifs de vertu, d’attachement et d’estime. Dès lors je cessai de trouver en elle cette intimité des cœurs qui fit toujours la plus douce jouissance du mien. Elle ne s’épanchait plus avec moi que quand elle avait à se plaindre du nouveau venu ; quand ils étaient bien ensemble, j’entrais peu dans ses confidences. Enfin elle prenait peu à peu une manière d’être dont je ne faisais plus partie. Ma présence lui faisait plaisir encore, mais elle ne lui faisait plus besoin, et j’aurais passé des jours entiers sans la voir, elle ne s’en serait pas aperçue. »

Les Confessions

Souvenir...

   Dans la Dixième promenade des Rêveries d'un Promeneur solitaire (1776-1778), dernier ouvrage de Rousseau interrompu par sa mort, il écrit : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Mme de Warens. Elle avait vingt-huit ans alors... »

 Rêverie inachevée...

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Notes

(1) Mme de Warens a alors trente-six ans et Rousseau vingt-quatre.

(2) En fait, ce n'est pas aux Charmettes mais dans une triste maison de Chambéry, auprès de Mme de Warens en effet, qu'ila jouir de ce "court boheur" vers 1735-1736, ou peut-être au cours de brefs séjours à la campagne. Trompé par sa mémoire (ou volontairement ?), il le transpose dans le cadre rustique des Charmettes. En vérité, il y vécut presque toujours seul. Mais Rousseau, vieilli, persécuté, se tourne avec mélancolie vers cet âge d'or de sa jeunesse où son imagination embellit tout. Paradis imaginaire et chimères d'un Rousseau qui voudrait nous faire partager ses illusions. 

(3) Courtisane lettrée de l’Antiquité.

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Date de dernière mise à jour : 16/12/2019