Rôle de la nature dans la Nouvelle Héloïse

Paysages

   Vue de Clarens

   Bien entendu, on aime la nature avant Rousseau mais, pour la première fois, il mêle la nature à la vie de ses héros : même si les descriptions de la nature ne sont pas très abondantes dans ce roman, elle semble néanmoins partout présente ; elle n’est pas un simple décor mais un personnage du roman.

   Julie et Saint-Preux ne s’aimeraient pas aussi bien – semble-t-il – s’ils ne vivaient pas dans ces paysages harmonieux et grandioses de Clarens, de la Dent de Jaman, des escarpements sauvages de Meillerie. La nature est complice du désespoir de Saint-Preux qui, se croyant séparé de Julie pour toujours, va chercher dans le désert de Meillerie le courage de se suicider. Et c’est une promenade sur le lac, entre Clarens et Meillerie, le retour au clair de lune qui leur révèle que l’amour est toujours aussi fort et menace de les submerger.

   Rousseau prête une âme à la nature, il en fait une confidente et une conseillère ; seul avec elle, on n‘est pas dans la solitude ou dans un « désert » mais avec une amie.

   Le roman révèle aussi une forme tout aussi romantique du sentiment de la nature : l’amour de la montagne (1). Sentiment neuf : avant lui, on redoute la montagne (2). En se passionnant pour les amours de Julie et Saint-Preux, les lecteurs se passionnent pour le pays qu’ils aiment : nombreux sont ceux qui partent sur leurs traces des deux amants et de leur créateur.

   Mentionnons que Rousseau a lui-même commandé et décrit une série de douze gravures pour illustrer La Nouvelle Héloïse, qui seront dessinées par Gravelot. La lettre sur le Valais correspond à une nouvelle sensibilité, illustrée au même moment par le peintre Joseph Vernet.

Engouement pour la nature au 18e siècle ici

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Notes

(1) Rousseau avait d’abord songé à placer ses héros dans une Arcadie imaginaire.

(2) Sauf Haller dans les Alpes.

Le jardin à l’anglaise de Clarens

Jardin à l'anglaise   Saint-Preux à Mylord Édouard

   [Dans cette lettre, Sait-Preux rapporte les paroles de M. de Wolmar qui vient de lui faire visiter l’Elysée, jardin de son château, où la nature semble avoir tout ordonné. « L’erreur des prétendus gens de goût, a-t-il dit, est de vouloir de l’art partout et de n’être jamais contents que l’art ne paraisse ; au lieu que c’est à le cacher que consiste le véritable goût, surtout quand il est question des ouvrages de la nature. »]

   « Que fera donc l’homme de goût qui vit pour vive, qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison ? Il la fera si commode et si agréable qu’il s’y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu’il semble n’avoir rien fait. Il rassemblera l’eau, la verdure, l’ombre et la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie ; elle est ennemie de la nature et de la variété ; et toutes les allées d’un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu’on croit être toujours dans la même ; il élaguera le terrain pour s’y promener commodément, mais les deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement parallèles ; la direction n’en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d’un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s’inquiètera point de se percer au loin de belles perspectives : le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu’ont la plupart des hommes à ne se plaire qu’où ils ne sont pas : ils sont toujours avides de ce qui est loin d’eux ; et l’artiste qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui l’entoure, se donne cette ressource pour les amuser […]. Ici, par exemple, on n’a pas de vue hors du lieu, et l’on est très content de n’en pas avoir. On penserait volontiers que tous les charmes de la nature y sont renfermés, et je craindrais fort que la moindre échappée de vue au dehors n’ôtât beaucoup d’agrément à cette promenade. Certainement, tout homme qui n’aimera pas à passer les beaux jours dans un lieu si simple et si agréable n’a pas le goût pur ni l’âme saine. J’avoue qu’il n’y faut pas amener en pompe les étrangers ; mais en revanche on s’y peut plaire soi-même sans le montrer à personne […]. Ici l’on n’a transporté ni terres ni pierres, on n’a fait ni pompes ni réservoirs, on n’a besoin ni de serres ni de fourneaux, ni de cloches, ni de paillassons... »    

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