Dissertation Liaisons dangereuses : pouvoir des mots

Sujet (1) : Vous commenterez le jugement suivant : « Les Liaisons dangereuses mettent en scène, de façon fascinante, le pouvoir des mots. Mais ce n’est pas seulement dans les entreprises réussies de la séduction. Le rapport incertain du mot à la chose, c’est la première des liaisons dangereuses ; et c’est celle à laquelle nul n’échappe ». (in J.L. SEYLAZ, « Les mots et la chose. Sur l’emploi des mots ‘amour’, ‘aimer’ chez Mme de Merteuil et Valmont », Revue d’histoire littéraire de la France, juillet-août 1982, p. 568).

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   Le 18e siècle a vu l’éclosion d’une littérature libertine et épistolaire dont Les Liaisons dangereuses pourraient être la quintessence. L’ambiguïté de l’œuvre – quoi qu’en dise Choderlos de Laclos dans son Introduction – se prête à maintes interprétations. Sa forme même, l’épistolaire, peut induire une lecture langagière. C’est ainsi que Seylaz évoque une mise en scène « fascinante » du « pouvoir des mots » qui aurait certes pour objectif premier « la séduction » ; mais au-delà de cette efficacité du Verbe, le critique relève une autre perspective, essentielle à ses yeux : les protagonistes utilisent des vocables qui ne recouvrent pas forcément la vérité de l’objet nommé et établissent ainsi un « rapport incertain » entre le mot et la chose. Et c’est en cela que résiderait « la première des liaisons dangereuses », le danger essentiel de la liaison : une mauvaise appropriation du langage et ses funestes conséquences. C’est ainsi qu’à la première donnée – mensonge et manipulation langagière – se rajoute une deuxième – qui en serait la cause – : tous les scripteurs sont victimes, d’une manière paradoxale, de leur propre outil, le langage ; l’arme de plume se retourne contre la main qui l’utilise.

   Il convient de définir ce qu’est une « liaison » au sens du 18e siècle qui a le culte des relations sociales heureuses. Baudelaire a vu le premier dans cet ouvrage un « livre de sociabilité ». Les lettres prennent en effet le relais des conversations dont bourdonnent les salons ; elles sont le produit de cette société bavarde, bref un objet socialisé. Du reste, l’art – artifice ? – d’écrire fait partie de l’éducation de l’honnête homme et de la jeune fille. Par le choix d’un titre paradoxal qui relève de l’oxymore, Laclos se rapproche de Rousseau pour lequel l’être social est devenu une seconde nature, dénonçant la perversion du langage dans une société de faux-semblants dont il stigmatise les tares et les hypocrisies, asservie qu’elle est à l’apparence et au mensonge. Les « liaisons » relèvent de tous les échanges sociaux, et quoi de plus social dans cette époque hédoniste que le sentiment amoureux ?

   Le roman épistolaire est, par définition générique, une mise en scène et donc un artifice : nous sommes, sinon à l’Opéra ou à la Comédie comme les protagonistes du roman – lieux de conversation d’abord, de représentation ensuite – du moins au théâtre : les personnages s’avancent masqués, jouent un rôle et l’on assiste, à travers leurs lettres, à un dialogisme théâtral, voire à une polyphonie à l’attrait irrésistible grâce au pouvoir des mots – ou mots de pouvoir ? -. Voilà le vainqueur et le vaincu, l’oppresseur et l’opprimé, le tyran et l’esclave, l’emprisonnement du plus faible – le séduit – par le plus fort – le séducteur -. La joute amoureuse se règle avec les mots. Car la lettre, acte de langage, devient uns posture stratégique. Du reste, le 18e siècle a bien compris ce pouvoir du discours, le mettant au service d’autres causes, notamment politiques ; et Voltaire sait bien qu’une phrase peut être plus mortelle qu’un coup d’épée.

   Ces mots au service de la séduction sont utilisés avant tout par Madame de Merteuil et Monsieur de Valmont. Citons dès l’abord deux phrases-clés, symboles de leur projet.

   La marquise écrit ceci au vicomte dans la Lettre XXXIII : « Il n’y a rien de si difficile en amour que d’écrire ce qu’on ne sent pas ». Est soulevée ici la question de l’écriture et de sa sincérité. Car écrire, ce n’est pas dire la vérité mais créer une réalité autre et instaurer ainsi un décalage entre l’écriture et le réel, décalage conscient et voulu du jeu de mots, piège à séduire. Du reste, Madame de Merteuil va même jusqu’à devenir professeur d’écriture et donner des leçons de style à Cécile : « Quand vous écrivez à quelqu’un, c’est pour lui et non pour vous : vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez, que ce qui lui plaît davantage ». Et Danceny, dans la Lettre CXXI, se voit assener cette phrase : « Quittez donc, si vous m’en croyez, ce ton de cajolerie, qui n’est plus que du jargon, dès qu’il n’est pas l’expression de l’amour ».  Pour Madame de Merteuil, la lettre est un lieu de persuasion verbale afin d’amener l’autre à reconnaître la seule loi du plaisir car elle considère l’amour comme une aliénation du cœur et de l’esprit, un « déraisonnement ». Elle méprise « ces femmes qui confondent sans cesse l’amour et l’amant » et ne croit pas – ne croit plus ? – en l’amour « que l’on nous vante comme la cause de nos plaisirs » mais il « n’en est au plus que le prétexte ».

