Notes de bas de page de Laclos dans Les Liaisons

   Dans Les Liaisons dangereuses, les notes de bas de page de Laclos (qu’il annonce comme celles de l’éditeur), rares et souvent peu éclairantes, méritent toutefois qu’on s’y arrête. Il explicite ce qui ne mérite pas de l’être et tait ce qui le mériterait… Ce sont les règles du jeu.

   Les lettres sont ponctuées des citations littéraires des uns et des autres (surtout de Valmont), soigneusement référencées par Laclos : le siècle est épris de culture.

Lettre I (Cécile à Sophie Carnay, son amie de couvent)

« la superbe Tanville » => « pensionnaire du même Couvent ».

« la bonne Joséphine » => « tourière du Couvent ».

Lettre II (Merteuil à Valmont)  

« … ce sera enfin une rouerie de plus à mettre dans vous Mémoires. » => « Ces mots roué et rouerie, dont heureusement la bonne compagnie commence à se défaire, étaient fort d’usage à l’époque où ces Lettres ont été écrites. » Cette remarque correspond à son objectif : montrer le vice pour le dénoncer. Intéressante remarque concernant « l’époque » : aux alentours de la Régence, peut-être ou juste après…

« Et moi, n’ai-je pas encore plus à me plaindre de lui, monstre que vous êtes ? »  => « Pour entendre ce passage, il faut savoir que le Comte de Gercourt avait quitté la Marquise de Merteuil pour l’Intendante de ***,      qui lui avait sacrifié le Vicomte de Valmont, et que c’est alors que la Marquise et le vicomte s’attachèrent l’un à l’autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux événements dont il est question dans ces Lettres, on a cru devoir en supprimer toute la Correspondance. » « On » a bien fait !

Lettre IV (Valmont à Merteuil)

   « Et si de l’obtenir je n’emporte le prix, / J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris. » => « La Fontaine ».

Lettre VI (Valmont à Merteuil)

   « Vous jugez bien qu’une prude craint de sauter le fossé [au propre et au figuré].» => « On reconnaît ici le mauvais goût des calembours, qui commençait à prendre, et qui depuis a fait tant de progrès. »

Lettre VII (Cécile à Sophie)

   « Cécile de Volanges à Sophie Carnay » => « Pour ne pas abuser de la patience du Lecteur, on supprime beaucoup de Lettres de cette Correspondance journalière ; on ne donne que celles qui ont paru nécessaires à l’intelligence des événements de cette société. C’est par le même motif qu’on supprime aussi toutes les Lettres de Sophie Carnay et plusieurs de celles des autres Acteurs de ces aventures. »

   L’intrigue se resserre. Par ailleurs, Laclos répète souvent dans ses notes de bas de page que des lettre sont été supprimées ou égarées ; il renvoie aussi à des lettres précédentes

Lettre IX (Volanges à Tourvel à propos de Merteuil)

   « … quelques inconséquences qu’on avait à lui reprocher dans le début de son veuvage. » => « L’erreur où est Mme de Volanges nous fait voir qu’ainsi que les autres scélérats Valmont ne décelait pas [ne trahissait pas] ses complices. »

Lettre XXII (Tourvel à Volanges)

   « Heureusement pour lui [Valmont], et surtout heureusement pour nous, puisque cela nous sauve d’être injustes, un de mes gens devait aller du même côté que lui. » => « Madame de Tourvel n’ose donc pas dire que c’était par son ordre ? »

Lettre XLIV (Valmont à Merteuil)

   « Le bon sens du Maraud quelquefois m’épouvante. » => « Piron, Métromanie. »

Lettre XLVI (Danceny à Cécile)

   « Je ne puis croire pourtant que ce talisman de l’amour ait perdu toute sa puissance, et j’essaie de m’en servir encore. » => « Ceux qui n’ont pas l’occasion de sentir quelquefois le prix d’un mot, d’une expression, consacrés par l’amour, ne trouveront aucun sens dans cette phrase. »

Lettre LI (Merteuil à Valmont à propos de Cécile)

