« Connaître sert beaucoup pour inventer. » (Mme de Staël)

Moll Flanders (Defoe)

Moll Flanders (Daniel Defoe, 1722)   Avant le célébrissime Paméla de Richardson en 1742, Daniel Defoe publia en 1722 son Moll Flanders qui, bien avant Rousseau, donnait la prééminence au sentiment, à la femme et à la littérature du moi.

   En voici un extrait où l'héroïne paraît bien vaine de sa personne :

   « Par ces moyens, j’eus, comme j’ai dit, tous les avantages d’éducation que j’aurais pu avoir, si j’avais été autant demoiselle de qualité que l’étaient celles avec qui je vivais, et, en quelques points, j’avais l’avantage sur mesdemoiselles, bien qu’elles fussent mes supérieures : en ce que tous mes dons étaient de nature et que toutes leurs fortunes n’eussent pu fournir. D’abord j’étais jolie, avec plus d’apparence d’aucune d’elles ; deuxièmement j’étais mieux faite ; troisièmement, je chantais mieux, par quoi je veux dire que j’avais une meilleure voix ; en quoi vous me permettrez de dire, j’espère, que je ne donne pas mon propre jugement, mais l’opinion de tous ceux qui connaissaient la famille. J’avais, avec tout cela, la commune vanité de mon sexe, en ce qu’étant réellement considérée comme très jolie, ou, si vous voulez, comme e grande beauté, je le savais fort bien, et j’avais aussi bonne opinion de moi-même qu’homme du monde, et surtout j’aimais à entendre parler les gens, ce qui arrivait souvent et me donnait une grande satisfaction. [...] Mais ce dont j’étais trop fière fut ma perte. La maîtresse de maison où j’étais avait deux fils, jeunes gentilshommes de qualité et tenue peu ordinaires, et ce fut mon malheur d’être très bien avec tous deux, mais ils se conduisirent avec moi d’une manière bien différente. [...] A partir de ce temps, ma tête courut sur d’étranges choses, et je ne psi véritablement dire que je n’étais pas moi-même, d’avoir un tel gentilhomme qui me répétait qu’il était amoureux de moi, et que j’étais une si charmante créature, comme il me disait que je l’étais : c’étaient là des choses que je ne savais comment supporter ; ma vanité était élevée au dernier degré. Il est vrai que j’avais la tête pleine d’orgueil, mais, ne sachant rien des vices de ce temps, je n’avais pas une pensée sur ma vertu ; et si mon jeune maître l’avait proposé à première vue, il eût pu prendre toute liberté qu’il eût crue bonne ; mais il ne perçut pas son avantage, ce qui fut mon bonheur à ce moment. »

   Parmi les romans picaresques espagnols qui connaissent au 17e siècle un vif succès en Angleterre, les plus prisés sont ceux dont le protagoniste est une femme. Par ailleurs, les biographies de voleuses célèbres, Moll Cutpurse (ou Coupe-bourse) et Long Meg, constituent également de fructueuses opérations de librairie.

   Après le succès de Robinson Crusoé en 1719 et celui du Capitaine Singleton en 1720 (récit des exploits d’un pirate fictif), Daniel Defoe poursuit sur sa lancée, inspiré par des individus appartenant aux classes les moins recommandables de la société. Mais sans doute, avec Moll Flanders (1722), éprouve-t-il quelques scrupules à utiliser d’une manière aussi franche la malhonnêteté et le libertinage. En témoignent sa préface et la surabondance de réflexions morales qui émaillent son récit scabreux. Mais le public en redemande ! En six mois, la première édition est épuisée et une seconde lui succède, qui se vend aussi bien puisque l’année suivante, un troisième libraire lui rachète ses droits d’auteur. De nombreuses contrefaçons et plagiats confirment ensuite ce succès.   

   Le personnage de Moll suscite un grand intérêt romanesque dû en partie à ses contradictions (ou à celles de Defoe ?).

   D’abord, il lui fait injure en la traitant de prostituée et de catin : au cours de sa longue existence, elle n’a que trois liaisons irrégulières dont une seule est intéressée ; les autres fois, elle se marie avant de permettre la moindre privauté à ses soupirants. Et ce n’est pas sa faute si ses précédentes unions ne sont pas légalement dissoutes. Enfin, elle est toujours fidèle à son prétendant du moment.

   Par ailleurs, Defoe, le puritain, s’identifie à une femme de mauvaise vie : « Ce pourrait être moi, sans la grâce de Dieu. » (On pense à Flaubert et son « Mme Bovary, c’est moi »). Disons qu’il est convaincu d’un certain parallélisme entre leurs deux destinées et il investit Moll de tout le tragique de sa propre existence.  

