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Monologue de Figaro (Acte V, scène 3)

Contexte

Remarque liminaire

   On peut utiliser ce texte en Première pour l’objet d’étude « La question de l’homme dans les genres de l’argumentation du 16e siècle à nos jours ».

Contexte    

   Nous sommes dans le parc du château d’Aguas-Frescas, en Espagne, demeure du comte et de la comtesse Almaviva. Figaro, serviteur du comte, doit épouser Suzanne, la femme de chambre de la comtesse. Cependant, le comte est amoureux de Suzanne, dont il voudrait faire sa maîtresse. Afin de regagner l’amour de son mari, la comtesse a imaginé un stratagème : elle a fait écrire par Suzanne un billet donnant rendez-vous au comte le soir même sous les grands marronniers ; c’est elle qui sera au rendez-vous, déguisée en Suzanne. Figaro a vu ce billet et acquis la conviction que Suzanne veut effectivement la tromper. Dans ce long monologue, il exprime son désarroi mais aussi sa colère contre l’injustice...    

Extrait

FIGARO, seul, se promenant dans l'obscurité, dit sur le ton le plus sombre.

   O femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante ! nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ? [...]  Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt...  Non, monsieur le comte, vous ne l'aurez pas... Vous ne l'aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! Tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes[1] ; et vous voulez jouter ! On vient... C’est elle... Ce n'est personne.
— La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari, quoique je ne le sois qu'à moitié ! (Il s'assied sur un banc.) Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire ! — Las d'attrister des bêtes malades, et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou ! Je broche une comédie dans[2] les mœurs du sérail ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder Mahomet sans scrupule : à l'instant un envoyé de je ne sais où se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime Porte[3], la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Égypte, les royaumes de Barca[4], de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc ; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate, en nous disant : Chiens de chrétiens ! — Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant.— Mes joues creusaient[5], mon terme était échu ; je voyais de loin arriver l'affreux recors[6], la plume fichée dans sa perruque ; en frémissant je m'évertue. Il s'élève une question[7] sur la nature des richesses ; et comme il n'est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sou, j'écris sur la valeur de l'argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (Il se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! Je lui dirais... que les sottises imprimées n'ont d'importance qu'aux lieux où l'on en gêne le cours ; que, sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ; et qu'il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits. (Il se rassied.)

 

[1] Les anciens royaumes composant l’Espagne.

[2] Sur.

[3] Porte majestueuse à Istanbul menant au palais du Grand Vizir et, par extension, siège du gouvernement ottoman ;

[4] La Cyrénaïque au nord-est de l’actuelle Lybie.

[5] Se creusaient.

[6] Huissier ;

[7] Débat.

Plan du commentaire

On peut poser comme problématique « En quoi ce texte est-il un texte des Lumières ? » avec les axes de lecture suivants :

I. Un monologue exceptionnellement long mais dynamique

1/ Plan du monologue

- 1ère partie : Figaro défie le comte

- 2e partie : Figaro raconte sa vie

- 3e partie : Figaro défie les aristocrates et la censure

2/ Un récit romanesque animé par des gestes

- les didascalies structurent le monologue (progression révélatrice)

- dimension rétrospective (le passé de Figaro)

- dimension romanesque (abondance des péripéties. Cf. le sous-titre de la pièce : La Folle journée)

3/ Un récit vivant

- temps verbaux : présent de narration => actualisation des faits anciens.

- raccourci narratifs : « À l’instant », « Sitôt » (accélèrent le récit). Effet parfois comique avec l’enchaînement rapide.

- plusieurs interlocuteurs absents ou imaginaires mais présents dans l’esprit de Figaro : Suzanne à la ligne 1 + longue apostrophe au comte.

II. L’âme de Figaro dévoilée

1/ Le désarroi  

- son caractère :

* il souffre : première didascalie = « le ton le plus sombre » = superlatif de supériorité. Il ne finit pas ses phrases

* il se sent rejeté et trahi (« Fils de je ne sais pas qui... »)

- attaque personnellement le comte qui a encore triomphé face à l’homme du peuple.   

Figaro est donc sensible et blessé.

2/ Les troubles du passé

- Figaro récapitule son passé :

* sa naissance

* rejeté par la société

* succession d’échecs

- Mais Figaro ne se laisse pas abattre

* « Il s’élève une question... j’écris sur la valeur de l’argent »)

* hyperbole sur la joie de vivre (« J’apprends la chimie... lancette vétérinaire »)

- Beaumarchais derrière Figaro

Principes : liberté, honnêteté, estime de soi et fierté, optimisme

3/ Des questions sur l’existence et sur soi-même

- il s’interroge sur sa destinée : « Et me voilà faisant... sois qu’à moitié »

- sa vie

* accumulation d’événements dus au seul hasard

* Figaro est un être formé d’éléments très différents, échappant à la compréhension, et très fragile.     

III. Le goût de la polémique

1/ La verve de Figaro

Verve exceptionnelle et efficace

- il épargne Suzanne : apostrophe ligne 1

- sentences concises et frappantes : « Vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus », « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur »

- sens du rythme : début du texte, points de suspension

- procédés de Beaumarchais :

* ironie, accumulations comiques

* scène située en Espagne pour éviter la censure

* euphémisme : « le pont d’un château fort » = la Bastille

2/ Les cibles de Figaro

- injustice de l’organisation sociale de l’Ancien Régime : hyperboles

- pas de liberté d’opinion ni d’expression (emprisonnement, registre ironique)  

Additif

On peut élargir l’objet d’étude par une étude iconographique intitulée « Se rencontrer et échanger des idées au siècle des Lumières » à l’aide des documents suivants :

- Lecture de la tragédie L’Orphelin de la Chine (Voltaire) dans le salon de Mme Geoffrin à Paris en 1755 (Lemonnier, 1812, Musée des Beaux-Arts de Rouen)

Salon de Mme Geoffrin

- Le Thé à l’anglaise au salon des Quatre Glaces dans le Palais du Temple à Paris (Barthélémy, 1766)Le Thé à l'anglaise chez le prince de Conti (Barthélemy)

- Le Café Procope à Paris (gravure du 18e siècle, BNF)

Le Café Procope

- Lecture du journal par les politiques de La Petite Provence au jardin des Tuilerie (dessin aquarellé, fin du 18e siècle, BNF)

Lecture au jardin des Tuileries

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Date de dernière mise à jour : 18/09/2018

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