La Nouvelle Héloïse, reflet de la vie de Rousseau ?

Sophie d'Houdetot⇔   Comme chacun sait, il est bien périlleux de se livrer à un parallèle entre la composition d’un roman et la vie de son auteur. Mais pourquoi ne pas le tenter ?

   Le 9 avril 1756, Rousseau trouve la retraite à laquelle il aspire à l’Ermitage, chez Mme d’Épinay. Il porte en lui les rêves de son impossible amour pour Sophie d’Houdetot et écrit les deux premières parties de La Nouvelle Héloïse, qu’il confie à Diderot début 1757. Mais il a déjà en tête, semble-t-il, certains épisodes des dernières parties, par exemple la promenade sur le lac : « Vos gens se sont-ils noyés ? » lui écrit un ami le 23 novembre 1756.

   En janvier 1757, Mme d’Houdetot lui rend visite à l’Ermitage. Page d’amour bien décevante dans la vie de Rousseau… qui se termine en juillet. Amitié, coquetterie et équivoque : Mme d’Houdetot n’a d’yeux que pour Saint-Lambert.

   Le roman prend alors la tournure qu’il revêt dans les parties suivantes : images de la fidélité conjugale, d’une amitié qui se résigne à ne pas être de l’amour. Ce dessein s’accentue dans les cinquième et sixième parties : une vie selon la nature et selon la raison se déroule sous les yeux du lecteur. Le critique Lanson parle d’« un rêve de volupté redressé en instruction morale. » Si l‘on en croit une lettre de Rousseau à Mme d’Houdetot du 18 février 1758, ces deux parties ne seront composées que plus tard.

   L’ouvrage est sans cesse remanié jusqu’à sa première publication en 1761. L’édition de 1763 apporte d’importantes corrections formelles. Dans les diverses versions du manuscrit, on note, de la main de Rousseau, « trop de participes en ant » et, sur un brouillon d’une lettre de Saint-Preux : « Plus simplement, sans exclamation, et finir par les idées de la mort » ou bien, au bas d’une lettre de Julie : « Je ne la relis jamais sans plaisir. »

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Allons plus loin avec Julie et Mme d’Houdetot : roman vs réalité (Les Confessions)

   Dans le Livre IX des Confessions, Rousseau se livre à une analyse de la rencontre du rêve vs réalité et de la projection du roman dans sa vie. Il nous livre également un secret qu’il voulait nous cacher : après avoir espéré se faire aimer comme Saint-Preux, il doit voler son demi-échec par le mythe de l’amour pur qu’il place au début de l’aventure et qui sera, dans la deuxième moitié de La Nouvelle Héloïse, le lien immortel des « belles âmes ». Telle est la revanche de l’amour déçu : la réalité médiocre est transfigurée et ennoblit le roman.

   « Le retour du printemps avait redoublé mon tendre délire, et dans mes érotiques transports[1] j’avais composé pour les dernières parties de la Julie plusieurs lettres qui se sentent du ravissement dans lequel je les écrivis ; je puis citer entre autres celles de l’Élysée et de la promenade sur le lac, qui, si je m’en souviens bien, sont à la fin de la quatrième partie. Quiconque, en lisant ces deux lettres, ne sent pas amollir et fondre son cœur dans l’attendrissement qui me les dicta, doit fermer le livre : il n’est pas fait pour juger des choses de sentiment.

   Précisément dans le même temps, j’eus de madame d’Houdetot une seconde visite imprévue [...] A ce voyage, elle était à cheval et en homme.  Quoique je n’aime guère ces sortes de mascarades, je fus pris à l’air romanesque de celle-là et, pour cette fois, ce fut de l’amour. Comme il fut le premier et l‘unique en toute ma vie[2], et que ses suites le rendront à jamais mémorable et terrible à mon souvenir[3], qu’il me soit permis d’entrer das quelque détail sur cet article [Rousseau évoque alors la comtesse d’Houdetot et son amour pour le poète Saint-Lambert, alors aux armées]. C’était un peu par goût, à ce que j’ai pu croire, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lambert, qu’elle venait me voir. Il l’y avait exhortée, et il avait raison de croire que l’amitié qui commençait à s’établir entre nous rendrait cette société agréable à tous les trois. Elle savait que j’étais instruit de leur liaison ; et, pouvant me parler de luis sans gêne, il était naturel qu’elle se plût avec moi.