   « J’espère qu’après que j’en aurai causé encore une fois ou deux avec elle, elle n’ira plus raconter ainsi ses sottises au premier venu [son confesseur]. » => Le Lecteur a dû deviner depuis longtemps, par les mœurs de Madame de Merteuil, combien peu elle respectait la Religion. On aurait supprimé tout cet alinéa, mais on a cru qu’ne montrant les effets, on ne devait pas négliger d’en faire connaître les causes. »

Lettre LVIII (Valmont à Tourvel)

   « Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d’en approfondir la cause. » => « On croit que c’est Rousseau dans Émile mais la citation n’est pas exacte, et l’application qu’en fait Valmont est bien fausse ; et puis, Madame de Tourvel avait-elle lu Émile ? »

Lettre LXIII (Merteuil à Valmont)

   « Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs. » => « Gresset, Le Méchant, Comédie. »

Lettre LXV (Danceny à Cécile)

   « C’est l’amour […] qui vous demande de pardonner une confidence nécessaire et sans laquelle nous resterions peut-être à jamais séparé. Vous connaissez l’ami dont je vous parle ; il est celui de la femme que vous aimez le mieux. C’est le vicomte de Valmont. » => « M. Danceny n’accuse pas vrai. Il avait déjà fait cette confidence à M. de Valmont avant ces événements. Voyez la lettre LVIII. »

Lettre LXVI (Valmont à Merteuil à propos de Danceny)

   « Il ne lui manque plus que d’être Prince. » => Expression relative à un passage d’un Poème de M. de Voltaire. »

Lettre LXXI (Valmont à Merteuil à propos de la Vicomtesse de Vressac)

   « [Elle arriva chez moi vers une heure du matin] dans le simple appareil / D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil. » => « Racine, Tragédie de Britannicus. »

Lettre LXXV (Cécile à Sophie)

   « Adieu, ma bonne amie, je n’ai plus de place. » => « Mademoiselle de Volanges ayant, peu de temps après changé de confidente, comme on le verra par la suite de ces Lettres, on ne trouvera plus dans ce Recueil aucune de celles qu’elle a continué d’écrire à son amie du Couvent, elles n’apprendraient rien au lecteur. »

Lettre LXXXI (Merteuil à Valmont à propos de la conduite à tenir envers les hommes)

    « S’obstine-t-il [l’homme aimé] à rester, ce qu’elle accordait à l’amour, il faut le livrer à la crainte : Ses bras s’ouvrent encor, quand son cœur est fermé » [et, plus bas] « Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves » => « On ne sait si ces vers sont des citations d’Ouvrages peu connus ou s’ils font partie de la prose de Madame de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c’est la multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les Lettres de cette correspondance. Celles du Chevalier Danceny sont les seules qui en soient exemptes : peut-être que, comme il s’occupait quelquefois de Poésie, son oreille plus exercées lui faisait éviter plus facilement ce défaut. »     

  « Mais vous savez quels intérêts nous unissent, et si de nous deux, c’est moi qu’on doit taxer d’imprudence. » => « On saura dans la suite, lettre CLII, non pas le secret de M. de Valmont, mais à peu près de quel genre il était ; et le Lecteur sentira qu’on n’a pas pu l’éclairer davantage sur cet objet. »

Lettre LXXXV (Merteuil à Valmont à propos de Prévan)

   « Mais voulant frapper le coup décisif, j’appelai les larmes à mon secours. Ce fut exactement le Zaïre, vous pleurez. » => « Il s’agit d’une réplique célèbre tirée de la Zaïre de Voltaire (acte IV, scène 2). »

   « À minuit, les parties (de cartes] étant finies, je proposai une courte macédoine. » => « Quelques personnes ignorent peut-être qu’une macédoine est un assemblage de plusieurs jeux de hasard, parmi lesquels chaque Coupeur a droit de choisir lorsque c’est à lui à tenir la main. C’est une des inventions du siècle. »  

Lettre XCIII (Danceny à Cécile)

   « Il est donc vrai que vous avez refusé un moyen de me voir ? un moyen simple, commode et sûr ? => « Danceny ne sait pas quel était ce moyen ; il répète seulement l’expression de Valmont. »

