Article d'Antoine Compagnon sur Manon Lescaut

 La littérature, pourquoi faire ?

   Il s’agit ici d’un extrait du Cours inaugural d’Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, titré « La Littérature, pour quoi faire », à lire ici dans son intégralité.

   Sur Manon Lescaut, de l’abbé Prévost

   « Le conte, la feinte, la fiction éduquent moralement. Prototype du roman réaliste, Manon Lescaut leur conserve ce rôle. Son « Avis de l’auteur» argumente fermement en ce sens : « Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public, que de l’instruire en l’amusant. » Prévost insiste sur le désaccord qu’on rencontre habituellement chez les hommes entre leur connaissance des règles et leur observation de celles-ci : « On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de les voir tout à la fois estimés et négligés ; et l’on se demande la raison de cette bizarrerie du cœur humain, qui lui fait goûter des idées de bien et de perfection, dont il s’éloigne dans la pratique. » Il explique cette « contradiction de nos idées et de notre conduite » par le fait que « tous les préceptes de la morale n’étant que des principes vagues et généraux, il est très difficile d’en faire une application particulière au détail des mœurs et des actions ». C’est pourquoi l’expérience et l’exemple guident la conduite mieux que les règles. Mais l’expérience dépend de la fortune : « Il ne reste donc que l’exemple qui puisse servir de règle à quantité de personnes dans l’exercice de la vertu. » Telle est l’utilité de son roman : « Chaque fait qu’on y rapporte est un degré de lumière, une instruction qui supplée à l’expérience ; chaque aventure est un modèle d’après lequel on peut se former ; il n’y manque que d’être ajusté aux circonstances où l’on se trouve. L’ouvrage entier est un traité de morale, réduit agréablement en exercice.»

   À propos de la littérature du siècle des Lumières

   « Une deuxième définition du pouvoir de la littérature, apparue avec les Lumières et approfondie par le romantisme, fait d’elle non plus un moyen d’instruire en plaisant, mais un remède. Elle libère l’individu de sa sujétion aux autorités, pensaient les philosophes ; elle le guérit en particulier de l’obscurantisme religieux. La littérature, instrument de justice et de tolérance, et la lecture, expérience de l’autonomie, contribuent à la liberté et à la responsabilité de l’individu, toutes valeurs des Lumières qui présidèrent à la fondation de l’école républicaine et qui expliquent le privilège que celle-ci conféra à l’étude du XVIIIe siècle. »

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