La Double Inconstance

La Double Inconstance oubliée de 1723 à 1934 !

La Double Inconstance (Marivaux)   Avec La Double Inconstance, Marivaux s’affirme comme un des meilleurs auteurs du Nouveau Théâtre Italien. Créée le mercredi 6 avril 1723, la pièce est en effet fort bien accueillie à l’Hôtel de Bourgogne et les applaudissements des spectateurs vont plus à Marivaux qu’à ses interprètes dont, à l’exception de Silvia, le jeu est cette fois critiqué. Les Comédiens Italiens sont autorisés à porter le titre de Comédiens ordinaires du Roi, Louis XV venant d’atteindre sa majorité [1]

Compte-rendu de la représentation de La Double Inconstance dans le Mercure d’avril 1723

   « Le 6 de ce mois, les Comédiens italiens ont aussi [2] fait l’ouverture de leur Théâtre par une comédie nouvelle, qui a pour titre La Double Inconstance. Cette pièce n’a pas paru indigne de La Surprise de l’amour [3], comédie du même auteur, qui a si bien concouru […] à attirer de nombreuses assemblées avant la clôture. On a trouvé beaucoup d’esprit dans cette dernière de même que dans la première ; ce qu’on appelle métaphysique du cœur y règne un peu trop, et peut-être n’est-elle pas à la portée de tout le monde ; mais les connaisseurs y trouvent de quoi nourrit l’esprit. » Suit un résumé des trois actes.

   Avec les deux inconstants, l'amour se défait. On ressent la même mélancolie que devant certaines toiles de Watteau : on s'embarque pour Cythère mais l'on débarque ailleurs. Les couples ne sont pas les mêmes à l'arrivée qu'au départ. Ce n'est ni mieux, ni plus mal, personne ne pleure ou ne meurt. Ce n'est pas un drame mais une comédie désenchantée.

   Jouée quinze fois de suite lors de sa création, La Double Inconstance est reprise, dès le début de la saison suivante, en novembre 1723, et elle reparaîtra souvent sur les affiches de l’Hôtel de Bourgogne. Lors des « saisons » qu’ils font à Versailles ou à Fontainebleau, les Comédiens Italiens la donneront plusieurs fois devant la cour. En 1743, soit vingt ans après sa première représentation, on la voit encore figurer dans leur répertoire. Et Silvia y est, toujours, inimitablement Silvia, alors que les autres personnages ont changé de titulaires.

   Mais, comme pour La Surprise de l’amour, la disparition de Silvia puis celle du Nouveau théâtre Italien porte un coup fatal à la carrière de cette pièce. On l’oublia presque. Certes, Musset s’en inspira peut-être pour sa première pièce, La Nuit vénitienne, et quelques critiques la citèrent à l’occasion. C’est seulement en 1934 qu’elle entra au répertoire de la Comédie Française.

   La Double Inconstance est donc remise à sa vraie place, une des premières, sinon la première dans l’œuvre de Marivaux et même dans le théâtre français.

   Au-delà de cette « métaphysique du cœur » dont parle le Mercure, on y trouve, bien avant l’heure, une évocation des rapports de classe, revendication nouvelle. L'Arlequin-paysan, très sûr de ses droits, rappelle le prince au premier devoir d'un contrat qui lie un roi à ses sujets : rendre la justice et être par conséquent un homme juste.

Vie quotidienne dans La Double Inconstance

Lisette et sa mouche (La Double Inconstance, Marivaux)   On peut effectuer ce travail pour tous les ouvrages. Car la littérature s'inscrit dans le contexte du temps, bel euphémisme !  

   « Métaphysique du cœur », annonce un critique du Mercure au sujet des pièces de Marivaux. Certes ! Mais on y trouve également des allusions à la vie quotidienne du temps. Voyons donc ici La Double Inconstance.

I. Les mouches (acte I, scène 3)

   Flaminia, dame de la cour du prince Silvio et sa confidente, lui promet de tout tenter pour ébranler la constance amoureuse d’Arlequin envers Silvia. S’il peut lui devenir infidèle, le dépit pourra porter Silvia à se venger et à tomber dans les bras de Silvio. Flaminia approche donc une jeune coquette, Lisette, qui porte des mouches selon la mode citadine.

LISETTE, FLAMINIA

LISETTE

Je viens recevoir tes ordres : que me veux-tu ?