   Quant à la phrase-clé du vicomte, elle pourrait bien être : « Conquérir est notre destin » ; il s’assimile ainsi à la marquise, s’attachant comme elle à la rhétorique dans sa Lettre XXIII : il vient d’écrire à Madame de Tourvel mais cette lettre ne lui convient pas ; « il faudra la refaire », conclut-il en prenant ses distances.

   Si Valmont compose de nombreux brouillons pour lui-même, il prend plaisir par contre à composer des lettres entières pour Cécile, pastiches réussis de son style enfantin. Et que dire de la lettre envoyée à Madame de Tourvel écrite sur les reins de sa maîtresse Émilie ? C’est peut-être ici que se révèle le mieux l’art cruel de Valmont et sa maîtrise du double sens : les mots décrivent à la fois le bonheur physique et le plaisir amoureux ; bien entendu, la Présidente n’en retiendra que le second aspect.

   Dans la Lettre VI envoyée à Madame de Merteuil, il narre ses débuts avec Madame de Tourvel ; il a timbré sa Lettre XXXVI de Dijon où réside le Président afin qu’elle soit lue. Ces lettres semblent dire le vrai, mais n’est-ce pas pour mieux tromper ? Le factice ne prévaut-il pas sur le sincère ? Du reste, Valmont ne trouve-t-il pas la « campagne ennuyeuse comme le sentiment » ? Quant à la lettre de rupture ponctuée régulièrement du fameux « ce n’est pas ma faute », elle tue définitivement l’amour, la confiance en l’autre, la confiance dans les mots ; elle tue même un être humain. Ainsi Valmont va-t-il jusqu’au bout de son « principe », sauvant son propre moi au détriment de celui d’autrui.

   C’est ainsi que l’on peut justifier « les entreprises réussies de la séduction » des deux libertins.

   Mais – et c’est en cela que réside toute l’ambiguïté du roman – Valmont et la marquise sont-ils bien sûrs de n’avoir pas succombé à l’amour, prisonniers de leur propre piège à mots qui recouvrent trop bien et si mal à la fois la chose ? Et, dans une autre perspective, leurs victimes ne sont-elles pas elles-mêmes prisonnières de leur propre langage ?

   Cécile confond sexe et sentiment, « simple machine à plaisir », tout comme Danceny qui proclame dans la Lettre CLVII que « l’amitié unie au désir ressemble tant à l’amour ! » Le cas de Madame de Tourvel s’avère plus complexe : elle succombe aux charmes de Valmont en douze lettres. Lucide au départ, elle fuit le château de Madame de Rosemonde, ignorant sans doute que la liaison par lettres est un moyen de contact redoutable, dont Valmont use et abuse. Ses lettres révèlent son combat intérieur et elle ne cesse de dire son amour au moment même où elle le nie, le mensonge révélant une vérité masquée. Elle accepte l’amitié de Valmont pour mieux refuser l’amour, rusant ainsi avec elle-même : comme le libertin, elle ment aux autres et à elle-même. Dans la Lettre LVI, évoquant son mariage, elle écrit : « Je suis heureuse, je dois l’être » et conclut ainsi : « Cette lettre est la dernière que vous recevrez de moi ». Mais combien suivront ?

   Personnalité complexe, avons-nous dit. Madame de Tourvel connaît trois étapes : le refus lucide, le refus déjà mensonger et enfin l’acceptation de l’amour : « Placée par M. de Valmont entre sa mort ou son bonheur, je me suis décidée pour ce dernier ; […] Valmont est heureux […]. C’est donc à votre neveu que je me suis consacrée » avoue-t-elle à Madame de Rosemonde dans la Lettre CXXVIII. La Présidente est la seule à montrer la véritable éloquence de l’amour et, après maints détours, à y succomber totalement, jusqu’à en mourir.

   Mais ne pourrait-on lui reprocher, à elle aussi, d’avoir accordé trop de confiance aux mots de Valmont, notamment dans la lettre de rupture, et de n’avoir point perçu, derrière la cruauté des lignes, un sentiment qu’un libertin – elle devrait le savoir – ne peut que réprouver ? Ne serait-elle pas victime d’une certaine candeur psychologique et d’une méconnaissance non de l’individu-Valmont mais du personnage-Valmont ? Soulignons ici l’allusion de Madame de Merteuil au mot et à la chose qui leur donne une signification bien particulière : Madame de Tourvel, dit-elle à Valmont, s’épuise « pour la défense du mot » et est dès lors incapable de défendre la chose.  La marquise ramène toujours l’amour – le sentiment – à la chose – les sens -.