   Certes, joue aussi le contraste entre l’attrait sexuel qu’exerce la jeune et jolie femmes et l’occupation sordide et dégradante à laquelle elle se livre. Mais Defoe ne fait commettre à Moll son premier larcin qu’à l’âge de cinquante ans ! Connaissant le goût du public, il sait que les rapines d’une vieille femme intéressent moins que celles d’une fille désirable. Mais Defoe a lui aussi plus de cinquante ans lorsqu’il devient un espion méprisé par ceux-là mêmes qui l’emploient. Moll, comme lui, est donc poussée dans les rues de Londres par la nécessité et l’angoisse.

   La solitude et le scrupule moral, voilà des traits de caractère inattendus pour une prostituée ! Elle répète souvent : « Je ne connaissais personne, je n’avais pas d’amis. » Dans Londres, la plus grande ville au monde du temps, elle se trouve aussi tragiquement seule que Robinson Crusoé dans son île.  C’est qu’elle ne s’attache à personne : elle éprouve de l’hostilité envers l’humanité entière. Mais elle ne perd pas courage et réussit à venir toute seule à bout de terribles difficultés.

   Sa conscience est exigeante mais révèle bien des contradictions. Lorsque l’instinct parle, elle n’oppose aucune résistance ; mais quand son cœur n’est pas touché, elle domine ses sens et ne leur cède qu’après réflexion. Les absents sont morts pour elle. Elle ne vérifiera jamais (même si elle s’en repent) si son deuxième mari est oui ou non en vie. Et si elle souffre de se séparer de son mari du Lancashire (l’homme qu’elle a le plus aimé), elle ne s’inquiète plus de lui dès qu’il est parti, quitte à l’adorer de nouveau quand il réapparaît. L’idée de séparer du fils qu’il lui a donné la déchire mais elle ne se soucie pas de revoir cet enfant.  

   En même temps, elle est tourmentée par d’amers scrupules de conscience.  Autant la bigamie lui est indifférente, autant l’inceste, même involontaire, lui répugne. Elle n’a aucun scrupule à avoir une liaison pour son propre compte mais elle quitte avec plaisir la pension de la sage-femme parce que celles qui viennent y accoucher ne sont pas mariées. Quand elle vole, elle se représente avec une imagination exacerbée le tort qu’elle cause : l’idée d’avoir dépouillé quelqu’un d’aussi pauvre qu’elle la torture une journée entière ; après quoi, elle recommence tranquillement. Elle s’adresse ainsi à Dieu : « Ne me donne pas la pauvreté afin que je ne vole point. ». Ce qui ne l’empêche pas de continuer à voler quand elle a de quoi vivre de ses rentes. À l’exception de son arrestation, tous ses malheurs sont attribuables, non à ses défauts, mais à la malchance : si son premier et son cinquième mari n’étaient pas morts inopinément, si le troisième n’avait pas été son frère elle serait une épouse vertueuse et une femme honnête. Elle voit dans ces accidents la punition céleste de ses péchés. Mais elle ne va jamais jusqu’à restituer le bien mal acquis. Et cela ne la dérange pas d’offrir à son fils une montre volée.

   Aucune description dans ce roman pour ennuyer le lecteur mais aucune progression dramatique non plus : tout ce qui suit le procès, point culminant, reste quelque peu languissant ; les scènes de vol se succèdent avec une monotonie lassante ; les répétitions d’arguments et raisonnements sont innombrables, ainsi que les digressions. Sans doute ces défauts accentuent-ils la soi-disant authenticité de ces mémoires : la vie, à la différence des romans, est décousue, prolixe, riche en redites et digressions. Par ailleurs, Defoe confère une relative unité à l’intrigue : l’héroïne repasse à Colchester, tout exprès dirait-on pour donner des nouvelles des personnages décrits au cours de ses premières aventures.    

   L’ouvrage est écrit sur le ton du récit parlé : au long des 400 pages de narration ininterrompue, on entend la même voix, celle d’une vieille femme un peu radoteuse, mais douée d’une mémoire prodigieuse. Les phrases interminables, invertébrées, criblées de points-virgules donnent l’impression de souvenirs racontés au coin du feu. D’où les tics de langage, pléonasmes, répétitions de mots, mépris de la concordance des temps et autres incorrections grammaticales et syntaxiques. Le lecteur passe sur les invraisemblances ou erreurs évidentes, par exemple les erreurs de calcul dans le devis de la sage-femme ou dans le compte des amants de Moll : faut-il les attribuer à la conteuse ou à la négligence de Defoe ? Peu importe ! Le récit se veut autobiographique, donc quelques trous de mémoire sont pardonnables.

   Un autre exemple de contradiction ? Moll attribue d’abord ses malheurs à l’absence d’institution pour les enfants des condamnés, puis il se révèle qu’elle a reçu une éducation et une instruction supérieures à la moyenne. Autre inconséquence : elle persuade son fils incestueux que son père a voulu la conserver comme épouse après avoir appris leur lien de parenté, alors qu’elle a raconté plus haut qu’au contraire le malheureux a voulu se suicider.   

Sources : Moll Flanders, préface de Denis Marion, traduction de 1945.

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