Femmes dans Le Mariage de Figaro

Rôle des femmes

La Contat dans le rôle de Suzanne (Le Mariage de Figaro, Beaumarchais)   Marivaux avait déjà exploité la formule dramatique du parallélisme entre couple de maîtres et couple de serviteurs. Beaumarchais semble la pousser à l’extrême : il présente des couples de tous âges, du plus âgé (les parents de Figaro) au plus jeune (Fanchette et Chérubin) en passant par le couple d’âge mûr (les Almaviva) et le couple de gens jeunes, sinon de jeunes gens (Suzanne et Figaro) car, si l’on en croit son monologue, Figaro a déjà pas mal vécu quand nous le rencontrons dans Le Mariage. Il y a un équilibre intéressant, parce qu’il s’agit d’un choix idéologique, entre les femmes et les hommes, et on sent que chaque fois qu’il le peut, Beaumarchais choisit les femmes.  

   Marceline tient des propos courageux et même révolutionnaires (III, 16), elle aide Suzanne loyalement (c’est une bonne belle-mère). C’est une femme du peuple, qui ne manque ni d’expérience ni de dignité. Elle aurait pu n’être qu’une duègne (le chaperon de la future mariée par exemple), mais Beaumarchais a fait d’elle une mère aimante, et surtout la mère de son personnage principal, Figaro.

   La comtesse est un beau personnage : elle a de la profondeur parce qu’elle souffre, elle est humaine, sensible et tentée par le charme adolescent de Chérubin, mais aussi fine et décidée à ne pas être une victime. On peut voir en elle la première « femme de trente ans [1] » de notre tradition littéraire, une femme abandonnée.

   Suzanne, vive et maline (comme l’exige son rôle de soubrette), est bien plus complexe qu’une simple suivante et elle défend la liberté des femmes et leur droit au bonheur. Comme Figaro, elle est dotée par Beaumarchais d’une conscience supérieure à celle de son état et elle se trouve par deux fois dans une situation érotique qui fait d’elle un double de la comtesse, courtisée, comme sa maîtresse, par Chérubin (qui est un jeune noble) et surtout par le comte, qui la désire pour sa jeunesse et qui la flatte, sous les marronniers, lorsqu’il croit lui faire la cour alors que c’est la comtesse qui a revêtu les vêtements de sa camériste.  

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Notes

[1] Cf. Balzac.

Réflexions sur le mariage

   Les personnages principaux peuvent se répartir en quatre couples : les époux Almaviva, Suzanne et Figaro, Marceline et Bartholo, Fanchette et Chérubin, et même des couples secondaires (une bergère et Grippe-Soleil, un jeune berger ; le juge Brid’oison et son stupide greffier, Double-main ; et le couple de gêneurs que constituent Antonio et Bazile). Sur scène seize personnages sont « parlants » et trois groupes sont constitués de personnages muets. Il y a beaucoup de monde sur la scène du Mariage, autant que dans une pièce de Shakespeare par exemple.  

   Le mariage des serviteurs est le prétexte. La réflexion sur le mariage, en revanche, est profonde. Il y a quatre couples en scène, nous venons de le voir, un déjà ancien, puisque le comte et la comtesse sont mariés depuis trois ans ; deux qui se constituent sous nos yeux : Suzanne et Figaro, Marceline et Bartholo ; et un plus instable, celui de Chérubin avec Fanchette, ou avec toute autre partenaire. Le mariage de Suzanne et de Figaro déjà traversé d’obstacles, est ainsi bordé par des expériences matrimoniales qui n’ont rien d’exaltant : le comte est déjà las de sa femme, Bartholo régularise, contraint et forcé, et la trahison est la face nécessaire du couple, comme Chérubin le laisse pressentir. Car, en ne faisant pas du mariage le dénouement de la pièce, comme c’est toujours le cas de la comédie, Beaumarchais s’est en quelque sorte condamné à l’analyser ; exactement comme le ferait un romancier.

Sources : Dictionnaire de la littérature française, op. cit.  

Opinions diverses sur Le Mariage

Le Mariage vu par les contemporains de Beaumarchais

   « Dix heures avant l’ouverture des bureaux, la capitale entière, je crois, était à nos portes ! Quel triomphe pour Beaumarchais ! Les cordons bleus étaient confondus dans la foule, se coudoyant, se pressant avec les Savoyards ; la garde fut dispersée, les portes enfoncées, les grilles de fer brisées ; on entrait, on se pressait, on étouffait. » (Mémoires de Fleury, acteur de la Comédie-Française).

   « Figaro tourne toutes les têtes, c’est au point qu’on n’en dort pas, qu’on n’en dîne pas. » (Année littéraire, t. IV, lettre I, 1784) « On ne s’imaginait pas qu’elle serait prolongée depuis cinq heures et demie jusqu’à dix heures. On ne serait pas surpris qu’à la faveur surtout des accessoires, du chant, de la danse, des décorations, de la satire vive, des obscénités, des flagorneries pour le parterre, dont cette nouvelle facétie comique est mêlée, elle allât loin et eût beaucoup de représentations » écrit Bachaumont, dans les Mémoires secrets à la date du 27 avril 1784. Il poursuit ainsi le 1er mai 1784 : « Le style est tout à fait vicieux et détestable. L’auteur, suivant ce qu’il lui convient, rajeunit de vieux mots ou en forge de nouveaux, mêle les expressions d’un persiflage fin et délicat avec les propos triviaux et grossiers des halles ; d’où il résulte une bigarrure vraiment originale et qui n’appartient qu’à lui. »

Le Mariage vu par Sainte-Beuve

   « Quand on relit aujourd’hui le Mariage de Figaro, voici ce qu’il semble. Rien de charmant, de vif, d’entraînant comme les deux premiers actes : la Comtesse, Suzanne, le page, cet adorable Chérubin qui exprime toute la fraîcheur et le premier ébattement des sens, n’ont rien perdu. Figaro, tel qu’il se dessine ici dès l’entrée et tel qu’il se prononce à chaque pas en avançant dans la pièce, jusqu’au fameux monologue du cinquième acte, est peut-être celui qui perd le plus. Il a bien de l’esprit, mais il en veut avoir ; il se pose, il se regarde, il se mire, il déplaît. Figaro est comme le professeur qui a enseigné systématiquement, je ne dirai pas à la bourgeoisie, mais aux parvenus et aux prétendants de toutes classes, l’insolence. La société entière est traduite en mascarade et en déshabillé, comme dans un carnaval du Directoire. Je n’assurerais pas que Beaumarchais en ait senti lui-même toute la portée ; je l’ai dit, il était entraîné par le courant de son siècle, et s’il lui arriva d’en accélérer le cours, il ne le domina jamais entièrement. » (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome VI, 1852).

Sources : CNED.

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