Lettre XCIX (Valmont à Merteuil) 

   « Je suis juste, et ne suis point galant. » => « Voltaire, Comédie de Nanine. »

Lettre CI (Valmont à Azolan, son chasseur)

  « Vous enverrez Philippe, sur le cheval de commission, s’établir à… » => « Village à moitié chemin de Paris au château de Madame de Rosemonde. »

   Le lieu de l’action tout aussi imprécis que l’époque. Dans un rayon d’une centaine de kilomètres autour de Paris vraisemblablement. Ce village est encore mentionné dans la lettre CVII (réponse d’Azolan à Valmont).

Lettre CX (Valmont à Merteuil)

   « Puissances du Ciel, j’avais une âme pour la douleur ; donne m’en une pour la félicité ! » et, plus loin, « les plaisirs du vice et les honneurs de la vertu » => « Nouvelle Héloïse ». Plus loin encore : « L’amour y pourvoira. » => Regnard, Folies amoureuses. »

Lettre CXIII (Merteuil à Valmont à propos de Mme de Volanges, confidente de Mme de Tourvel)

   « Vous ne doutez pas que chaque Lettre d’elle ne contienne au moins un petit sermon, et tout ce qu’elle croit propre à corroborer sa sagesse et fortifier sa vertu. » => « On ne s’avise jamais de tout ! Comédie. »

Lettre CXXXIII (Valmont à Merteuil à propos de leur prétendue rupture)

   « Et je dirai comme d’Harcourt : Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie. » => Du Belloi, Tragédie du Siège de Calais. »

Lettre CXLVI (Merteuil à Danceny)

   « Je dirai bien come Socrate : J’aime que mes amis viennent à moi quand ils sont malheureux. => Marmontel, Conte moral d’Alcibiade.

Lettre CLIV (Volanges à Rosemonde, à propos de la santé de Mme de Tourvel)

   « Mais que direz-vous de ce désespoir de M. de Valmont ? D’abord faut-il y croire, ou veut-il seulement tromper tout le monde, et jusqu’à la fin ? » => C’est parce qu’on n’a rien trouvé dans la suite de cette Correspondance qui pût résoudre ce doute, qu’on a pris le parti de supprimer la Lettre de M. de Valmont. »

Lettre CLXV (Volanges à Rosemonde)

   « Elle [Mme de Tourvel] me fit remettre, par sa Femme de chambre, une cassette que je vous envoie, qu’elle me dit contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort. » => « Cette cassette contenait toutes les lettres relatives à son aventure avec M. de Valmont. »

Mettre CLXIX (Danceny à Rosemonde)

   « Lisez, si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains. » => « C‘est de cette correspondance, de celle remise partiellement à la mort de Madame de Tourvel, et des Lettres confiées aussi à Madame de Rosemonde par Madame de Volanges, qu’on a formé le présent Recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Madame de Rosemonde. »       

Lettre CLXXIII (Volanges à Rosemonde à propos de sa fille)

   « Vous jugez combien je dire que vous me répondez, et quel coup affreux me porterait votre silence. » => « Cette Lettre est restée sans réponse. »

Excipit – Lettre CLXXV (Volanges à Rosemonde)

   « … Adieu, ma chère et digne amie ; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler. »

   => « Des raisons particulières et des considérations que nous nous ferons toujours un devoir de respecter nous forcent de nous arrêter ici.

   Nous ne pouvons, dans ce moment, ni donner au Lecteur la suite des aventures de Mademoiselle de Volanges, ni lui faire connaître les sinistres événements qui ont comblé les malheurs ou achevé la punition de Madame de Merteuil.

   Peut-être quelque jour nous sera-t-il permis de compléter cet Ouvrage ; mais nous ne pouvons prendre aucun engagement à ce sujet : et quand nous le pourrions, nous croirions encore devoir auparavant consulter le goût du Public, qui n’a pas les mêmes raisons que nous de s’intéresser à cette lecture. (Note de l’Éditeur) »

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