   Toujours ? On peut en douter car il semble bien qu’elle-même et Valmont se soient aimés lors d’une première liaison qui reste bien mystérieuse. N’écrit-elle pas : « Dans le temps où nous aimions, car je crois que c’était de l’amour » ? À la différence de madame de Tourvel, c’est une excellente analyste des sentiments amoureux. Et n’est-ce pas la jalousie – quoi qu’elle s’en défende – qui la pousse à entraîner Valmont vers l’ultime ravage ? La phrase précédente semble en effet contredire celle-ci : « Cette même ottomane où vous et moi scellâmes si gaiement et de la même manière notre éternelle rupture ». Lucide, incapable de garder Valmont, elle ne peut plus que l’aimer à travers la jalousie, une jalousie que Valmont, l’autre spécialiste du sentiment amoureux, ne remarque même pas.

   C’est qu’il a trop confiance en elle ou plutôt en ses mots, persuadé qu’elle est une vraie libertine, dupe d’elle-même donc, mais également de lui-même.

   Nous sommes au fait du penchant de Valmont pour la Présidente dès la Lettre IV, où il affirme : « J’ai bien besoin d’avoir cette femme, pour me sauver du ridicule d’en être amoureux ». Remarque libertine s’il en est, où le stratège sait – croit savoir – que l’amour décline lorsque les sens sont assouvis. Dans le portrait qu’il dresse de Madame de Tourvel à la Lettre VI, rien ne dépare la description d’une femme aimée, et aimée lucidement car il note ses défauts : elle s’habille mal mais c’est que « toute parure lui nuit ». En quelque sorte, il lui trouve des excuses. Il confie à Madame de Merteuil dans la Lettre XV : « Je suis réellement amoureux » et évoque dans la Lettre XXIII « l’empire de cette femme » qui lui semble mystérieux. Citons une fois encore la Lettre XLVIII, écrite sur le dos d’Émilie, où il s’abuse lui-même tout en croyant n’abuser que Madame de Tourvel. Mais comment échapper au plaisir d’un exercice de style de haute voltige lorsqu’un troisième personnage, Madame de Merteuil surtout, est le témoin à distance d’une telle prouesse ? Il avoue cependant à cette dernière à l’issue de la première nuit avec la Présidente : « L’ivresse fut complète et réciproque ; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir. Je ne sortis de ses bras que pour tomber à ses genoux, pour lui jurer un amour éternel ; et, il faut tout avouer, je pensais ce que je disais ». Le voilà donc capable d’amour vrai, celui qui mêle le cœur, l’esprit et les sens. Du reste, il admet son amour mais veut « vaincre » son sentiment par fidélité envers son principe qui est de tout calculer pour dominer le hasard et le destin. Vaine lutte. Il éprouve le besoin de dire à Danceny dans la Lettre CLV, alors que Madame de Tourvel est au plus mal et perdue à tout jamais : « Ce que j’ajoute encore, c’est que je regrette madame de Tourvel ; c’est que je suis au désespoir d’être séparé d’elle ; c’est que je paierais der la moitié de ma vie le bonheur de lui consacrer l’autre. Ah ! Croyez-moi, on n’est heureux que par l’amour ». Valmont reconnaît et le mot, et la chose. Sans doute depuis le début du roman. Mais à côté de ses principes s’érige la vanité que stigmatise Madame de Merteuil, cette fine analyste de cœurs, dans la Lettre CXLV.

   Que reste-t-il au bout du compte de ces « entreprises réussies de la séduction » ? Cécile s’enferme au couvent, Valmont tombe sous les coups de Danceny qui s’enfuit à Malte, la marquise part pour la Hollande, ruinée et défigurée, et Madame de Tourvel, atteinte au cœur par cinq mots meurtriers – « ce n’est pas ma faute » – se laisse mourir, folle de chagrin. Ces catastrophes en cascade sont le fait d’une cascade de mots où se perdent les scripteurs, les plus lucides comme les plus sincères, l’un n’excluant pas l’autre. Toute liaison est dangereuse en puissance mais elle le devient davantage lorsque le sentiment est soumis au pouvoir du mot dévoyé, galvaudé, opaque, vide de sens et manipulé. Pourtant, la marquise et le vicomte savent ce que recouvre le mot « amour » ; l’orgueil seul les empêche de reconnaître la « chose » sous « le mot ».

   C’est ainsi que nous nuancerions les propos de Seylaz, leur exactitude et leur portée.

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Notes

(1) Niveau Licence de Lettres.

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