Le mal de vivre

   Chez l’héroïne de La Nouvelle Héloïse, Julie, devenue Mme de Wolmar, on remarque ce mal de vivre qui préfigure celui du siècle suivant. C’est celui de Rousseau qu’il analyse par ailleurs dans la Lettre à M. de Malesherbes.

   Dans cette lettre à Saint-Preux, Julie vient d’affirmer que sur terre le bonheur est davantage dans le désir que dans sa satisfaction. C’est là un bienfait de l’imagination qui embellit l’objet du désir. Sa conviction la conduit à énoncer la formule devenue célèbre :

   « Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité ; et tel est le néant des choses humaines, que hors l’Être existant par lui-même, il n’y a rien de beau que ce qui n’est pas. »

   Elle cherche ici à expliquer son trouble :

   « ... Je ne vois partout que sujets de contentement[1] et je ne suis pas contente ; une langueur secrète s’insinue au fond de mon cœur ; je le sens vide et gonflé, comme vous disiez autrefois du vôtre ; l’attachement que j’ai pour tout ce qui m‘est cher ne suffit pas pour l’occuper ; il lui reste une force inutile [le désir] dont il ne sait que faire. Cette peine est bizarre, j’en conviens ; mais elle n’est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse ; le bonheur m’ennuie[2]

   Concevez-vous quelque remède à ce dégoût du bien-être ? Pour moi, je vous avoue qu’un sentiment si peu raisonnable et si peu volontaire a beaucoup ôté du prix que je donnais à la vie ; et je n’imagine pas quelle sorte de charme[3] on y peut trouver, qui me manque ou qui me suffise. Une autre sera-t-elle plus sensible que moi ? aimera-t-elle mieux son père, son mari, ses enfants, ses amis, ses proches ? en sera-t-elle mieux aimée, mènera-t-elle une vie plus de son goût ? sera-t-elle plus libre d’en choisir une autre ? jouira-elle d’une bonne santé ? aura-t-elle plus de ressources contre l’ennui, plus de liens qui l’attachent au monde ? Et toutefois j’y vis inquiète ; mon cœur ignore ce qui lui manque ; il désire sans savoir quoi.

   Ne trouvant donc rien ici-bas qui lui suffise, mon âme avide cherche ailleurs de quoi la remplir : en s’élevant à la source du sentiment[4] et de l’être[5], elle y perd sa sécheresse et sa langueur, elle y renaît, elle s’y ranime, elle y trouve un nouveau ressort, elle y puise une nouvelle vie, elle y prend une autre existence qui ne tient point aux passions du corps, ou plutôt, elle n’est plus en moi-même, elle est toute dans l’être immense qu’elle contemple, et, dégagée un moment de ses entraves, elle se console d’y rentrer par cet essai d’un état plus sublime qu’elle espère être un jour le sien... »       

La Nouvelle Héloïse, 6e partie, Lettre 8.

 


[1] Sens plus fort qu’aujourd’hui : état de celui dont les désirs son pleinement satisfaits. Même remarque pour content.

[2] Sens plus fort : m’afflige, me désespère.

[3] Sens plus fort : attrait puissant auquel on ne peut échapper.

[4] Conscience d’exister.

[5] Le fait d’exister.

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