Manon Lescaut défendue par Prévost

   Prévost prend la défense de Manon et du chevalier des Grieux. Il rend compte ainsi de son roman Manon Lescaut :

   « On y voit un jeune homme avec des qualités brillantes et infiniment aimables, qui, entraîné par une folle passion pour une jeune fille qui lui plaît, préfère une vie libertine et vagabonde à tous les avantages que ses talents et sa condition pouvaient lui promettre, un malheureux esclave de l’amour qui prévoit ses malheurs sans avoir la force de prendre quelques mesures pour les éviter, qui sent vivement qu’il y est plongé, et qui néglige les moyens de se procurer un état plus heureux, enfin un jeune homme vicieux – et vertueux tout ensemble, pensant bien et agissant mal, aimable par ses sentiments, détestable par ses actions. Voici un caractère bien singulier.

   Celui de Manon Lescaut l’est encore plus. Elle connaît la vertu, elle la goûte même, et cependant elle commet les actions les plus indignes. Elle aime le chevalier des Grieux avec une passion extrême ; cependant le désir qu’elle a de vivre dans l’abondance et de briller, lui fait trahir ses sentiments pour le chevalier, auquel elle préfère un riche financier. […]

   Quel art n’a-t-il pas fallu pour intéresser le lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue ! Quoique l‘un et l’autre soient très libertins, on les plaint, parce que l’on voit que leurs dérèglements viennent de leur faiblesse et de l’ardeur de leur passion et que d’ailleurs ils condamnent eux-mêmes leur conduite et déclarent qu’elle est très criminelle. De cette manière, l’auteur, en représentant le vice, ne l’enseigne point. Il peint les effets d’une passion violente qui rend la raison inutile, lorsqu’on a le malheur de s’y livrer entièrement ; d’une passion qui n’étant pas capable d’étouffer entièrement dans le cœur les sentiments et la vertu, empêche de la pratiquer. En un mot, cet ouvrage découvre tous les dangers du dérèglement. Il n’y a point de jeune homme, point de jeune fille qui voulût ressembler au chevalier et à sa maîtresse. S’ils sont vicieux, ils sont accablés de remords et de malheurs. »

   Dans son Pour ou Contre, il évoque le style de l’ouvrage : « Je ne dis rien du style de cet ouvrage. Il n’y a ni jargon, ni affectation, ni réflexions sophistiques ; c’est la nature même qui écrit. Qu’un auteur empesé et fardé paraît pitoyable en comparaison ! Celui-ci ne court point après l’esprit ou plutôt après ce qu’on appelle ainsi. Ce n’est point un style laconiquement constipé, mais un style coulant et expressif. Ce n’est partout que peintures des sentiments mais des peintures vraies et des sentiments naturels. »

Remarques

1) Un roman, certes, mais aussi parfois, des allures tragiques, des scènes où Des Grieux joue sa destinée, notamment la scène de Saint-Sulpice. On y trouve parfois un son racinien, par exemple :

- Phèdre : « Ah ! je vois Hippolyte ; / Dans ses yeux insolents, je vois ma perte écrite ».

- Des Grieux : « Je lis ma destinée dans tes beaux yeux. »

- Phèdre : « La mort est le seul dieu que j‘osais implorer. »

- Des Grieux : « J’invoquais continuellement la mort. »

2) Les premiers critiques virent dans l’ouvrage un « fripon » et une « catin ». Montesquieu, par contre, en fit une lecture plus conforme à l’intention de Prévost : « … Toutes les actions du héros […] ont pour motif l’amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi, ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère. »     

Sources : Dictionnaire de la Littérature française, op. cit.

* * *

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×