Les Fausses Confidences

Bon à savoir

Les Fausses Confidences (Marivaux)   I. Historique

    L’ouvrage est plutôt mal accueilli lors de sa création, sous le titre de La Fausse Confidence, par les Comédiens Italiens, le samedi 16 mars 1737. « Cette pièce, convient Dubuisson, était dans le véritable genre de la comédie » mais « elle péchait en beaucoup de points, et d’ailleurs c’était encore une Surprise de l’amour ! » Peut-être ce « très médiocre succès » est-il aussi imputable à l’interprétation : pour une fois, Marivaux n’est pas mieux servi par les Italiens que par les Comédiens Français. La Fausse Confidence ne restera dons pas longtemps à l’affiche de l’Hôtel de Bourgogne (six représentations) : début avril, un autre spectacle lui succède.

   Mais la pièce se relève vite de ce mauvais départ. Reprise en juillet 1738 sous le titre des Fausses Confidences, elle est « généralement applaudie » selon le témoignage du Mercure de France de juillet 1738 qui précise : « Le public a rendu, à la repris de cette ingénieuse pièce, la justice qu’elle mérite, ayant été représentée par les principaux acteurs dans la plus grande perfection. »

   Dès lors, Les Fausses Confidences figurent en bonne place au répertoire de l’Hôtel de Bourgogne. On en parle comme d’une « pièce excellente » et les spectateurs la revoient toujours « avec un nouveau plaisir. » Pendant la Révolution, cette comédie est même jouée sur plusieurs théâtres. Et en 1793 les représentations qu’en donne Mlle Contat et les Comédiens Français au Théâtre de la Nation établissent définitivement sa réputation.

   Aussi, les Comédiens Français choisissent-ils Les Fausses Confidences pour faire, après la Terreur, leur rentrée solennelle, le 16 août 1794, avec Mlle Contat en Araminte. Le succès en est tel que le spectacle dure huit heures. Les Fausses Confidences demeureront donc au répertoire de la Comédie-Française et la plupart des grandes comédiennes de ce théâtre auront à cœur de s’illustrer dans le rôle d’Araminte, parfois même aux dépens du personnage.

   C’est sans doute le cas de Mlle Contat et surtout de Mlle Mars qui jouent Araminte « en conquérante » et non « en femme qui subjugue, au point que certains critiques en viennent à préférer la « magicienne » – entendons Mlle Mars – aux « mièvreries » de l’œuvre de Marivaux.

   Les Fausses Confidences totalisent aujourd’hui plus de six cents représentations à la Comédie-Française, ce qui les place au quatrième rang des œuvres de Marivaux les plus jouées dans ce théâtre, après Le Jeu de l’amour et du hasard, L’Épreuve et Le Legs.

   La reprise la plus mémorable des Fausses Confidences a été celle qu’en a donnée la Compagnie Madeleine Renaud – Jean-Louis Barrault, depuis son premier spectacle au théâtre Marigny en octobre 1946 jusqu’à la saison 1960-1961 où Madeleine Renaud fait ses adieux au public dans le rôle d’Araminte. Ce spectacle demeure, avec Le Triomphe de l’amour du T.N.P., La Seconde surprise de l’amour et L’IIe de la raison, un de ceux qui ont le plus contribué à la renaissance scénique de Marivaux aujourd’hui.

II. Importance de la pièce

   On tient généralement Les Fausses Confidences – à égalité avec Le Jeu de l’amour et du hasard – pour le chef d’œuvre de Marivaux. Cette comédie a ainsi fait l’objet de longs et nombreux commentaires. Ce qu’elle doit au Chien du jardinier de Lope de Vega, dont les Italiens ont déjà tiré le canevas de La Dame amoureuse par envie jouée le 6 juillet 1716 à l’Hôtel de Bourgogne, a été maintes fois souligné. Comme ce qui la rapproche de La Surprise de l’amour et même du Jeu de l’amour et du hasard, dont elle reprend bien des situations et des procédés (celui du déguisement, notamment).

   Mais on n’a pas toujours aussi assez souligné que, dans Les Fausses Confidences, l’étude du milieu bourgeois où l’argent compte autant sinon plus que l’amour est poussée plus loin que dans aucune autre pièce de Marivaux. Le romancier du Paysan parvenu a apporté de l’eau au moulin du dramaturge. Et c’est bien là ce qui fait des Fausses Confidences, sinon le chef-d’œuvre de Marivaux, du moins son œuvre la plus complexe : une pièce où s’équilibrent la surprise de l’amour vécue par Araminte, la comédie sentimentale dont Dorante est le héros et cette implacable machination montée par Dubois où Louis Jouvet ne voyait rien de moins qu’un « spectacle éprouvant pour la dignité humaine. »

Thème

   Dorante aime en secret Araminte, une riche et jolie veuve, qui est hélas d’une classe sociale supérieure à la sienne et s’apprête à épouser un vieux comte. Aidé de son valet Dubois, il imagine alors un stratagème pour conquérir en une journée le cœur de la jeune femme. À travers les demi-vérités et les manipulations de Dubois, cette comédie douce-amère révèle que l’amour est bien souvent affaire d’amour-propre.

Les Fausses Confidences au théâtre de l’Odéon

Interview d’Isabelle Huppert dans Le Figaro

  * * *

Rôle dramatique essentiel de la lettre dans Les Fausses confidences (acte II, scène 13)

   [Araminte, une jeune veuve, met à l'épreuve son intendant, Dorante, dont elle sait qu'il est amoureux d'elle et qui, suivant les bons conseils de son valet Dubois, ne lui a pas avoué son amour.]

