Paul et Virginie, best-seller

Introduction

Paul et Virginie au Jardin des Plantes (Paris)   Bonaparte emporte Paul et Virginie dans ses bagages durant la campagne d'Italie. Un grand sentimental dont les Poèmes d'Ossian sont le livre de chevet... et qui commit dans sa jeunesse un roman d'amour.

   Sous le Second Empire, un tribunal féminin, sorte de Cour d'Amour, se réunit aux Tuileries et discute - tout à fait comme deux siècles plus tôt à propos de l'aveu dans La Princesse de Clèves - de ce sujet apparemment très important : « Virginie a-t-elle eu raison de sacrifier sa vie à sa pudeur ? » L'aéropage féminin, présidé par l'impératrice Eugénie, décide unanimement que l'héroïne aurait dû tout faire pour se sauver.

   À bas les jupes ! Voire... Le public du 18e siècle est séduit précisément par le dénouement dramatique : les lectrices du 18e versent maintes larmes…

   Dans sa préface à Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre écrit : « J'ai désiré réunir à la beauté de la nature, entre les tropiques, la beauté morale d'une petite société. Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celles-ci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. »

   Et, à propos du décor exotique : « Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. »

   En effet, relisons l'incipit : « Sur le côté oriental de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l’île de France [l’actuelle île Maurice], on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin formé » par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au Nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’île, et au bas de cette montagne la ville nommée le Port-Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite l’église de ce nom, qui s’élève avec ses avenues de bambous au milieu d’une grande plaine ; et plus loin une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de l’île. »  Dès l’incipit, Bernardin de Saint-Pierre plonge donc le lecteur dans un univers exotique. La description est précise et laisse peu de place à l’imagination. En cette fin de siècle, l’intérêt pour la nature augmente.  

   Mais il constate ailleurs avec amertume : « Les belles couleurs de rose et de feu dont s’habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles relèvent leur blancheur, la main de ces malheureux Noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes. » Plaidoyer contre l’esclavage…

Roman à la mode

Paul et Virginie (B. de saint-Pierre)   Prévue pour accompagner une seconde édition du Voyage à l’île de France (l’île Maurice), la parution de Paul et Virginie est ajournée par l’échec de cet ouvrage. Après plusieurs rédactions successives, Bernardin de Saint-Pierre adjoint son roman à la troisième édition des Études de la nature. Il reprendra dans La Chaumière indienne (1790) la description de paysages exotiques colorés et le mythe d’une humanité régénérée par la nature.

   Le succès du roman est éclatant, attesté par plus de 300 contrefaçons, par la vogue immédiate des deux prénoms et, pour les coiffures, de la double tresse de Virginie. La génération de 1780 rêve en effet avec Rousseau et Gessner d’un âge d’or : la pastorale, ce genre littéraire à la mode, oppose les vertus champêtres à la corruption sociale. 

   Seule Mme de Genlis se démarque. Elle écrit dans ses Mémoires : « … Le meilleur ouvrage de M. de Saint-Pierre est les Études de la nature. Son petit roman de Paul et Virginie est rempli de détails charmants mais on y trouve des scènes très faibles ; et il en est une qui est à la fois fausse et grossière, celle où l’innocente et pure Virginie seule, en se levant un matin, se trouve tellement embrasée des feux de l’amour que, pour conserver sa pureté, elle s‘inonde d’eau froide. Les regrets de Paul, après sa mort, manquent tout à fait d’énergie et de vérité. La Chaumière indienne, du même auteur, n’est pas un bon ouvrage ; je crois que c’est le seul d’un style du genre gracieux, dans lequel on ait mis le mot croupion. L’auteur dit que les canards, en volant, rasaient les eaux avec leurs croupions… » 

   L’ouvrage fera des émules. Chateaubriand reprend Bernardin de Saint-Pierre dans Le Génie du christianisme. Lamartine, Balzac et Flaubert représentent respectivement Graziella, Véronique (dans Le Curé de campagne) et Mme Bovary penchées sur le roman.

   Notons la parodie de Villiers de l'Isle-Adam, titrée Virginie et Paul (in Contes cruels) : Paul et sa cousine Virginie ont rendez-vous au clair de lune dans les jardins du pensionnat de la jeune fille. La pastorale exotique devient une scène de la vie bourgeoise où les préoccupations financières noient les protestations d'amour.

Education de Paul et Virginie

   « Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l’activité de leurs âmes. Jamais des sciences inutiles n’avaient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d’une triste morale ne les avaient remplis d’ennui. Ils ne savaient pas qu’il ne fait pas dérober, tout chez eux étant commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni menteur, n’ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez eux l’amitié finale était née de l’amitié maternelle. »

Il s'agit donc d'une éducation rousseauiste.