FLAMINIA

Approche un peu que je te regarde.

LISETTE

Tiens, vois à ton aise.

FLAMINIA, après l’avoir regardée.

Oui-da, tu es jolie aujourd’hui.

LISETTE, en riant.

Je le sais bien ; mais qu’est-ce que cela te fait ?

FLAMINIA

Ôte cette mouche galante que tu as là.

LISETTE, refusant.

Je ne saurais ; mon miroir me l’a recommandée.

FLAMINIA

Il le faut, te dis-je.

LISETTE, en tirant sa boîte à miroir, et ôtant la mouche.

Quel meurtre ! Pourquoi persécutes-tu ma mouche ?

FLAMINIA

J’ai mes raisons pour cela. Or çà, Lisette, tu es grande et bien faite.

LISETTE

C’est le sentiment de bien des gens.

FLAMINIA

Tu aimes à plaire ?

LISETTE

C’est mon faible.

FLAMINIA

Saurais-tu, avec une adresse naïve et modeste, inspirer un tendre penchant à quelqu’un, en lui témoignant d’en avoir pour lui, et le tout pour une bonne fin ?

LISETTE

Mais j’en reviens à ma mouche : elle me paraît nécessaire à l’expédition que tu me proposes.

FLAMINIA

N’oublieras-tu jamais ta mouche ? Non, elle n’est pas nécessaire : il s’agit ici d’un homme simple, d’un villageois sans expérience, qui s’imagine que nous autres femmes d’ici sommes obligées d’être aussi modestes que les femmes de son village. Oh ! la modestie de ces femmes-là n’est pas faite comme la nôtre ; nous avons des dispenses qui les scandaliseraient. Ainsi ne regrette plus ces mouches, et mets-en la valeur dans tes manières ; c’est de ces manières dont je te parle ; je te demande si tu sauras les avoir comme il faut ? Voyons, que lui diras-tu ? […]

II. Les repas

   L’acte I se terminait sur un Divertissement qu’ont négligé toutes les éditions de La Double Inconstance. Voici un extrait des paroles qu’y chantait le traiteur (à la fin de l’acte, Arlequin est inconsolable de l’absence de Silvia mais s’en trouvera bientôt dédommagé par le récit d’un succulent récit qui l’attend) :

« Par le fumet de ces chapons,

Par ces gigots, par ma poularde,

Par la liqueur de ces flacons,

Par nos ragoûts à la moutarde,

Par la vertu de ces jambons,

Je te conjure, âme gourmande,

De venir avaler la viande

Que dévorent tes yeux gloutons.

Ami, tu ne peux plus attendre,

Viens, ce rôt a charmé ton cœur… »

   On sait que la « nouvelle cuisine » est née et, avec elle, la tentative d’alléger les plats en délaissant quelque peu la viande au profit de saveurs plus raffinées. Mais Arlequin n’est qu’un paysan et les viandes sont le gage d’un bon repas.

III. Les mœurs de la haute société (acte II, scène 1)

SILVIA (à FLAMINIA)

   « C’est quelque chose d’épouvantable que ce pays-ci ! Je n’ai jamais vu de femmes si civiles, des hommes si honnêtes. Ce sont des manières si douces, tant de révérences, tant de compliments, tant de signes d’amitié ! Vous diriez que ce sont les meilleurs gens du monde, qu’ils sont pleins de cœur et de conscience. Point du tout ! De tous ces gens-là, il n’y en a pas un qui ne vienne me dire d’un air prudent : « Mademoiselle, croyez-moi, je vous conseille d’abandonner Arlequin, et d’épouser le Prince » ; mais ils me conseillent cela tout naturellement, sans avoir honte, non plus quel s’ils m’exhortaient à quelque bonne action. « Mais, leur dis-je, j’ai promis à Arlequin ; où est la fidélité, la probité, la bonne foi ? » Ils ne m’entendent pas ; ils ne savent ce que c’est que tout cela, c’est tout comme si je leur parlais grec. Ils me rient au nez, me disent que je fais l’enfant, qu’une grande fille doit avoir de la raison ; eh ! cela n’est-il pas joli ? Ne valoir rien, tromper son prochain, lui manquer de parole, être fourbe et mensonger ; voilà le devoir des grandes personnes de ce maudit endroit-ci. Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? D’où sortent-ils ? De quelle pâte sont-ils ? »

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