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Figaro, Beaumarchais et les femmes

Figaro

Le Barbier de Séville (Beaumarchais)   Figaro est le fils naturel du médecin Bartholo et de la servante Marceline (voir note 1) qui l’ont abandonné et perdu à travers le monde où il a fait tous les métiers (notamment celui de barbier) avant de de devenir le laquais du comte Almaviva.

1/ Dans Le Barbier de Séville, Figaro aide Almaviva à tromper la surveillance du jaloux Bartholo et à conquérir sa pupille Rosine. Il s’agit en effet de pénétrer chez Bartholo ; Figaro, barbier et chirurgien de la maison, y entre facilement, met hors de combat avec ses drogues tous les domestiques, parle à Rosine, ouvre les portes à Almaviva et mène toutes choses d’un train endiablé jusqu’au mariage. Il a alors vingt ans.

   Marceline et Bartholo le définissent ainsi : « Le beau, le gai, l’aimable Figaro, ce fripon jamais fâché, toujours en belle humeur, donnant le présent à la joie, et s’inquiétant de l’avenir tout aussi peu que du passé. » Et Figaro précise à Almaviva : « Je me presse de rire de tout avant que d’en pleurer. »

2/ Dans Le Mariage, Figaro a trente ans. Il conduit brillamment l’affaire de son mariage avec Suzanne, la sémillante soubrette de la comtesse Almaviva. Les dix années qu’il a vécues chez le comte ont mûri son esprit d’intrigue. Il en a besoin car cette journée de son mariage, « la folle journée », est fertile en incidents.

   * Il faut d’abord qu’il éconduise le comte trop empressé auprès de Suzanne et qu’il l’engage, pour l’occuper, dans une intrigue assez complexe où le petit page Chérubin, est toujours prêt à tout compromettre par ses étourderies. Au milieu de ces préoccupations accumulées sur une seule journée, Figaro garde sa bonne humeur.

   * Au moment où il va épouser Suzanne, il se trouve arrêté par une promesse de mariage qu’il a signé autrefois et dont il doit plaider la nullité ; au cours de sa plaidoirie, il retrouve tout à coup son père et sa mère, ce qui pourrait le troubler. Mais il reste étourdissant et plein de faconde devant Bridoison. Le billet était ainsi conçu : « Je soussigné reconnais avoir reçu de demoiselle Marceline[1] de Verte-Allure, dans le château d’Aguas Frescas, la somme de deux mille piastres fortes[2], cordonnées[3] laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition dans ce château et l’épouserai. » Une première passe d’armes s’engage pour savoir si le texte dit « et je l’épouserai », ou bien « ou je l’épouserai » ; comme le mot est mal écrit et noyé dans un pâté d’encre, on en est réduit à une chicane sans issue.

   Lisons cet extrait (Acte III, scène 15) :

BARTHOLO

Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative et qui lie les membres corrélatifs de la phrase. Je payerai la demoiselle et je l’épouserai.   

FIGARO, plaidant

Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative ou qui sépare les dits membres corrélatifs de la phrase ; je payerai la demoiselle ou je l’épouserai. A pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis ; grec, je l’extermine.

LE COMTE

Comment juger pareille question ?

BARTHOLO

Pour la trancher, Messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons[4] qu’il y ait ou.

FIGARO

J’en demande acte.

BARTHOLO

Et nous y adhérons ; un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens : (il lit) : laquelle somme je lui rendrai dans ce château je l’épouserai. C’est ainsi qu’on dirait, Messieurs : « Vous vous ferez saigner dans ce lit vous resterez saigner chaudement[5] ; c’est dans lequel. Il prendra deux grains de rhubarbe vous mêlerez un peu de tamarin ; dans lesquels on mêlera. Ainsi château je l’épouserai, Messieurs, c’est château dans lequel. »

FIGARO

Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera ou ce sera le médecin ; ou bien le médecin, c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrivez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront ; ou bien les sots, le sens est clair ; car audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’ai oublié ma syntaxe ? Ainsi, je le payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai.