   Elle vint ; je la vis, j’étais ivre d’amour sans objet[4] : cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se fixa sur elle, je vis ma Julie en Mme d’Houdetot, et bientôt je ne vis plus que Mme d’Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d’orner l’idole de mon cœur. Pour m’achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de l’amour ! En l’écoutant, en me sentant auprès d’elle, j’étais saisi d’un frémissement délicieux, que je n’avais jamais éprouvé après de personne. Elle parlait, et je me sentais ému ; je croyais ne faire que m’intéresser à ses sentiments, quand j’en prenais de semblables ; j’avalais à longs traits la coupe empoisonnée dont je ne sentais encore que la douceur. Enfin, sans que je m’en aperçusse et sans qu’elle s’en aperçût, elle m’inspira pour elle-même tout ce qu’elle exprimait pour son amant. Hélas ! ce fut bien tard, ce fut bien cruellement brûler d’une passion non moins vive que malheureuse, pour une femme dont le cœur était plein d’un autre amour !     

   Malgré les mouvements extraordinaires que j’avais éprouvés auprès delle, je ne m‘aperçus pas d’abord de ce qui m‘était arrivé ; ce ne fut qu’après son départ que, voulant penser à Julie, je fus frappé de ne pouvoir plus penser qu’à madame d’Houdetot. Alors mes yeux se dessillèrent ; je sentis mon malheur, j’en gémis, mais je n’en prévis pas les suites.

   J’hésitai longtemps sur la manière dont je me conduirai avec elle, comme si l’amour véritable laissait assez de raison pour suivre des délibérations. Je n’étais pas déterminé quand elle revint me prendre au dépourvu. Pour lors j’étais instruit. La honte, compagne du mal, me rendit muet, tremblant devant elle ; je n’osais ouvrir la bouche ni fermer les yeux : j’étais dans un trouble inexprimable, qu’il était impossible qu’elle ne vît pas. Je pris le parti de le lui avouer, et de lui en laisser deviner la cause : c’était la lui dire assez clairement.  

   Si j’eusse été jeune et aimable, et que dans la suite madame d’Houdetot eût été faible, je blâmerais ici sa conduite ; mais tout cela n’était pas ; je ne pus que l’applaudir et l’admirer. Le parti qu’elle prit était également celui de la générosité et de la prudence. Elle ne pouvait s’éloigner brusquement de moi sans en dire la cause à Saint-Lambert, qui l’avait lui-même engagée à venir me voir : c’était exposer deux amis à une rupture, et peut-être à un éclat qu’elle voulait éviter. Elle avait pour moi de l’estime et de la bienveillance. Elle eut pitié de ma folie ; sans la flatter, elle la plaignit, et tâcha de m’en guérir. Elle était bien ais de conserver à son amant et à elle-même un ami dont elle faisait cas ; elle ne me parlait de rien avec plus de plaisir que de l’intime et douce société que nous pourrions former entre nous trois, quand je serai devenu raisonnable. Elle ne se bornait pas toujours à ces exhortations amicales, et ne m’épargnait pas au besoin les reproches plus durs que j’avais bien mérités.    

   Je me les épargnais encore à moi-même. Sitôt que je fus seul, je revins à moi ; j’étais plus calme après avoir parlé : l’amour connu de celle qui l’inspire en devient plus supportable. La force avec laquelle je me reprochais le mien m’en eût dû guérir, si la chose eût été possible.

 


[1] À l’Ermitage, « dévoré du besoin d’aimer sans jamais l’avoir pu bien satisfaire », Rousseau se console en imaginant un roman d’amour (printemps 1757).

[2] Et Mme de Warens ?

[3] Mme d’Houdetot se détachera de Rousseau et cette aventure provoquera la brouille avec Mme d’Épinay.

[4] On peut penser ici au « vague des passions » que Chateaubriand analysera dans René. En ce sens, Rousseau est un préromantique.

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Date de dernière mise à jour : 16/12/2019