Opinion de Sainte-Beuve

Paul et Virginie (B. de saint-Pierre)   Sainte-Beuve, le critique du 19e siècle, s’intéresse à l’ouvrage. Il croit à la « spécialité unique du talent », s’opposant ainsi à Taine qui pense que « l’esprit humain coule avec les événements comme un fleuve. » Il continue ainsi : « À la différence d’un fleuve l’esprit humain n’est point composé d’une quantité de gouttes semblables. Il y a distinction de qualité dans bien des gouttes. »

   Après La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, Sainte-Beuve prend l’exemple de Paul et Virginie : « Paul et Virginie porte certainement des traces de son époque ; mais, si Paul et Virginie n’avait pas été fait, on pourrait soutenir par toutes sortes de raisonnements spécieux et plausibles qu’il était impossible à un livre de cette qualité virginale de naître de la corruption du 18e siècle : Bernardin de Saint-Pierre seul l’a pu faire. C’est qu’il n’y a rien, je le répète, de plus imprévu que le talent, et il ne serait pas talent s’il n’était imprévu, s’il n’était un seul entre plusieurs, un seul entre tous. »

   Sainte-Beuve dit encore :

   « ... Un ouvrage comme Paul et Virginie est un tel bonheur dans la vie d’un écrivain, que tous, si grands qu’ils soient, doivent le lui envier, et que, lui, peut se dispenser de rien envier à personne. Jean-Jacques, le maître de Bernardin, et supérieur à son disciple par tant de qualités fécondes et fortes, n’a jamais eu cette rencontre d’une œuvre si d’accord avec le talent de l’auteur que la volonté de celui-ci y disparaît, et que le génie facile et partout présent s’y fait seulement sentir, comme Dieu dans la nature, par de continuelles et attachantes images. [...] Ce qui me frappe et me confond au point de vue de l’art dans Paul et Virginie, c’est comme tout est court, simple, sans un mot de trop, tournant vite au tableau enchanteur ; c’est cette succession d’aimables et douces pensées, vêtues chacune d’une seule image comme d’un morceau de lin sans suture, hasard heureux qui sied à la beauté. Chaque alinéa est bien coupé, en de justes moments, comme une respiration légèrement inégale qui finit par un son touchant ou dans une tiède haleine. Chaque petit ensemble aboutit, non pas à un trait aiguisé, mais à quelque image, soit naturelle et végétale, soit prise aux souvenirs grecs (la coquille des fils de Léda ou une exhalaison de violettes) ; on se figure une suite de jolies collines dont chacune est terminée au regard par un arbre gracieux ou par un tombeau. Cette nature de bananiers, d’orangers et de jam-roses, est décrite dans son détail et sa splendeur, mais avec sobriété encore, avec nuances distinctes, avec composition toujours : qu’on se rappelle ce soleil couchant qui, en pénétrant sous le percé de la forêt, va éveiller les oiseaux déjà silencieux et leur fait croire à une nouvelle aurore. Dans les descriptions, les odeurs se mêlent à propos aux couleurs, signe de délicatesse et de sensibilité qu’on ne trouve guère, ce me semble, chez un poète moderne le plus prodigue d’éclat. — Des groupes dignes de Virgile peignant son Andromaque dans l’exil d’Épire; des fonds clairs comme ceux de Raphaël dans ses horizons d’Idumée; la réminiscence classique, en ce qu’elle a d’immortel, mariée adorablement à la plus vierge nature; dès le début un entrelacement de conditions nobles et roturières, sans affectation aucune, et faisant berceau au seuil du tableau; dans le style, bien des noms nouveaux, étranges même, devenus jumeaux des anciens, et, comme il est dit, mille appellations charmantes ; sur chaque point une mesure, une discrétion, une distribution accomplie, conciliant toutes les touches convenantes et tous les accords ! En accords, en harmonies lointaines qui se répondent, Paul et Virginie est comme la nature. Qu'il est bien, par exemple, de nous montrer, à la fin d’une scène joyeuse, Virginie à qui ces jeux de Paul (d’aller au-devant des lames sur les récifs et de se sauver devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes jusque sur la grève) font pousser des cris de peur ! Présage à peine touché, déjà pressenti ! À partir de ce moment, depuis ce cri perçant de Virginie pour un simple jeu, le calme est troublé ; la langueur amoureuse dont elle est atteinte la première, et à laquelle Paul d’abord ne comprend rien (autre délicatesse pudique), va s’augmenter de jour en jour et nous incliner au deuil ; on entre, pour n’en plus sortir, dans le pathétique et dans les larmes.

   La manière dont Bernardin de Saint-Pierre envisageait la femme s’accorde à merveille avec sa façon de sentir la nature ; et c’est presque en effet (pour oser parler didactiquement) la même question. Chez lui rien d’ascétique à ce sujet, rien de craintif ; aucun ressentiment d’une antique chute. Saint-Martin [écrivain et théosophe], tout en faisant grand cas de la femme, disait que la matière en est plus dégénérée et plus redoutable encore que celle de l’homme. Bernardin se contente de dire délicieusement [dans Paul et Virginie] : « Il y a dans la femme une gaieté légère qui dissipe la tristesse de l’homme... »

A propos de Bernardin de Saint-Pierre

   Bernardin de Saint-Pierre explique dans les Harmonies de la nature (publiées en 1814) que « l’adoucissement subit de température a fait donner à ce mois le nom d’avril, du mot latin aperire, ouvrir, et le surnom de doux, à cause de sa chaleur qui le rend singulièrement remarquable au sortir de l’hiver. »

   C’est faux, bien entendu : avril provient vraisemblablement du latin aprilis emprunté au grec Aphrô, abréviation d’Aphrodite, déesse grecque de l’amour et de la beauté.

   Saint-Pierre perçoit d’autres harmonies. Ainsi, il pense que le melon est prédestiné aux repas en famille en raison de ses nervures naturelles, correspondant aux parts à distribuer...

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