BARTHOLO, vite

Sans virgule.

FIGARO

Elle y est, c’est virgule, Messieurs, ou bien je l’épouserai.

BARTHOLO ? vite

Sans virgule, Messieurs.

FIGARO, vite

Elle y était, Messieurs ; d’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?

   Cette scène, essentielle du point de vue de la satire, est inutile à l’action, d’une part parce que Figaro va se révéler le fils de Marceline, d’autre part parce que Suzanne interviendra de son côté en offrant de payer Marceline avec la dot que lui donne la comtesse. Mais on comprend que Beaumarchais tenait à placer ce procès bouffon (cf. ses démêlés avec la justice lors de l’affaire Goezman).

   * Par ailleurs, l’insolence de Figaro à vingt ans s’est affirmée à trente. Il s’amuse à provoquer gratuitement les courtisans. Ne dit-il pas à Suzanne : « J’étais né pour être courtisan. Elle lui objecte que c’est un métier fort difficile. Figaro s’exclame – ce qui souleva une tempête de cris dans la salle - : « Recevoir, prendre et demander, voilà le secret en trois mots. »     

3/ Dans La Mère coupable, il s’applique, en disciple de Rousseau, à sauver du déshonneur et de la ruine la famille du comte. C’est une comédie larmoyante, un drame à la Sedaine et à la Diderot, mais plus naïf, sentimental et fade. Figaro vieilli y prêche l’honneur et y pratique la vertu. Le voilà qui nous attendrit quelque peu.    

   On peut donc suivre ainsi l’évolution d’un caractère sous la triple pression de la logique des sentiments, de l’âge et des événements politiques et sociaux.

 


[1] Marceline avait pris pour de l‘amour sa tendresse maternelle inconsciente. Cette reconnaissance est un vieux « truc » de théâtre (cf. le dénouement de L’École des Femmes et celui de L’Avare. Péripétie bouffonne invraisemblable.     

[2] On distinguait piastres fortes et demi-piastres.

[3] Portant un cordon gravé autour de l’effigie.

[4] Admettons.

[5] Bartholo est médecin. Cf. la réplique de Figaro.

Allons plus loin avec Beaumarchais et ses relations féminines

Beaumarchais (Nattier, 1755)Né, en 1732 et fils d’horloger, il achète en 1755 la charge du sieur Francquet, contrôleur clerc d’office de la maison du roi, puis épouse sa veuve, première étape d’une rapide ascension sociale.

   Son esprit, ses talents de musicien et d’amuseur lui valent la faveur de Mesdames, filles de Louis XV. Grâce à elles, il peut rendre un service important au financier Paris-Duverney qui l’intéresse à ses affaires.

   En 1764-1765, il fait un voyage à Madrid pour défendre l’honneur de sa sœur Lisette : un Espagnol, Clavijo, lui avait promis le mariage mais manque à ses engagements. Beaumarchais échoue mais en fait d’importants projets financiers semblent avoir compté pour lui dans ce voyage, au moins autant que l’honneur de Lisette.

   Veuf après dix mois de mariage, il se remarie en 1768 mais il se retrouve veuf une deuxième fois en 1770.

   Il est alors chargé de missions secrètes. Il va d’abord à Londres acheter le silence d’un journaliste qui attaque Mme du Barry dans ses libelles. Il y retourne pour négocier avec le chevalier d’Éon qu’il ne manque pas de prendre pour une femme.

   Le Mariage de Figaro est interdit par Louis XVI mais Marie-Antoinette s’en amuse. Et la pièce est finalement jouée. Marie-Antoinette, à Trianon, y tient le rôle de Rosine. 

   Après la Révolution, il est tenu pour émigré quoiqu’il ait été chargé d’une mission à l’étranger. Il connaît la misère à Hambourg, peut rentrer à Paris en 1796 et marie la fille qu’il a eue d’une troisième femme. Il meurt en 1799.     

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