DORANTE, ARAMINTE, DUBOIS

ARAMINTE

[...] car toute réflexion faite, je suis déterminée à épouser le Comte.

DORANTE, d’un ton ému

Déterminée, Madame !

ARAMINTE

Oui, tout à fait résolue. Le Comte croira que VOUS y avez contribué ; je le lui dirai même, et je vous garantis que vous resterez ici ; je vous le promets. (À part.) Il change de couleur.

DORANTE

Quelle différence pour moi, Madame !

ARAMINTE, d’un air délibéré

Il n’y en aura aucune, ne vous embarrassez pas, et écrivez le billet que je vais vous dicter ; il y a tout ce qu’il faut sur cette table.

DORANTE

Et pour qui, Madame ?

ARAMINTE

Pour le Comte, qui est sorti d’ici extrêmement inquiet, et que je vais surprendre bien agréablement par le petit mot que vous allez lui écrire en mon nom. (Dorante reste rêveur, et par distraction ne va point à la table.) Eh ! vous n’allez pas à la table ? À quoi rêvez-vous ?

DORANTE, toujours distrait

Oui, Madame.

ARAMINTE, à part, pendant qu’il se place

Il ne sait ce qu’il fait ; voyons si cela continuera.

DORANTE, à part, cherchant du papier

Ah ! Dubois m’a trompé !

ARAMINTE, poursuivant

Êtes-vous prêt à écrire ?

DORANTE

Madame, je ne trouve point de papier.

ARAMINTE, allant elle-même

Vous n’en trouvez point ! En voilà devant vous.

DORANTE

Il est vrai.

ARAMINTE

Écrivez. Hâtez-vous de venir, Monsieur ; votre mariage est sûr… Avez-vous écrit…

DORANTE

Comment, Madame ?

ARAMINTE

Vous ne m’écoutez donc pas ? Votre mariage est sûr ; Madame veut que je vous l’écrive, et vous attend pour vous le dire.  (À part.) Il souffre, mais il ne dit mot – est-ce qu’il ne parlera pas ? N’attribuez point cette résolution à la crainte que Madame pourrait avoir des suites d’un procès douteux.

DORANTE

Je vous ai assuré que vous le gagneriez, Madame : douteux, il ne l’est point.

ARAMINTE

N’importe, achevez. Non, Monsieur, je suis chargé de sa part de vous assurer que la seule justice qu’elle rend à votre mérite la détermine.

DORANTE, à part

Ciel ! je suis perdu. (Haut.) Mais, Madame, vous n’aviez aucune inclination pour lui.

ARAMINTE

Achevez, vous dis-je… Qu’elle rend à votre mérite la détermine… Je crois que la main vous tremble ! vous paraissez changé. Qu’est-ce que cela signifie ? Vous trouvez-vous mal ?

DORANTE

Je ne me trouve pas bien, Madame.

ARAMINTE

Quoi ! si subitement ! cela est singulier. Pliez la lettre et mettez : À Monsieur le comte Dorimont. Vous direz à Dubois qu’il la lui porte. (À part.) Le cœur me bat ! (À Dorante.) Voilà qui est écrit tout de travers ! Cette adresse-là n’est presque pas lisible. (À part.) Il n’y a pas encore là de quoi le convaincre.

DORANTE, à part

Ne serait-ce point aussi pour m’éprouver ? Dubois ne m’a averti de rien.

Rôle de la lettre

   "Dans cette scène, la lettre joue un rôle essentiel : elle permet à Araminte de mettre Dorante à l’épreuve et, tout en la dictant, d’observer les effets qu’elle produit sur le jeune homme. Le public (double énonciation) peut ainsi apprendre la profondeur et la sincérité de l’amour de Dorante.

   Elle s’inscrit même dans une double révélation. D’une part Araminte teste l’amour de Dorante en notant les réactions qui révèlent son trouble : « il change de couleur », « il ne sait ce qu’il fait », « il souffre ». La dictée de la missive sert de piège afin de vérifier si ce qui lui a dit Dubois précédemment est vrai. D’autre part, la lettre joue un rôle essentiel pour Dorante qui, très troublé au début par le contenu même de ce qu’il doit écrire, finit par l’utiliser également dans le jeu de la duplicité qu’il a mis en place avec Dubois : il révèle au public sa crainte d’avoir été dupé (« Ah ! Dubois m’a trompé ! »), redoute d’être repoussé (« Ciel ! Je suis perdu ! »). Puis il se montre confiant envers son ancien valet passé au service de sa maîtresse et, bien que déstabilisé par cette situation imprévue (« Dubois ne m’a averti de rien »), se sert alors de cette épreuve pour s’assurer, à son tour, de l’amour d’Araminte et se réconforter quant à la réussite de ses projets de mariage (« Ne serait-ce point pour m’éprouver ? »).

   Ainsi la lettre, objet matériel dont les auteurs du 17e siècle auraient condamné l’utilisation parce qu’élément concret, extérieur à l’enchaînement des sentiments et à la montée des passions, sert ici de révélateur qui noue l’action. Indissociable de l’intrigue, elle en constitue un élément majeur et contribue à la dynamique interne de l’œuvre." (fin de citation).

Remarque 

   Cet extrait faisait partie du corpus de textes proposés en 2005 au Bac L, avec un extrait de Ruy Blas de Victor Hugo (Acte II, scène 2) et de Cyrano de Bergerac (V, 5) d’Edmond Rostand. Le commentaire portait précisément sur cet extrait des Fausses confidences et la question de corpus sur le rôle dramatique essentiel de la lettre dans les extraits proposés. Le corrigé de cette question provient d'un ouvrage sur l'épreuve de l'E.A.F.

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